Cédric Leproust, le Garçon

et la Mort

FATAL(E)S/ACTE 2 A part l’amour et la mort, qu’est-ce qui compte vraiment? L’art – le théâtre en particulier – oscille volontiers entre les deux. Laure Hirsig a suivi Eros et Thanatos dans les loges.

Personne ne l’ignore, il est fatal le coup du sort et tout ce qui prend vie, un jour s’évanouit. Cette loi règne sous les projecteurs aussi, qui rendent le plateau à la nuit, une fois le spectacle fini. Éros et Thanatos s’y affrontent ? S’y accouplent ? La confusion règne tant leurs étreintes sont ambiguës. En forces contraires et complémentaires, les deux font la paires et quelques bras de fer, puis restent main dans la main pour mieux sceller nos destins. Vie & Mort – compagnes obstinées – vont telles deux victorieuses jumelles, tour à tour perdre puis gagner, repoussant à jamais la belle. Fin de partie ou partie fine, la mort serait la plus coquine ; celle qui manie les dés pipés de la vanité au moment du dernier lancer.

Photo page d’accueil: Simon Letellier

 © Nicolas Di Meo

S’il donne l’impression de revenir de loin, c’est que tout en lui porte les stigmates d’un voyage aux origines nébuleuses, un genre de Near-Death Experience* de plateau ; son regard pénétrant, sa voix d’exorciste qui change librement de gamme, bondissant du tremolo ado aux graves caverneux, un certain romantisme inscrit dans l’allure.

Cédric s’élance dans toute l’élégance de sa verticalité pour unir ciel et terre. Sa silhouette – presque sylphide – fine comme un trait d’encre de Chine, souple comme un coup de pinceau, sombre comme une gravure de Goya, tortueuse comme une gargouille gothique, danse tour à tour avec Éros et Thanatos. Il a la mort aux trousses, mais pas la frousse, car cette funeste muse quitte volontiers son humeur d’outre-tombe pour se donner en spectacle à ses côtés, non sans malice et volupté.

Talonné par la rôdeuse qui nous attend tous au tournant, Cédric me semble un précieux interlocuteur pour Fatal(e)s. Flash-back de son solo. Nous souviendrons nous ravive les mondes engloutis de l’enfance et de nos disparus, dont il se fait lui-même le doux émissaire et direct dépositaire. La mélancolie n’y a pas la part belle ; à peine nous frôle-t-elle avant de battre en retraite. Après un prologue intimiste et interactif, s’enclenche un cérémonial contemporain, païen, initiatique, cathartique et plastique. Séduisant et inquiétant tout à la fois, Cédric y amorce une pétrification inaboutie, évoquant la lente métamorphose que nous traversons, nous frères humains, imperceptiblement. Une certitude s’abat sur nous, comme le noir de fin : cet homme- statue, entre deux états et deux mondes suspendu, vient d’entrer dans le panthéon de nos souvenirs.

* Expérience de mort imminente

Crédit: Philippe Weissbrodt

Où puiser l’inspiration pour incarner la mort ? 

Petit, j’aimais me balader dans les cimetières. Un endroit fortement inscrit en moi, que je n’ai jamais trouvé glauque. J’allais sur la tombe de mes grands-parents, et de mon parrain, le frère de mon père. Il est mort accidentellement quand j’avais 3-4 ans. Je ne me souviens pas de l’événement en tant que tel, mais le traumatisme familial que sa disparition a provoqué m’a profondément marqué. Il était très jeune. Depuis, une part de moi cherche à comprendre ce qu’est la perte, la disparition. Mon inspiration pour le solo Nous souviendrons nous vient de lui.

Dans l’introduction de ce spectacle, j’invite les spectateurs à écrire sur mon torse, mon dos, mes bras, le prénom d’une personne décédée et un mot-souvenir associé à cette personne. À chaque représentation, je m’étonne de l’immédiateté avec laquelle les gens viennent, les uns après les autres, inscrire sur le corps dénudé d’un inconnu le souvenir d’un être cher disparu. À la fin du spectacle, je nomme les prénoms et mots-souvenirs associés qui me restent en mémoire. Je sens alors une réelle responsabilité peser sur mes épaules. Cette invocation crée un lien avec les spectateurs concernés par les prénoms et souvenirs cités, et, par extension, avec toutes les autres personnes présentes. Je souhaite, ainsi, créer une communauté. « Une pâquerette – Serge »… c’est anodin une pâquerette, mais elle prend une dimension inouïe grâce à la puissance du lien qui l’associe à quelqu’un, pour quelqu’un. C’est tellement beau.

Si nous nous croyons immortels aujourd’hui, c’est parce que, sous nos latitudes, nous avons abandonné les rites et rompu le lien au spirituel ; pas uniquement avec la religion mais avec l’ensemble des pratiques cérémoniales. Pourtant, les morts nous accompagnent en permanence. Au théâtre, c’est flagrant ! L’acteur joue avec. Les personnages sont des fantômes. Les auteurs écrivent avec leurs fantômes. Quand j’interprète un personnage classique, je joue non seulement avec les indications de l’auteur, mais aussi avec les acteurs qui l’ont interprété à travers le temps, chacun à sa manière.

“La représentation a été vécue. Je n’ai aucune envie de m’attarder sur son souvenir, ni de traîner dans les coulisses pendant des heures pour en débattre. J’évite de débriefer avec mes partenaires de jeu. Plus mon passage en loges pour me changer et me démaquiller est court, mieux je me porte !

On dit que le théâtre est l’Art de l’éphémère, quels sont vos juste-avant et juste-après la représentation ?

Je déteste arriver au théâtre trois heures avant de jouer. Si je peux, j’esquive l’échauffement, d’autant plus que j’entretiens un rapport compliqué avec mon corps. Trouver la détente, chez moi, ne passe pas par l’exercice physique. Je suis un cérébral. Trop me préparer casse mes intuitions. Je cogite et entre en scène chargé d’intentions intellectualisées : « Il faut que je fasse ça, puis ça et ça ». Or, si l’on a suffisamment répété, le parcours s’inscrit dans le corps. Avec le temps, j’ai compris qu’il faut se faire confiance. Sans confiance, rien ne peut naître.

Je déteste aussi le juste-après. La représentation a été vécue. Je n’ai aucune envie de m’attarder sur son souvenir, ni de traîner dans les coulisses pendant des heures pour en débattre. J’évite de débriefer avec mes partenaires de jeu. Plus mon passage en loges pour me changer et me démaquiller est court, mieux je me porte ! Étonnamment, rencontrer le public ne me fait pas du tout le même effet. J’échange avec quelqu’un que je ne connais pas et qui n’a pas participé au processus de travail. Je suis intimidé, parfois mal à l’aise lorsque l’on vient me parler, mais cet interlocuteur inconnu m’offre une lecture inédite, donc intéressante. Grâce à lui, naît de la représentation quelque chose de nouveau.

Le plaisir de jouer est-il fantasmatique? S’apparente-t-il à une “petite mort”?

La représentation théâtrale s’apparente à une cérémonie. On se met ensemble, nous acteurs, quand on entre sur un plateau. Puis, pour qu’il y ait incarnation, nous plaçons nos corps et nos paroles ailleurs. Quelque chose – qui dure le temps déterminé de la représentation – naît, puis meurt. La fin est marquée par un rituel ; chez nous, ce sont les applaudissements qui sonnent le glas. Cette cérémonie célèbre la vie, très courte, d’une communauté éphémère d’acteurs et de spectateurs. Choisir un métier où je meurs en permanence, n’est pas anodin. Le pire pour moi est de sortir de scène avec l’impression qu’il n’y a ni eu naissance, ni mort. Souvent, par excès de volontarisme, on se dissocie ; l’enveloppe corporelle agit à un endroit, les yeux et la pensée à un autre. On se voit faire.

Comme si vous sortiez de votre corps?

Exactement. Comme si ce moment t’était inaccessible, parce que tu es déjà mort. Un cauchemar. Rien ne peut naître de cet état car tu n’es pas dans l’instant de vie, mais trois pieds en avant ou en arrière. Tu es visible, mais tu n’es pas là…

Jouer, c’est investir le néant en sautant dans le vide ?

Je ne dirais pas le néant car il n’y a pas “rien”. Nous arrivons chargés de notre humeur de la journée, de l’expérience des répétitions ou des représentations précédentes. Par contre, il faut recommencer, ça oui. Lorsqu’il était intervenu à La Manufacture, le metteur en scène et acteur Jean-Louis Hourdin nous avait dit « le théâtre, c’est danser sur les ruines », ce que j’ai décidé de traduire par « danser avec les morts ».

Je ne sais pas si jouer m’a manqué pendant le vide créé par le confinement, pourtant, alors qu’habituellement je ne rêve jamais de théâtre, j’ai alors rêvé plusieurs nuit consécutives que nous jouions avec le collectif Sur Un Malentendu*. Si j’analyse, ce qui a déclenché ces rêves est davantage le manque humain que le manque de création. Mes acolytes m’ont vraiment, et terriblement, manqué.

Dans la vie, j’ai peur du jugement des gens. Sur un plateau, je me sens protégé par la fiction. Ma “folie” peut alors se libérer. Je n’ai pas peur de sauter dans l’inconnu. Ce qui m’effraie est la normalisation. Dans les périodes où je travaille beaucoup, j’ai peur d’entrer sur le plateau comme je rentre dans ma chambre. On est en plein dans Éros-Thanatos. Le théâtre – l’art en général – active, à mes yeux, le désir. Faire l’amour sans libido est possible, mais il ne se passe pas grand-chose. La jouissance fait vibrer chaque cellule de la peau. J’ai commencé à faire du théâtre tard, à 18 ans. Je me souviendrai toute ma vie d’une représentation, alors que j’étais encore amateur, qui m’a mis dans un état de jouissance ininterrompue pendant 1h30. Cela ne m’était jamais arrivé ! Je m’habitais tout entier. J’ai décidé de devenir comédien professionnel pour retrouver cette sensation unique. Jouir d’être pleinement là, sans réfléchir. J’en prends conscience en le disant et cela m’émeut : je fais du théâtre pour l’état d’abandon total à la vie qu’il offre.

* Le collectif Sur Un Malentendu est composé de six acteurs : Emilie Blaser, Claire Deutsch, Cédric Djedje, Pierre-Antoine Dubey, Cédric Leproust, Nora Steinig.

“Le plateau, il faut que ça brûle un peu”

Comprenez-vous que l’on veuille mourir sur scène?

(silence, puis rires) Carrément ! J’ai voulu mourir sur scène. Je suis un peu romantico- adolescent-débile. Si cela arrive par accident, c’est merveilleux. Pour le comédien, la scène est l’endroit où tu cherches une expérience. Y mourir est l’expérience absolue. Pour mon premier solo à La Manufacture, basé sur un extrait de La Servante de Olivier Py, je me suicidais en scène. Je faisais une entrée grandiloquente dans une nuage de fumée, en tirant un immense drap derrière moi. Oh mon dieu, c’était très mauvais ! (rires) À un moment donné de la représentation, je me coupais les veines. Je portais une chemise blanche et étais équipé d’un système de poche à goutte-à-goutte d’hôpital, remplie de faux sang. Après m’être tranché les veines, je poursuivais mon discours en me vidant de mon sang, puis j’enlevais ma chemise, arrachais le dispositif de faux sang et le jetais dans le public en disant: « C’est bon, c’est du théâtre ». Pourtant des spectateurs se sont sentis mal, persuadés que je me tuais sous leurs yeux.  Cela m’avait profondément questionné sur le théâtre. Mon idée m’avait dépassé. Bien sûr, je cherchais à créer une illusion, mais je ne voulais pas tromper les spectateurs. Est-ce nécessaire de traiter l’illusion sous cette forme ? Il faut croire en la puissance de l’illusion non illusionniste. J’ai ensuite enchaîné un mémoire sur la question de “La représentation de la mort sur scène”. Puis créé mon solo Nous souviendrons nous. En fait, la mort m’a toujours… accompagné.

Comprenez-vous que l’on soit prêt à mourir pour ses idées?

Mourir pour ses idées sert généralement une cause collective. Il peut s’agir des pires idées du monde d’ailleurs. Je me suis confronté à cette question à l’occasion de la création de Nous/1 de Fabrice Gorgerat sur la tuerie d’Orlando. Quarante-neuf personnes ont péri dans cette fusillade survenue en juin 2016 au Pulse, une discothèque gay. Le spectacle retrace le processus de réflexion et l’évolution des réactions de Fabrice suite à cet événement. Les médias ont d’abord présenté le meurtrier, Omar Mateen, comme un islamiste intégriste, puis comme un homosexuel refoulé. Quand l’hypothèse de l’homosexualité refoulée a été émise, Fabrice a ressenti un soulagement. Cet acte devenait le coup de folie d’un mec qui ne s’assume pas, ce qui lui ôtait le poids lié à la responsabilité collective. Nouveau rebondissement, l’enquête confirme la piste terroriste ; Daech revendique ce massacre homophobe. Deuxième choc ! Fabrice reconsidère sa position. Qu’il s’agisse d’un islamiste ou d’un homosexuel refoulé, je ne peux – dans aucun cas- dégager ma responsabilité de cet acte. Nous/1 met en scène la diversité des réactions face à un choc. En introduction, je fais une longue tirade sur l’empathie ressentie pour les victimes évidemment, mais aussi pour le meurtrier. Et si nous nous servions de l’empathie comme outil de décryptage et de compréhension de cet acte barbare. Je suis homosexuel, d’autant plus concerné. Me mettre à la place de l’assassin m’a semblé impossible. Puis, j’ai compris que l’empathie ne consistait pas seulement à se mettre à la place de l’autre, mais aussi à mettre l’autre à l’intérieur de soi. Avec ce spectacle je n’ai pas tant cherché à savoir pour quelles idées je serais prêt à mourir, mais davantage pour quelles causes je serais prêt à tuer ? Ce qui n’est pas si éloigné, j’imagine. Je n’ai tué personne évidemment, mais j’ai fait des meurtres symboliques, notamment celui de mon père, qui n’est pas homophobe à proprement parler, mais qui avait un gros problème avec le fait que son fils soit homosexuel.

Le plateau: enfer ou paradis?

Euh… plutôt enfer, non ? Faut que ça brûle un peu. Mais… quand ça brûle, c’est le paradis en fait. À nouveau, c’est mon côté romantique qui parle. Si je creuse, je dirais purgatoire : le plateau est une transition, une parenthèse, c’est un moment de vie où tu viens purger certaines choses. Si j’avais assumé mon homosexualité plus tôt, si je n’avais pas ressenti cette peur vis à vis de la réaction de mes parents, peut-être ne serais-je pas devenu comédien ? La liberté qu’offre la scène ne m’était, pendant longtemps, pas accessible dans la vie. Sur scène, j’ai enfin pu dire « je suis moi » et que tout le monde s’en foute. C’est génial ! Mmm… c’est faux: parfois quelqu’un réagit dans une salle, et c’est génial aussi, même si l’avis exprimé te bouscule.

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