Olivia Csiky Trnka,

l’extra-terrienne

TRAVERSÉE EN SOLITAIRE (III) Le confinement aura été l’occasion pour Laure Hirsig de questionner comédiennes et comédiens sur la solitude, ses charmes comme sa nocivité, dans leur parcours et leur pratique. 

Du ciel, Olivia semble s’être décrochée. Pas vraiment née sous une bonne étoile, mais plutôt la tête dedans, la presque danseuse étoile – filant de Slovaquie vers notre Helvétie – écrit à même les planches sa conquête des origines. Toute en ailes, cette fille de l’Air en manque parfois ici bas. Alors, sitôt qu’une occasion la foudroie, elle se propulse vers des nids très haut-perchés. Ainsi, depuis sa base – le plateau ground zero – on l’a vue s’envoler pour Mars fermement accrochée à sa mini-navette spatiale, ou encore mener son objectif Lune en avatar de Valentina Terechkova, qui reste à ce jour l’unique femme cosmonaute à avoir effectué un vol solitaire en orbite. Petit alien bigleux au patronyme boudé par les voyelles devenue longue liane, puis fusée Ariane aux jambes fuselées, la nomade-née fonce par-ci, par-là pour calmer sa bougeotte. Sans jamais cesser d’être rigolote, elle cogite et gigote.

Il paraît que les yeux sont le miroir de l’âme ; ceux d’Olivia sont grands-ouverts. S’y reflète une constellation pailletée où stroboscopent naissances et agonies stellaires, au rythme de ses lubies palpitantes. Entretien en tête à tête avec la brillante barockeuse qui n’a pas sa langue dans sa poche, et qui, contre machos et fachos, jamais ne rate le coche.

Copyright: Roberta Alberico

Votre choix professionnel fait-il de vous une « martienne» aux yeux de votre entourage, ou s’inscrit-il dans une logique de milieu, voire une tradition familiale ?

– Je m’inscris dans une logique artistique familiale. Ma mère est peintre, mon beau-père – avec qui j’ai grandi en Suisse – restaurateur d’art. Devenir comédienne n’était pas surprenant, tout au plus inquiétant : « Vraiment ? Tu ne veux pas plutôt devenir avocate ou chirurgienne du cœur ? ». Par contre, je n’ai bénéficié d’aucun réseau familial en Suisse, ce qui aurait été le cas si j’avais vécu en Slovaquie : mon père étant scénographe de cinéma là-bas. Enfant, je me suis sentie martienne à cause de mon éducation vieux jeu, basée sur le devoir d’excellence propre aux immigrés de l’Est. Cette quête de performance, liée à l’exil, induit une forme de solitude. Avec un nom pareil, des têtes pareilles, il faut être bon et mettre toutes les cartes de son côté car personne ne va t’aider. « Fais ce que tu veux, mais tu dois avoir des A partout », voilà le message tacite avec lequel j’ai grandi. Quand j’ai compris que je n’allais pas devenir cosmonaute, je me suis rêvée paléontologue puis égyptologue. Bien que s’agissant de carrières plus caduques encore que comédienne, ma mère m’encourageait dans ce grand n’importe quoi dès lors qu’il destinait à de hautes études. J’ai quand même fini par faire un master sur le Sublime.

Pendant mon temps libre, je dansais, mais me suis révélée trop flemmarde pour devenir danseuse-étoile. Vers 13 ans, j’ai commencé l’impro à l’école. De nature timide, je tenais enfin une stratégie pour me faire une bande d’amis. Avec mes dents en avant, mes lunettes énormes et ma posture de girafe, j’intriguais : c’est quoi cette grande perche ? Un garçon ? Une fille ? Elle nous snobe ? Heureusement, mon côté clown et ma maladresse augmentaient mon capital sympathie. Après l’impro, j’ai enchaîné avec des cours de théâtre. Comme je n’avais pas d’amis, c’était idéal. Aujourd’hui encore, le théâtre m’aide à entrer en contact avec les gens. Au sein d’une équipe de travail se crée rapidement une intimité d’ensemble, lente, à développer dans la vie. Après une semaine de répétition, il est possible de se rouler les uns sur les autres. J’aime cette sauvagerie innocente.

J’aime travailler physiquement. Peut-être en raison de mon parcours mais aussi parce que j’ai ce corps qui prend beaucoup de place et me vaut régulièrement des remarques : «T’es grande et maigre, t’as pas des problèmes de centrage ? » Se demande-t-on si une girafe ou une autruche est mal centrée parce qu’elle a de longues pattes ? C’est quoi cette blague ? Il y a double peine ; quoi que je fasse, ma gestuelle de fille me poursuit. J’ai parfois envie de rétorquer : « Si tes bras faisaient 20 cm de plus, tu serais toi aussi condamné à une forme d’élégance ». Tout ce qui sort de la norme est surligné. Ma voix a une intonation particulière – due à un résidu d’accent slovaque – hâtivement associée à de la minauderie. Ces décalages me font sourire. Plus jeune, ils m’ont violemment affectée et parfois desservie. En Suisse plane souvent une petite violence normative.

Le statut de comédien.ne isole du fonctionnement classique de la société. Aimez-vous ou souffrez-vous de cette différence ? 

– En tant qu’indépendants, mes parents travaillaient tout le temps : je n’ai jamais suivi un rythme classique. L’irrégularité me convient. Par contre, nos métiers sont de plus en plus soumis à des logiques complexes et paradoxales qui nous consument. Nous sommes présenté.e.s comme des insouciant.e.s, plutôt de gauche – même si une majorité du métier reste dépolitisée – alors qu’en réalité nous sommes un laboratoire d’ultralibéralisme : travail sur appel, contrats à durée déterminée, salaires obscurs. C’est encore plus marquant par rapport aux questions de représentation : tu es une femme d’un certain âge ? Casse-toi. Tu es puissante ? Casse-toi. Il y a trop de critères insidieusement genrés, racisés, qui pourrissent le théâtre. Si nous ne rendons pas compte de la diversité du réel, des questionnements actuels, pourquoi ferions-nous encore de l’art vivant ? Je suis persuadée qu’être un.e artiste, c’est aussi être responsable du discours que l’on produit.

Comédien.ne est un métier qui s’acquière au fil du temps… études, expériences professionnelles. Je ne nie ni la vocation, ni la passion, mais je tombais parfois des nues à Paris quand j’entendais: « Hop ! Je vais devenir comédien, je l’ai senti comme ça ! » Moi, hop ! Je vais construire des immeubles parce que je l’ai senti comme ça ? Ni une, ni deux, je file en prison ! Mais quand je parle avec un physicien ou un plombier, j’ai cette même curiosité que d’autres nourrissent vis à vis du métier de comédien.ne. Ce travail organise considérablement nos vies… L’endroit vivace où il faut lutter – avec fermeté et violence – pour la reconnaissance de nos professions est politique. Les artistes sont l’incarnation d’autres futurs, parfois terrible, parfois surprenants, parfois sublimes. Je ressens une immense liberté quand je joue. Le théâtre, c’est un exercice de liberté collective. C’est peut-être là où se joue cette liaison orageuse entre politique et art.

Par exemple, l’extrême-droite méprise le statut professionnel des artistes en valorisant l’amateurisme comme gage de sincérité et de bonne volonté. Je respecte les chants populaires et le théâtre amateur mais ce sont des châteaux de sable. Ceux que nous voulons habiter doivent être plus amples. Personnellement, j’estime l’intermittence légitime et j’encourage à faire valoir ce droit. Il y a quelque chose de la coquetterie à s’en détourner. Il est presque impossible de travailler correctement sans se consacrer entièrement à ces métiers.

Comment menez-vous la part de travail préparatoire à pratiquer seule avant les répétitions ?

– L’apprentissage du texte stimule l’apparition d’images et de sensations. J’aime ce moment “bac à sable” solitaire et chaotique où « tout conspire à m’aider » et non « à me nuire ». Le théâtre consiste à habiter des possibles, incarner des personnages ou des concepts, embraser le monstrueux qui palpite. Il y a du désir, du défi qui apparaissent. J’aime chercher le banal et l’extraordinaire. Toutes ces choses abstraites planent autour. A nous de les convoquer, comme un acte vaudou.

Généralement, je mémorise mal les textes, sinon j’en retiens trop la musique. Lorsque j’arrive en répétition, parfois je ne sais plus comment faire. J’éprouve autant de souffrance que de joie, tiraillée entre l’impression de ne pas avoir d’idées ou d’en avoir trop, de ne rien comprendre ou de m’ennuyer. Parfois, je me créé des parcours que j’exécute mécaniquement, par gêne, pour essayer de maîtriser au moins quelque chose. Il faut lutter contre, mais cette lutte avec soi-même se révèle intéressante. On découvre de nouveaux continents en faisant des erreurs… Il faut tout se permettre. Le rapport d’intimité que l’on instaure en répétition aide à s’ouvrir. Se dévoiler me semble beaucoup plus impudique que la nudité extérieure. Je trouve plus intrusif d’entrer dans une grande conversation philosophique avec quelqu’un que de se balader à poil.

Le jeu se loge entre les rouages, une fois que le parcours est net. Une mécanique précise doit cadrer les répétitions pour disparaître en représentation. Pour faire un beau toboggan en marbre, il faut énormément poncer, repasser sur les virages pour que tout glisse ! Je ne crois pas à la sincérité, je ne comprends pas ce terme qui me semble un peu mou. Je crois à l’engagement physique, intellectuel et émotionnel. Que je sois comédienne ou spectatrice, j’entre consciemment dans le temple de l’illusion, non ? Tout ce grand magma intérieur est alimenté pendant les répétitions, car on ignore ce dont on aura besoin pour lustrer le toboggan. Il faut arriver en répétition obèse. Même ce qu’on écarte demeure, comme des ombres.

Le théâtre permet d’assister à un moment de liberté, « être évadé.e » Nous allons toucher ce qui est innommable, un peu sale chez les spectateurs, comme si nous plongions la main dans leur ventre pour les attirer à nous. C’est extrêmement violent et jouissif. Les gens ont envie d’être hors d’eux, puis de revenir à eux, modifiés. Il existe différentes manières de provoquer cet éblouissement, qui rejoint un endroit magique d’invocation. Je crois que cela se prépare seul, avant le groupe. Certains vont marcher dans la montagne, d’autres lisent des livres ; moi je suis des protocoles minimalistes et magiques.

Avez-vous aimé être seule en scène ?

– Oui, c’est gratifiant, un peu narcissique aussi. Lorsque l’on est plusieurs sur scène, on a tendance à se renfermer sur “Nous, les comédiens”. Seule, tu sens fortement tout ce qui te lie au spectacle. Je suis le bloc chair, il y a le bloc lumière, il y a le bloc scéno, il y a le bloc son, le bloc texte. On fait bloc ensemble. Une fois lancée, tu sais qu’il n’y a pas de pause ; c’est ardu de corriger le tir ! La machine est en pleine puissance, c’est grisant et rare. Tu tiens tout physiquement avec tes jambes, ton sexe, ton dos, ta poitrine : toute la géographie de l’espace t’obéit. Imagine que tu attaches chacun des angles de la salle à ton corps : l’espace bouge avec toi. Ta présence se mêle à celle d’un public, qui tousse, qui a bu un verre et mangé avant, ou pas. Toi, tu penses : « Vous tous allez vous glisser dans mon petit sac à dos puis nous allons faire un voyage ensemble ». Chaque soir, tu donnes un peu de ton foie. Tu rentres défoncée à l’adrénaline et tu dors pour qu’il se reconstitue, pour redonner dès le soir suivant un nouveau foie bien saignant et plein de globules rouges. Se ressourcer, raviver la fraîcheur du tragi-comique, gagner la clarté du dire, préciser un mouvement se cherchent dans le recueillement qui précède la représentation. Toute la journée est courbée vers ce moment qui a plus de poids que tous les autres. Au moment de monter en scène, il faut être plus gros, plus léger, plus rapide, plus virtuose. Hors scène, je peux faire la patate dans mon pyjama, sans me brosser les dents en lisant des vieux Science & Vie. Sur le plateau règnent d’autres règles.

Pour Protocole V.A.L.E.N.T.I.N.A., je voulais faire un solo sur la conquête spatiale et les systèmes de propulsion. Pendant la résidence de création, mon équipe et moi avons suivi le lancement d’une fusée retransmis à la télévision. J’en ai pleuré. Les décollages de fusée m’émeuvent. Louis Sé, mon collaborateur artistique, a très justement dit : « Ce qui te fascine, ce sont les départs parfaits, parce que l’immigration n’est jamais un départ parfait ». Le théâtre convoque parfois l’inconscient le plus sensible. Jouer, c’est aussi accepter de se confronter à ses angles-morts.

Le solo questionne le va-et-vient entre le collectif et l’unitaire. Ma performance Come to me mixe des textes cyber-féministes de Donna Haraway, Ïan Lecoultre et les miens, associés à de la musique. Je suis reliée à un système électrique. Couverte de paillettes métallisées noires, mon action consiste à appeler les gens à me prendre dans leurs bras. Dès lors qu’il y a contact de nos chairs, la connexion électrique déclenche le son pour le groupe. L’interruption du toucher interrompt le son. Le contact créé du commun humain mais aussi du cyborg, puisque le dispositif inclut l’activation d’une machine. Pailletée, en short et en liquette, je me différencie du public : le transfert progressif de paillettes nous unifie progressivement. Voilà une performance impossible à jouer post-confinement covid-19. Elle met en jeu la création du collectif à partir du solitaire et questionne les concepts de contamination joyeuse par les savoirs et l’humanité.

 

On dit que le théâtre est l’art du collectif par excellence, quelle part de solitude vous réserve-t- il ?

– Le théâtre acte des pensées partagées, sinon on rêve seul chez soi. J’aime bien me préparer, m’échauffer, manger seule, de manière un peu psychorigide. La solitude est un sas pour entrer dans le groupe. Alors, il devient possible de se rencontrer entre partenaires de jeu. Chacun arrive au théâtre avec son propre rythme. Peu à peu, nos rythmes se mettent au diapason : le battement collectif est plus grave, plus techno, plus sensuel ; j’adore. Cela n’exclut pas le trac et l’envie de s’enfuir, et puis pouf ! Le trac produit l’adrénaline qui nous shoote. Les moments seuls sont utiles car le plateau est un gouffre et parfois on y tombe. Parfois, on n’en ressort pas et c’est horrible. Les imperfections techniques ne font pas nécessairement obstacle à l’émotion des gens, au contraire. J’appartiens à la catégorie des interprètes baroques qui aiment les spectateurs en pâmoison, en me libérant de l’ultra-précision. C’est avant, en répétition, que je m’efforce de la tenir. Là, elle doit sembler innée. Le désir de se perdre tous ensemble fait partie de l’expérience collective. Le moi qui fait quelque chose, le moi qui dit quelque chose en l’adressant ne peut surgir que d’un manque, d’une pulsion isolée. Comme en physique quantique : il faut une singularité qui accroche, une catastrophe qui fédère.

Le métier de comédien.ne réserve des plages de solitude volontaire que je perçois comme un luxe. Le temps est l’unique chose dont nous disposons sur Terre qui n’est pas remplaçable, ce qui expliquerait notre fascination pour la jeunesse ou la réalité virtuelle. L’expérience étrange du confinement a répondu à un vœu un peu honteux. Je ne crois pas être la seule à avoir souhaité que le monde se congèle pendant une semaine, pour finir ma déclaration d’impôts, écrire ma pièce, refaire mon site internet, finir ce recueil de poésie japonaise, réparer la bibliothèque, rattraper les dix-sept lessives en retard, et juste… dormir. Le surplus d’espace-temps dégagé par le confinement pousse à se demander dans quoi il se dilue habituellement. Cela renvoie aux espaces parallèles – on voit ça au cinéma et au théâtre – qui permettent de superposer les temporalités.

Le confinement a donné une autre épaisseur à notre lieu de vie, comme si nous avions bodybuildé l’espace tout en le restreignant. Je n’ai pas encore saisi tout l’impact que cette expérience aura sur nous, mais s’exprime clairement la nécessité de disposer d’un espace-temps à soi. Tout s’est arrêté collectivement, nous étions suspendus, aux aguets. Dans la solitude, nous sécrétons du désir. Sur scène aussi, nous sécrétons : transpiration, souffle et salive telles de limaces baveuses qui laissent des traces jusque dans le cerveau des spectateurs. Pour bien sécréter, je me reclus dans le secret…

Quelle part de l’art théâtral est réalisée pour soi, comme nécessité personnelle ? Quelle part pour les autres du fait du rapport direct au public (dimension sociale, citoyenne, politique) ?

– J’ai décidé de pratiquer le théâtre professionnellement pour changer le monde. C’est clairement raté… Aujourd’hui, si je suis honnête, la pratique théâtrale répond à une nécessité personnelle. J’aime ça, tout simplement, et j’estime avoir de la chance. À la chance se sont corrélées la responsabilité et la rigueur. Mon mode de vie me convient pour l’instant, mais les circonstances économiques, de plus en plus sévères, sont pesantes. Il faut pourtant se maintenir en état de recherche permanente.

Au début du confinement, je me disais : « Joie, c’est le ramadan du capitalisme ! » Évidemment, je n’ai pas d’enfants et j’ai assez de sous pour survivre dans mon studio. Je reste une privilégiée dans ce confinement de classe. Mais suivre notre rythme est épuisant : je travaille comme interprète, comme dramaturge, comme metteure en scène. Ce sont des axes divergents pour entrer dans la danse. On termine des tournées, on répète, on joue, on prépare la création ultérieure et on cherche du travail pour la saison suivante. Économiquement, je ne peux pas décliner des opportunités. Cette nécessité est aussi dévorante que fatigante car lorsque cela ne se passe pas bien, nous en sommes personnellement et violemment affectés. Notre part sombre, nos fantômes dégoulinants et gores nous suivent sur scène. Eux aussi parlent aux gens. Mais peut-être cet endroit rejoint l’altruisme et nous humanise. Nous ne sommes pas tous de jeunes et jolis adultes. La plupart des gens sont médiocres, un peu abîmés, plutôt fatigués ; c’est ça aussi le collectif. Il y a la richesse de la chair à partager, et le théâtre est carnivore. C’est également pour cette raison que je mets ma mère sur scène. Voir une femme de 70 ans raconter des blagues, pleurer, faire des strip-tease avec un costume inapproprié : on a envie de ça ! On a envie que nos mères, nos grands-mères, et nous-mêmes plus tard, disposions de cette liberté. Le théâtre repose sur des pulsions un peu narcissiques, exhibitionnistes, mais bienveillantes. À l’instar de l’émission belge “Strip-tease”, on expose du vivant dans une veine tragi-comique, pour rire et pleurer. Ce baroque crée du rythme, de la vie, et nous précipite dans la finitude. Tout va très vite.

En tant qu’interprète, j’ai des déformations professionnelles parce que j’ai ce triple métier de comédienne, metteure en scène et dramaturge. Cela ne signifie pas que j’empiète sur les décisions quand je suis interprète, mais je questionne ce que nous racontons pour me mettre entièrement au service du projet commun. Par exemple, Je ne suis pas la fille de Nina Simone n’est pas un solo mais un monologue avec un partenaire. Quels liens tisser entre une immigrée slovaque et une pianiste virtuose d’Atlanta ? Qu’est-ce qui se raconte dans une histoire d’amour qui se délite ? Sur une proposition de Jérôme Richer, Julie Gilbert a écrit cette pièce pour moi. On y questionne le rapport au féminisme, à l’immigration, à la femme artiste. Julie a intégré énormément d’éléments de ma vie, de mon langage. C’était extrêmement excitant et une occasion de forger des armes communes, d’ouvrir des chemins. Dans Nina Simone et Protocole, le velouté un peu bavant de ce cœur qui irrigue la scène parle au cœur palpitant du public. Tout comme la solitude du cosmonaute, celle de l’enfant ou de l’Alien font écho à celle que traverse chacun.e à un moment de sa vie.

Économiquement, je ne peux pas décliner des opportunités. Cette nécessité est aussi dévorante que fatigante car lorsque cela ne se passe pas bien, nous en sommes personnellement et violemment affectés.” 

“L’ego va de pair avec le voyeurisme”

Quel rôle joue l’ego dans votre pratique ? Est-ce un guide ou un traître?

– Le théâtre convoque des individus. Nous partons toujours de notre réalité pour nourrir l’imaginaire : le neutre n’existe pas. Je suis redevable à mon éducation. Ma mère m’a considérée comme un individu, jamais comme une enfant. Elle m’a appris à me construire une identité en quête d’exigence, de beauté et de bien commun, et ce, à travers le filtre de notre histoire. L’ego est difficile à tenir à distance puisqu’il nous constitue. Cependant, il tiraille moins si l’on se tient en compagnie de personnes complexes, curieuses et généreuses. Le théâtre regorge de celles-ci.

Sur scène, l’ego va de pair avec le voyeurisme. Le spectateur vient pour assister à cette lutte avec l’ego et voir comment cette matière se boursoufle, se détend ou se condense. L’ego devient intéressant à partir du moment où on l’aborde comme une matière à triturer. Partant de soi, nous touchons la singularité de chacun. Par contre, l’ego nous met en danger lorsqu’il est juge et parti : c’est un piège destructeur que je connais. Le théâtre risque de devenir thérapie, et alors c’est mortellement inintéressant !

Nous traversons actuellement un changement radical de civilisation – qu’on le veuille ou non – du capitalisme, du féminisme, de notre liberté par rapport à notre propre corps, de notre pensée, du racisme, de la Nature qui va nous défoncer parce qu’on la défonce, des problématiques liées au désir, à l’amour : COMMENT FAIT-ON ENSEMBLE ? Le théâtre contemporain doit parler de ce bouleversement en utilisant des formes plus ou moins saisissables. C’est une question de responsabilité qui n’ôte rien au divertissement possible. Je crois que le théâtre doit lancer des jalons, donner des armes et des outils pour affronter un futur qui promet d’être complexe. Dans Protocole, je dis : « Nous n’allons pas reproduire les mêmes erreurs que sur Terre. Je crois qu’il faut dès à présent établir une égalité de genre, de corps, de races terrestres et extra-terrestres. Elle est nécessaire et non-négociable ». Fond et forme se répondent pour offrir aux spectateurs différents moyens de compréhension par les sens.

J’adore écouter Sur les épaules de Darwin de Jean-Claude Anmeisen. L’une de ses émissions abordait la question philosophique « À quoi sert la Beauté ? ». Son invitée, une biologiste, expliquait que les animaux développent les mêmes critères de beauté que les humains : recherche de l’ordre, de la perfection, de la symétrie, sensibilité aux compositions suivant le nombre Pi, rythmes et ruptures comme autant de signes qu’il n’y a pas eu de violence et que tu es donc prêt.e à la rencontre. Elle racontait qu’une troupe de lions, installée près d’un lac, choisira un arbre en particulier. Pourquoi celui-là ? Parce que c’est le plus beau ! Il arrive que les lions, les fourmis, les antilopes aient le même arbre préféré; la beauté sert à métisser… La beauté devient un point de rendez- vous ! Elle sauvera le monde parce qu’elle nous mélange. La beauté sert à se rencontrer, échanger, se confronter. La vraie beauté a quelque chose d’extrêmement violent, qu’on éprouve comme une expérience du sublime. Au début de l’épidémie de coronavirus, j’étais à Paris. J’ai constaté qu’énormément d’ami.e.s étaient tombés malades. Je me suis alors dit : « Il a dû y avoir une très belle pièce, où ils se sont tous.tes aimé.e.s. »

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