Un dernier café avec Piccoli

L’acteur nous a quitté le 12 mai, à l’âge de 94 ans. En guise d’hommage, des extraits inédits d’un entretien réalisé il y a une dizaine d’années, à l’occasion de sa dernière apparition sur une scène.

Le cinéma devra désormais se passer de Piccoli. C’est une sale nouvelle. Plus qu’un acteur, Michel Piccoli était une part de son âme. En débutant dans un petit rôle en 1945, il aura habité l’écran pendant huit décennies. Un long bail que l’interprète des Choses de la vie avait transformé en histoire d’amour. Le théâtre en précisait les termes, mélange d’exigence, d’outrance et d’humilité. Immense, Piccoli l’était dans chacun de ses rôles. Il l’était aussi dans sa vie d’homme engagé, même s’il s’en défendait.

Sa dernière apparition sur scène, c’était dans le rôle de Minetti, de Thomas Bernhard, en 2008 et 2009. En amont de la tournée, qui faisait étape au Théâtre de Carouge, un rendez-vous avait été fixé pour une interview. On m’avait averti : tu verras, l’homme est direct, pas toujours facile. A l’image de ses personnages, c’était bien sûr bien plus complexe. Nous étions convenus d’une rencontre dans un bar parisien, pas très loin de La Bastille. Ce premier contact ne dura qu’un petit quart d’heure. Le temps que je lui révèle que, date de l’entretien oblige, je n’avais assisté à aucune représentation de la pièce.

Sa colère, fulgurante, fut alors quasi semblable à celle de son personnage dans Rien sur Robert, quand il s’emporte contre Fabrice Lucchini qui joue un critique maltraitant un film qu’il n’a pas vu. La faute fut réparée le soir même et, le lendemain, nous nous retrouvâmes dans le même café. En m’asseyant à sa table, je lui demandais s’il s’était calmé. Il partit dans un formidable éclat de rire et me lâcha : « Maintenant, c’est différent, on se connait ». La suite, dont je livre ici quelques extraits inédits, relève du moment de grâce.

L’univers de Thomas Bernhard peut sembler assez froid, désincarné…

Violent, vous voulez dire. Je ne suis pas un savant de Thomas Bernhard. Vous savez, il y a ce livre, dont vous m’avez parlé (ndlr : « Je n’insulte vraiment personne » ed. La Table Ronde). J’ai appelé une librairie : le livre est épuisé. Ils m’ont dit : vous le trouverez sur Internet. Alors, j’ai dit, je vais demander à ma femme de le commander. Il y a quelqu’un qui a le livre, qui le vend pour 4 euros. On peut avoir un livre de Thomas Bernhard pour 4 euros! Faut le mettre dans l’article, ça. Quatre euros. Moins cher qu’une pièce de théâtre…

Sa pensée vaut moins cher qu’un verre d’eau (Michel Piccoli vient de faire une remarque sur la taille des verres d’eau)

Oui, mais c’est plus dangereux.

La pensée, ça a tout de même rempli votre vie…

Ah bien oui. Avec l’aide des auteurs, celle des réalisateurs. Et moi essayant toujours d’aider les auteurs et les réalisateurs. Et même si l’auteur a écrit sa pièce, j’essaie toujours de brouiller la pièce, peut être encore plus qu’un lecteur dit “ordinaire”. Essayer de rendre les choses complexes, compliquées…

Thomas Bernhard parle de la monstruosité du comédien. C’est quelque chose qui vous concerne directement.

Oui mais, dans toutes les personnes qui sont là (il désigne les gens autour de nous), il doit y avoir des monstres, hein ? Y’a pas que moi. Je fais un métier étrange et je fais des choix pas très catholiques. Y’a pas besoin de jouer Tartuffe pour être un monstre. Mais quand on est artiste, faut être un monstre. Mais est-ce qu’on est dangereux ? Il y a des gens qui ne sont pas monstrueux mais qui aiment bien se régaler de la monstruosité d’un autre, d’un comédien, ou d’un cinéaste. Ou d’une femme qu’on aime passionnément. Il y a des gens qui ont la passion des gens anormaux. Faut être cinglé pour aimer ça… Enfin, cinglés… Ils disent que c’est une vocation.
Avant, on exposait les monstres dans des bocaux.

Il y a des artistes qui sont les bocaux… Il y a la médecine, avec les corps, ça existe encore, il y a la conservation… Ou des têtes humaines, c’est terrifiant. Picasso, il faisait des monstres…

C’était sa manière de préserver un reste d’enfance…

Picasso ? Bien oui, absolument. Et heureusement, non ? Il n’a pas seulement fait des choses monstrueuses, il a fait des choses d’une délicatesse, suivant ses époques. Il a eu le courage de chercher, de fouiller. C’est extraordinaire.

C’est le contraire de Rimbaud, qui s’arrête à 17 ans au sortir de l’enfance.

Il arrête parce qu’il est parti mourir autrement…

Minetti, il se parle essentiellement à lui-même…

C’est sûr. Mais, souvent on parle seul. Là, on parle tous les deux, on n’est pas seul, on s’intéresse à ce que l’un et l’autre racontent. Mais souvent il y a des gens qui ont une grande conversation, qui sont très diserts, mais ils parlent seuls très souvent. Il y a des fois des gens qui n’osent pas leur répondre, ou qui s’ennuient terriblement mais qui n’osent pas dire : fermez vos gueules!

Si quelqu’un parle d’une expérience qu’il a vêcue, l’autre s’empresse de ramener à ses propres expériences et on arrive à un dialogue de sourds…

Bien sûr, bien sûr. Mais ça fait partie aussi des discussions, ce sont des rapports très précieux, non ? On ne peut pas rester muet. Devant des personnes muettes, au bout d’un moment, on se dit : mais pour qui il se prend ? Il est fou ?

Thomas Bernhard, par rapport à une certaine normalité, il ne vous semble pas fou lui aussi?

Ah oui, mais on l’est tous. On est tous dans la folie, tous fous. C’est une expression – il est fou – pour dire qu’on n’est pas normal… Vous croyez que vous êtes complètement normal, vous ? Moi, je ne suis pas normal. Il y a des gens normaux qu’ils sont tellement normaux qu’ils sont anormaux… qu’ils sont infréquentables…

Vous pensez que l’on peut être “normal” dans un monde qui ne l’est pas tout à fait?

Sauf les maîtres à penser. De la religion, de la politique, ou des arts, de la philosophie, de la mathématique, de la recherche. Moi j’ai rencontré un chercheur qui m’a fait visiter son laboratoire. Je ne sais pas pourquoi j’étais là. J’avais l’impression d’être dans l’arrière-boutique. Et il me dit : bien, je ne peux rien vous expliquer. Si, je peux vous mettre de l’air liquide dans la main. Et il m’a mis de l’air liquide. Et après il me dit : vous faites un métier merveilleux. C’est idiot, mais je lui réponds : vous aussi. Et il me dit : oui, mais moi, ce que je fais, je ne peux l’expliquer à personne. Tandis que vous, tout le monde vous écoute.

C’est un rôle d’intercesseur… Comédien, pour vous, ça a toujours consisté à ça?

Oui. Permettre aussi d’inventer « à côté », aider le premier inventeur, l’écrivain, à le bien faire comprendre. C’est le partenaire de l’auteur le comédien…

Et puis il y a le metteur en scène, aussi… André Engel (ndlr : le metteur en scène de Minetti) donne beaucoup d’indications ?

Peu. Il n’a pas besoin de grandes explications. Comme les grands metteurs en scène. Ferreri ne m’a jamais indiqué quoi que ce soit. Bunuel non plus. Becker très peu. Klaus Michael Grüber non plus : il disait juste:  « je veux que le spectacle soit réussi ». C’est magnifique, non ? Il faut bien connaître le metteur en scène pour comprendre ce qu’il dit. Faut avoir vu des choses de lui. Engel a travaillé avec lui. Il a été son assistant, ils ont été proches à une époque. Alors il y des metteurs en scène qui ne cherchent rien : simplement à faire pleurer ou à faire rire. Ce qui est très bien. Mais ce n’est pas ce qui est intéressant. Il faut chercher à faire pleurer quand c’est drôle et à faire rire quand ça l’est pas.

On vous considère comme un acteur engagé. Qu’est-ce que ça signifie exactement?

Oui, engagé… Bien, non, je n’ai pas été engagé. Parce que je n’ai été d’aucun parti. La seule fois où j’ai été engagé vraiment, j’ai essayé de tuer un officier allemand dans une pissotière. Avec un copain, qui avait réussi à trouver un revolver. Et on guettait l’entrée de l’officier allemand dans les pissotières, parce qu’il y avait trois places. On attendait qu’il se mette au milieu pour tirer. Alors on est venu de chaque côté et… on n’a pas tiré. On a eu peur. De tirer. L’Allemand a pissé tranquillement. C’est tout ce que j’ai fait comme acte héroïque. J’aurai voulu être héroïque. Tandis que mon copain, lui, il a fait de la Résistance après, il a été héroïque. Pas moi. Et héroïque avec des gestes : pas avec un assassinat raté dans des pissotières. Il a été en camp de concentration, et quand je l’ai retrouvé à l’hôtel Lutetia, il m’a demandé : « Comment vas-tu ? » J’ai dit : « Bien, et toi ? » J’ai fréquenté des gens bien, quand même. Après, il était un peu trop lepéniste, alors on s’engueulait. Comme quoi on peut changer dans la vie… Mais on ne peut pas effectuer un parallèle entre le nazisme et le lepénisme.

Hier, quand je suis arrivé, vous m’avez dit : on va vers la prochaine Guerre Mondiale…

On ne va pas « vers ». On est dedans. Pourquoi tout le monde, dans tous les pays, attend le 20 de ce mois pour le serment de Monsieur Obama ? Qui est quand même le sauveur du monde. Le sauveur potentiel. En plus, c’est héroïque, c’est un noir au pouvoir, dans ce pays. Déjà nous on rigolait parce qu’une femme voulait se présenter à la présidence de la République, on disait : elle a du charme, elle a pas de charme, elle a un gros cul, c’est une femme. C’est ridicule, non ? Vous vous rendez compte, un noir, dans un pays tellement raciste ? /…/ Quelle heure est-il ? Il faut que je vous quitte…

Moi aussi. J’ai un train à prendre…

(Faisant allusion à la rencontre de la veille) Mais j’ai eu raison, non ?

Bien sûr, oui. Et moi, j’ai eu l’air d’un con…

Non, non, vous n’aviez pas l’air d’un con. Mais votre article, ça va être une critique, non ?

Je vais parler de vous, de la pièce…

Ben oui, une critique. Dans le bon sens…

C’est terrible, Minetti. Ça résume bien la folie de l’artiste. Il n’y a pas de lieu à attendre, pas d’espace où les choses peuvent être résolues. A chaque fois on doute, on questionne…

Quand on est artiste ? Oui, mais je crois que dans d’autres métiers aussi. Mais les autres qui ont ça n’ont pas de public. A part les banquiers, qui ont le public qui vient faire des emprunts. Le menuisier qui vient réparer votre porte, il n’a pas de public. Ils sont passionnés aussi ces gens-là. Et ils sont solitaires, aussi. Qui comprend comment on fait du bon plâtre ? Qui comprend comme on scelle des pavés ?

Vous parlez de solitude. Le comédien, c’est quelqu’un d’assez solitaire? 

Très solitaire.

C’est comme une relation amoureuse : celui qui vous renvoie à votre vraie solitude, c’est celui qui vous connaît le mieux. L’état amoureux, c’est comme le comédien avec le public. Et quand Minetti parle de jouer « contre », c’est exactement ça : il faut jouer contre…

Oui, c’est beau, cette… C’est un métier terrible aussi parce qu’il faut plaire. Et c’est terrible de plaire. Si un mec plait à une femme, si une femme plait à un mec, là, c’est merveilleux.

Dans la vie, ce n’est pas toujours prémédité, tandis que le comédien cherche à plaire…

Oui, il faut plaire à tous prix. Et au plus grand nombre. Voilà, c’est là qu’est la compromission. De l’art. Et de l’art de l’acteur. Belmondo, par exemple, qui était un comédien sublime… il s’est compromis complètement. Non, c’est vrai, je dis ça, c’est un copain, je l’embrasse, mais il s’est compromis complètement. Et pourquoi ? Parce qu’il avait la séduction qui lui permettait de se compromettre. C’est-à-dire de plaire à tout prix. De plaire au plus grand nombre. C’est terrible de plaire au plus grand nombre, non ? Delon, c’est pareil.

On parlait de monstre. Il y a toujours, chez vous, ce moment où tout peut basculer…

Oui, ce qui est intéressant, chez tout individu, qu’il soit dans le public ou qu’il soit écouteur d’un rêve, comme celui d’une pièce de théâtre… On voit bien dans quel délire, dans quelle désespérance, dans quelle folie se trouvent tous ces gens qui sont là… Peut-être pas tous… Mais le monsieur dont on parlait du chapeau tout à l’heure, peut-être qu’il est fou, peut-être qu’il est content de lui, peut-être qu’il est infréquentable pour moi. Et la séduction c’est terrible. Parce que quand on est acteur, qu’on est artiste, on séduit. On séduit ou au contraire on est rejeté. C’est aussi une forme de séduction. Mais la séduction, c’est dur. Moi, je ne sombre pas dans la séduction, je l’utilise. Oui. Et j’utilise aussi la séduction de l’auteur, et du réalisateur, pas seulement la mienne. Et du partenaire, de « la » partenaire. C’est sûr, ça demande de l’humanité, de l’ “autre”.

Propos recueillis par Lionel Chiuch

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