Y’a-t-il encore un.e auteur.e dans la salle? (suite et fin)

A la suite de notre récente enquête sur le statut des auteur.e.s en Suisse romande, le dramaturge et metteur en scène Julien Mages apporte sa contribution au débat.

 © LDD

Pensez-vous qu’il existe des “recettes d’écritures” et qu’il est possible de les enseigner?

– On peut enseigner la narration, la dramaturgie etc. Principalement en se référant à Aristote et à sa poétique qui restent les bases sur lesquelles se fondent toutes les théories modernes. Après, un auteur apprendra par lui même à force d’écrire, comme un alpiniste apprend à force de gravir des sommets. Il faut écrire le plus possible, toujours plus, pour apprendre la technique et surtout, ensuite, ce qui est le plus long et le plus important, acquérir un style.

Quelle doit-être, selon vous, la principale qualité d’un.e auteur.e?

– Le style

Considérez-vous que le texte est déterminant dans la réalisation d’un spectacle ?

– Cela dépend du spectacle. Mais on voit souvent que même sur des spectacles sans texte, ou des texte par écriture de plateau, la dramaturgie du spectacle manque, elle est pauvre. J’ai demandé à un membre d’une jeune troupe qui faisait un spectacle d’écriture plateau : vous aviez un dramaturge? Il m’a répondu que non, le coût du décor était trop élevé pour en engager un… On peut faire un bon spectacle sans décor, mais pas sans dramaturgie. Ensuite, l’écriture en Suisse romande et en francophonie est en manque de quelque chose. Au sens des poètes qui travaillent leur langue ainsi que la structure des textes. Comme un diamantaire cherche la plus belle pierre et la sculpte jusqu’à ce que son éclat, ses prismes, sa beauté soient parfaits… Un Samuel Beckett, une Sarah Kane, un Jon Fosse écrivent comme cela.

Selon votre expérience propre, quelle place occupe l’auteur.e dans le processus de création d’un spectacle en Suisse? Cette place vous semble-t-elle équitable?

– La place des auteurs est sous-estimée ici comme ailleurs. C’est très dommage car l’écriture est le sang du théâtre, ce qu’il restera, ce que les metteur en scènes de demain porteront à la scène. Écrire du théâtre c’est aussi écrire de la poésie, c’est l’acte le plus puissant avec celui du jeu: le théâtre ne se passera jamais ni des acteurs, ni de leur parole. Et la parole, c’est l’auteur.

Pensez-vous que les auteur.e.s sont suffisamment considéré.e.s en Suisse romande ? 

– Non, encore une fois. Certains metteur en scènes tentent même de paraphraser de grands textes en oubliant que la fable vient des créateurs que sont les auteurs. Les maison d’édition pour le théâtre en Suisse romande n’existent pas. Je suis édité pas L’Age D’Homme et bientôt BSN presse, mais les collections de théâtre n’existent pas. Or c’est un genre à part entière. On l’oublie aujourd’hui mais aussi parce que le théâtre lui-même est en vogue. Tout le monde écrit et tout le monde pense pouvoir être auteur. Ce qui est faux: c’est un métier, un art, qui nécessite des années d’apprentissage. J’ai mis plus de 20 ans à comprendre mon style…

Peut-on, en Suisse, vivre de sa plume quand on est exclusivement auteur.e pour le théâtre ? Est-ce votre cas ?

– Je vis de ma plume, j’ai plusieurs commandes cette saison. Mais vivre exclusivement de l’écriture est quasi impossible. Grâce à mes projets de mise en scène, à mes commandes et à l’intermittence – même si cette saison j’ai très peu de trous de chômage, bonne saison ma foi ! – je parviens presque à ne faire que cela. En réalité j’écris 80% du temps, le reste je mets en scène et il y a aussi le chômage. Mais attention, je pense faire partie de la minorité privilégiée en ce qui concerne l’écriture. Ce que je trouve triste, c’est que les jeunes n’ont pas vraiment envie de se lancer dans des carrières d’auteur. raison, ils voient ce métier, cette trajectoire, comme impossible. Alors, s’ils ont ce talent, ils ajoutent l’écriture comme une simple corde supplémentaire à leur arc… Or, l’écriture est véritablement la sève, le sang, le cœur du théâtre. La dimension éminemment essentielle. Ainsi, notre art serait plus faible, sans grand intérêt, sans ces auteurs qui naissent et renaissent… On peut reconnaître dans l’histoire les périodes où les auteurs pullulaient dans un pays : c’est souvent en lien avec les autres arts, dans un contexte profitable à la création. En Suisse romande nous aurions les moyens de faire mieux, d’instaurer des pratiques nouvelles, voire même de créer un genre bien à nous. Mais pour cela il faut du sang nouveau qui s’ajoute à celui qui sèche déjà sur les piles manuscrites et éditées. Je pense qu’un vrai grand festival des écritures romandes, avec quelques invités étrangers, en plus d’une section jeunes auteurs romands, jouerait un rôle crucial. Certains théâtres devraient également programmer davantage d’auteurs suisses. Pas pour la qualité, bien que s’ils sont auteurs c’est qu’ils savent écrire, mais pour insuffler une envie de créer dans nos régions qui, je le souligne, n’ont rien à envier aux régions plus« prestigieuses » par le nom (Paris, Lyon, Montréal, etc). Je vois trop de « tourisme de programmation ». Les programmateurs aiment à juste titre trouver des auteurs qui viennent de loin, mais cela tue dans l’œuf la possibilité d’une éclosion qui, j’en suis certain, ferait de notre territoire une véritable pépinière, quelque chose d’aussi vaste et imposant que nos montagne. Je sais que c’est possible, mais faire émerger des auteurs implique d’en programmer, d’en éditer, d’en jouer, d’en écouter… et de les aimer!

Qu’est-ce qui, selon vous, permettrait d’améliorer la condition des auteurs.es suisses ?

– Tout ce dont je viens de parler plus haut: leur donner une chance, les produire avec l’argent que nous avons… Je sais que je vais faire bondir mais je suis pour les quotas dans les théâtres pour plus d’auteurs suisses. A l’époque où je montais mes spectacles à Vidy, sous René Gonzalez, entre 2007-2013, il n’y avait que moi, ou presque, de la région. Cela ne m’a pas aidé à renforcer mon réseau, établir des liens, etc. Et les stars autour de moi me trouvaient « mignon » mais ne pouvaient pas faire grand chose… À part Dorian Rossel, avec qui je suis encore en relation. Je ne pouvais, en débutant, disposer des mêmes réseaux, et le fait que peu d’artistes romands étaient programmés à Vidy créait des frustrations, des jalousies. Dix ans plus tard, je comprends mieux. Et je me réjouis aujourd’hui que ce théâtre crée avec des artistes romands. Mais si l’on parle de texte cela devient plus compliqué. Demandez à des élèves de monter des textes vivants: ils vont monter des allemands traduits ou encore des Anglais, mais peu de Romands, car nous n’avons pas encore compris l’importance de l’écriture. Est-ce parce que notre tradition littéraire est inexistante par rapport à la tradition anglaise ou française? Est-ce parce que nous commençons toujours par le jeu: acteurs, metteurs en scène? Je ne sais pas. J’ai bien conscience que notre région fait beaucoup pour le théâtre mais elle en oublie le fondement essentiel: l’écriture. Sans texte, depuis des siècles, pas de théâtre.

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