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“Il y a des films suisses qui sont barges!”

Critique à la Tribune de Genève, Pascal Gavillet est un habitué du cinéma suisse, dont il connait bien les mécanismes. On fait le point avec lui.

Le cinéma, il le croque. On propre comme au figuré. Grand consommateur de pellicules, Pascal Gavillet est aussi un portraitiste subtil du cinéma suisse et d’ailleurs. Ses critiques, toujours précises, parfois inattendues, témoignent d’un rapport à l’image à la fois référencé et très personnel. Depuis pas mal d’années maintenant, il pratique une langue qui n’a rien de bois pour partager ses coups de cœur et ses coups de gueule avec les lecteurs de La Tribune de Genève.

Le cinéma suisse, vaste sujet, petit budget. Dans quelle situation se trouve-t-il aujourd’hui?
Il va un peu mieux. Mais il subsiste le problème des différences de langues, surtout entre suisse romande et alémanique, parce que le cinéma du Tessin ne représente qu’une infime partie. Passer la barrière français-allemand reste très difficile. Les gros succès alémaniques ne viennent pas en Suisse romande, et vice-versa. C’est un problème qui touche tout le pays puisque les aides fédérales groupent tout ça dans un même pot.

Cette barrière de la langue, elle n’explique pas tout. Après tout, beaucoup de films sont doublés ou sous-titrés pour circuler d’un pays à l’autre…
C’est aussi une question de mentalité. Quand on voit certains films, on comprend vite que ce n’est pas le même humour, pas le même esprit. Ce qui plait aux Suisses allemands ne plait pas forcément au spectateur romand.

Le cinéma est le vrai miroir de cette multiplicité qu’est la Suisse, plus encore que la littérature?
Totalement. La littérature on peut la traduire. Mais les films suisses allemands ne sont jamais doublés. Si on les voit, c’est toujours sous-titrés.

Du coup, chacun est un peu confiné à son marché régional. Est-ce que le cinéma suisse alémanique se vend en Allemagne?
Il y a des petites échappées dans d’autres pays. Mais, pour cela, il faut que le film puisse se faire connaitre: il faut qu’il ait un petit succès ici, qu’il soit présent dans les festivals et qu’il soit ensuite vendu. C’est le cas de réalisateurs comme Jean-Stephane Bron. Ou Germinal Roaux, qui vend ses films, notamment “Fortuna” avec Bruno Ganz. Oui, ceux qui vendent on souvent été remarqués dans des festivals, à Berlin, parfois à Cannes. Ursula Meier, c’est un bon exemple. C’est une réalisatrice suisse qui s’est fait connaitre avec “Home” il y a une dizaine d’années, d’entrée une coproduction internationale, parce qu’il y avait Isabelle Huppert dedans. Il y a pas mal de films qui sont suisse et français, en fait des coproductions minoritaires suisses – donc moins d’argent suisse que français. Mais ils ont quand même la nationalité suisse à partir du moment où il y a 10% de financement suisse.

Est-ce que cela intervient ensuite sur la distribution, avec des quotas de comédiens suisses par exemple?
Non, ça intervient plus généralement pour la fabrication. Si un film est produit à 20% par la Suisse, il doit effectivement avoir un quota de techniciens ou d’acteurs suisses au générique. En revanche, pour les coproductions inférieures à 10%, ce n’est pas le cas.

Du coup, est-ce qu’il y a suffisamment de débouchés dans les productions suisses pour des comédiens locaux?
Il y a quand même pas mal de productions qui se font, même celles qui ne sont pas aidées par l’Office fédéral du cinéma à Berne. Il y a toujours des aides cantonales. Ensuite, il y a Cinéforom (Fondation romande pour le cinéma) et la RTS qui complètent. Et les films qui ne bénéficient pas de ces aides arrivent quand même souvent à se monter. Par ailleurs, les comédiens ont la possibilité de faire beaucoup de courts-métrages, malheureusement souvent sans être payés. Il y a un foisonnement de courts-métrages en Suisse romande: il y a quand même pas mal d’écoles, la Head à Genève, l’Ecal à Lausanne, et d’autres ailleurs en Suisse romande. Cela veut dire qu’il y a beaucoup de jeunes qui font des films, qui ont besoin d’acteurs…

Les films qui se montent sans aides se montent sur des fonds privés, avec des budgets qui restent donc modestes.
Ce sont des films qui se montent avec de l’argent de poche. On part à trois dans un endroit pas cher, on tourne deux semaines et on monte à la maison. Il y en a, oui…

Et pour la diffusion?
Alors, il faut essayer de se faire remarquer dans les festivals suisses d’abord. Avec un peu de chance, les films vont à Soleure. Et s’ils sont à Soleure, éventuellement, ils vont à Locarno, dans d’autres festivals et parfois à l’étranger. C’est le travail du producteur, trouver des festivals. Souvent, le producteur et le réalisateur sont la même personne, et donc le réalisateur doit aller chercher des festivals, et ce n’est pas forcément ce qu’il a envie de faire: écrire des courriers, recevoir des refus. Mais c’est un travail important à réaliser: montrer le film au maximum. Il ne faut pas se décourager. Beaucoup renoncent parce qu’ils reçoivent 15 « non », mais il suffit d’un ou deux « oui » pour que la machine s’emballe.

Il y a un exemple de réussite ces dernières années, mais c’est un film d’animation…
« Ma vie de courgette », oui. C’est une coproduction, dans trois pays je crois. Là, c’est vraiment une énorme production, à plusieurs millions. On est majoritaire à 1 ou 2% près, c’est-à-dire que c’est un film suisse avant d’être français. Mais c’est un cas à part, pas très représentatif. C’est un énorme succès qui rejaillit sur l’ensemble du cinéma suisse, mais c’est très rare que cela arrive, un cas de figure où l’on arrive à être nominé à la fois aux César et aux Oscars.

Comment qualifier le cinéma suisse, si l’on veut échapper aux clichés liés aux 5 de la nouvelle vague romande…
C’est de moins en moins le cas. Il y a de plus en plus de films hybrides. Je pense par exemple aux films produits par Garidi Films à Genève, qui est une petite boite, avec trois associés, qui produisent sans aucune aide ou presque et qui ont co-produit le film de Yann Gonzalez, “Un couteau dans le coeur” avec Vanessa Paradis. Ils ont également co-produit “Bêtes blondes” qui sort actuellement en Suisse. Ce sont des films qui n’ont pas du tout l’air suisse, qui sont complètement barges… Il y a des tas d’exemple comme ça, au-delà de ce cinéma un peu digne, à la Tanner et à la Goretta, c’est une époque qui a tendance à disparaitre…

Est-ce que Berne reste dans l’exigence d’un cinéma suisse de « terroir »?
Il y avait un peu ça dans les diktats de la Confédération, qui recommandait aux gens qui déposaient les dossiers d’avoir l’identité suisse dans leurs thèmes. Dieu sait ce que cela veut dire: moi, je ne sais pas. Je ne sais pas si c’est encore sous-entendu dans les indications de dépôts, c’est bien possible, mais les films dont je parle sont des co-productions hybrides parce qu’il y a moins d’argent suisse que d’argent venu d’ailleurs. Et ça permet d’avoir des parts suisses dans des co-productions importantes sans toutefois imposer une coloration suisse.

Aujourd’hui, il y a un donc une forme de renouveau?
Oui. Il y a une génération nouvelle qui arrive, qui s’en fout un peu des règles pré-établies, qui veut faire un cinéma d’urgence, d’appétit. Il y a une vraie gourmandise.

C’est quoi la force du cinéma suisse?
Le documentaire. Là, on est très fort. La grande tradition du cinéma suisse, c’est le cinéma documentaire. Si tu demandes à un étranger, c’est ce qu’il va citer alors qu’il aura plus de mal pour parler de fiction.

Finalement, ça laisse peu de place pour les comédiens.
Oui mais ça en laisse quand même. Il ne faut pas qu’ils se découragent. En Suisse, il y a plusieurs particularités. D’abord, c’est un cinéma qui n’a pas d’agent. Pour exister, un comédien devrait avoir un agent à Londres ou à Paris, je ne sais où. Certains rament un peu à cause de cela. Les comédiens, ici, jouent davantage au théâtre qu’ils ne tournent dans des films. C’est un peu dommage. Il faudrait peut-être quelqu’un pour les représenter. Souvent, ici, c’est au théâtre qu’ils se font remarqués. Il y a plus de compagnies que de films.

Est-ce que les réalisateurs, pour réussir, ont besoin eux-aussi d’aller voir ailleurs?
Ils devraient vivre ici. Et avoir moins peur d’aller vers les comédiens. L’un d’eux me disait qu’il avait un peu peur d’aller vers eux. Il y a moins une tradition du casting en Suisse qu’en France.

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