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“Nous vivons l’époque du théâtre selfie”

Avec l’amour, la haine n’est jamais très loin. Acteur, auteur, metteur en scène mais aussi musicien, Daniel Vouillamoz effeuille volontiers la marguerite quand il parle du théâtre, “art pathétiquement inutile et pourtant essentiel”

Le théâtre, c’est toujours une histoire. Celle d’un art. Celle qui se déploie sur un plateau. Celle qu’il faut bien vivre à défaut de la vivre bien, quant on sait à quel point l’exercice colporte son lot de déconvenues. Cette histoire-là, faite de hauts et de bas, Daniel Vouillamoz la traverse depuis près de quatre décennies. Depuis qu’à la faveur d’une rencontre avec Raoul Pastor, alors fraîchement émoulu du Conservatoire, il s’est retrouvé propulsé sur une scène.

Jusque là, pour le jeune étudiant « nanti », le théâtre c’était « ringard ». « Quand je voyais mes amis sortir de scène avec leurs costumes, genre “Les Précieuses ridicules”, j’avais honte pour eux », confie-t-il dans un sourire. Si l’esprit critique ne s’est pas totalement estompé, de solides affinités ont fait surface.  « Raoul est venu me chercher aux Beaux-Arts parce qu’il savait que je jouais du piano ». Sur scène, quelques répliques agrémentent les notes. « J’ai pris un pied gigantesque à dire mon texte face au public ». Très vite, le futur directeur du Théâtre des Amis à Carouge tempère cet enthousiasme. « Après m’avoir fait passer un casting pour une pièce de Sartre, il m’a dit : « Daniel, t’es marrant dans la vie, mais sur un plateau… c’est le massacre. Oublie. Oublie ». A cette double injection succède l’heureuse invitation de Georges Wod, qui vient de reprendre les rênes du Théâtre de Carouge – nous sommes en 1981. L’acteur se souvient : « Je ne savais même pas ce qu’était le théâtre. Je ne connaissais pas Tchekhov, Molière ça me dégoutait presque. J’avais fait une petite fable d’Anouilh au Conservatoire où Wod donnait des cours, il avait trouvé sympa. Et quelque jours plus tard je me retrouve dans “La Locandiera” avec François Germond. En dix secondes, j’ai une costumière qui me fait un costume en satin, on me met une perruque, on me dit : voilà, tu vas faire un petit rôle. Et j’ai été payé 5000 balles. Je faisais du théâtre depuis à peine une semaine et j’ai été engagé tout de suite sur une scène magnifique avec tout ce monde en costume, un texte magnifique de Goldoni, de superbes acteurs ».

Recalé à l’ESAD à une voix près, Daniel Vouillamoz ne baisse pas les bras. Chaque obstacle lui est un carburant. Il réunit un groupe de candidats malheureux – dont Vincent Perez – , se lance dans « des expériences bizarres ». Puis, « dans une espèce d’inconscience absolue », décide d’écrire sa première pièce « pour assister à quelque chose qui n’a pas encore existé ». « Ecrire, c’est comme une sensation d’ivresse », commente-t-il. L’abstinence, ce n’est pas son truc. Daniel écrit donc. Beaucoup. Des pièces, des scénarios, un long-métrage. « Je suis très mauvais pour raconter des histoires en improvisant, pour raconter des gags. Mais quand je fais dialoguer des gens, je peux y arriver… et je commence à avoir un certain savoir-faire, j’ai des trucs techniques pour rendre une scène intéressante, je sais la tirer quelque part, ou ne pas la tirer. Mais parfois les personnages font des choses qui m’étonnent complètement, et je peux très bien après une scène ou une réplique me lever en hurlant de rire ».

Le rire, oui, parce que « l’humour (l)’aide à vivre ». Le rire, comme celui qui l’a submergé la première fois qu’il a ouvert “Gros-Câlin”, de Romain Gary. « J’ai lu ce bouquin dans le train et j’ai pleuré de rire. Mais c’était un problème : quand tu pleures, tu n’arrives plus à lire. Je devais m’essuyer pour continuer. Je hurlais de rire, les gens à côté se demandaient ce qui m’arrivait. Ça a été une sorte de secousse, un tsunami. Je rencontrais un type d’humour qui résonnait formidablement avec ma psyché ». Des années plus tard, alors qu’il est au fond du trou, il repense à cette euphorie-là et décide d’adapter le roman. « J’ai essayé d’obtenir les droits, personne ne répondait. Donc j’ai écrit à Diego Gary, le fils de Romain. Silence radio. Finalement, je lui ai envoyé une lettre à choix multiple, qui commençait par – Vous me les brisez : oui, non, ne sais pas. Et qui finissait par  – Votre adaptation est absolument magnifique, vous avez tous les droits : oui, non, ne sais pas. Il a mis oui. Et il a signé. J’ai fait ce spectacle pendant trois ans. J’ai eu un prix en Belgique, en France, et j’ai découvert quelque chose: j’avais un super spectacle, qui me touchait beaucoup, me faisait beaucoup rire, et j’avais le public de Romain Gary, le public d’Emile Ajar, celui du théâtre et celui de “Gros-Câlin”… ça faisait beaucoup de publics donc on a fait le plein partout ».

Gary, donc, en flamboyant compagnon romanesque. Mais aussi Houellebecq, Despentes, Benchetrit ou encore Flaubert. « Les grands auteurs ont une grande différence avec ceux d’aujourd’hui qui sont les acteurs d’eux-mêmes : c’est qu’ils s’intéressent aux autres. Ils s’intéressent à toute la société. Et dans les pièces du répertoire, il y a toute la société. Il y a les pauvres, les jeunes, les vieux, les riches. Et ça, j’espère que ça reviendra parce que c’est un allié pour les spectacles. En terme d’efficacité, il y a déjà la moitié du travail qui est fait. Je trouve qu’il y a une puissance chez un grand auteur qu’il n’y a pas chez quelqu’un qui délivre un témoignage plus ou moins personnel ». Ouvrir le champs, oui, quand la tendance est plutôt au « théâtre selfie », comme il l’appelle. « C’est aussi intéressant, ça révèle quelque chose, poursuit Daniel Vouillamoz. C’est l’acteur qui va te livrer un témoignage personnel – il est assez jeune en général parce qu’il sort d’une école où il a appris à faire ce genre de choses – dans le cadre d’une compagnie, qu’il a créée avec ses camarades, donc une microsociété ».

De toutes façons, en mode universel ou nombriliste, le théâtre reste pour lui ce « quelque chose qui met du sens dans la vie ». Du « champagne » à déguster ou à servir. L’ivresse, toujours. Celle des chocs esthétiques, des débats fiévreux qui les accompagnent. « C’est là que tu te dis que, plus qu’au cinéma, ça génère de l’agora, de la discussion, du conflit, même avec toi-même. Tu discutes avec un copain, vous avez vu le même spectacle, c’est un type avec qui tu es souvent d’accord, et l’amitié passe aussi par là. Mais admettons que tu as détesté ce spectacle et pas lui. Alors ça peut devenir délicat. Je me surprends quand même à avancer sur des œufs. Et l’autre va aussi se calibrer. C’est une vraie dramaturgie dans la vie quotidienne. C’est vraiment puissant ».

Puissance et gloire. Ou pas, d’ailleurs. Qu’importe. Tant que l’on peut communiquer. Par l’écriture. Le chant. La musique. Le jeu. La mise en scène. Tout ce qui rassemble Daniel Vouillamoz et lui ressemble. Et pour la conclusion, on lui laisse la parole : « Et au final, la vraie question c’est : à quoi ça sert ? De consacrer du temps à ça ? De se foutre parfois en rogne ? Pourquoi ? Si tu sais pourquoi, alors tu vas avoir peut-être avoir du plaisir et communiquer quelque chose. C’est Peter Brook qui, dans “L’espace vide”, évoque le pressentiment. Voilà, c’est ça : il faut pressentir que quelque chose va se passer… »

 

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