Ubiquité (acte II)
L’été indien titille nos envies d’ubiquité. On se rêve en tête à tête avec une glace en terrasse plutôt qu’affrontant la paperasse. On se fantasme de discrètes téléportations à l’ombre des platanes d’Avignon à sucer des glaçons ou… à chasser le poisson au harpon dans les eaux-curaçao d’un lagon.
L’ubiquité est donc un alléchant fruit de saison mais aussi ce don qu’active tout interprète qui procède par traduction simultanée de la matière-source pour composer en direct sa second life. Par définition, l’acteur.ice use de sa capacité au double-je(u). Je suis ici et là en même temps. Je me cogne contre la réalité et la fiction dans un même élan. Je me diffracte pour déréaliser, critiquer ou montrer notre monde avec une densité augmentée. Je-suis-partout.
Ce nouveau feuilleton d’entretiens interroge les différentes formes d’ubiquités qu’opèrent femmes et hommes de théâtre en attaquant le plateau - et la vie - sous plusieurs angles simultanément.
Article signé Laure Hirsig

Nastassja Tanner, voie double
Janvier 2015. Je zigzague au milieu d’îlots performatifs conçus par la promo G de la Manufacture, supervisée par Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre. Do You Remember Noël ? est le thème de cette déambulation spatio-temporelle dans l’imaginaire d’apprenti.e.s comédien.nes dont la plupart cartonnent aujourd’hui sur les scènes romandes.
En ballerines et tutu roses, Nastassja Tanner affiche la moue boudeuse des enfants concentrés pour exécuter une mélodie de fête au violon. Un téléviseur témoigne de la scène familiale d’origine. Elle est alors une petite fille, sérieuse et solidement campée dans son académique rose, et elle exécute bravement le même petit air fragile.
8 ans plus tard, je la contacte pour m’entretenir avec elle d’ubiquité. J’ai vu son solo, je l’ai vue interpréter le duo Sœurs, je l’ai vue à l’écran… et je pressens que cette thématique fera écho en elle. Effectivement, Nastassja dont l’ubiquité vient se loger jusque dans son prénom, voit double. Derrière la jolie môme, je découvre une kamikaze guidée par ses intuitions qui trace la cohérence involontaire de sa carrière d’un joyeux trait de caractère.
Où est l’enfant qui sommeille en vous ? Vous accompagne-t-il encore aujourd’hui ?
J’ai l’impression d’être restée fidèle à ce que j’aimais faire enfant. J’ai grandi dans une maison en campagne neuchâteloise. La nature omniprésente a été fondatrice pour moi. Ma génération n’est pas née avec internet. Nous avions quelques cassettes, quelques CDs que nous écoutions en boucle mais surtout beaucoup d’espace à investir avec l’imaginaire. Je fabriquais des marionnettes, j’inventais des histoires pour mes copines, mes chats, mon petit frère. Nous n’avons qu’un an et demi d’écart. Être deux a été stimulant. J’essaye un maximum de rester fidèle à ces moments forts vécus dans l’enfance qui me poursuivent et se révèlent aujourd’hui comme les prémisses de tout ce qui a naturellement suivi. Mon métier actuel en découle !
 « Plus personne ne m’appelle Loubna, mais cette part de mon identité reste grâce au spectacle. »
Un solo, mais dans lequel vous êtes comme dédoublée, car simultanément ancrée dans deux réalités culturelles différentes. D’où vient Loubna ?
Sans doute d’un besoin de me challenger à nouveau ? Loubna est le développement de mon travail de sortie de La Manufacture*. Mon diplôme de 35 minutes est devenu un spectacle d’1 heure. Loubna est construit à partir de témoignages de membres de ma famille et d’un évènement ; le décès de ma grand-maman d’Algérie peu de temps auparavant. Je parle peu l’arabe, elle ne parlait que quelques mots de français ; nous échangions autrement que par la langue. À sa mort, j’ai ressenti le besoin de partir en Algérie, de comprendre la vie de cette femme, et indirectement celle de ma mère… et la mienne aussi finalement.
 Tout ce qui est dit sur scène est véridique. J’ai composé un montage qui imbrique plusieurs paroles comme si elles ne faisaient qu’Une à l’intérieur de ma propre parole à moi, Nastassja. C’est une sorte d’ubiquité puissance dix. Cette création m’a conduite à regarder des documentaires, à me documenter sur la guerre, sur le colonialisme. Le début du spectacle s’apparente à un one woman show parodique. La 2ème partie est tragique. Dès le départ, j’ai su que je voulais cette construction en deux couleurs. À la fin du spectacle, on voit des images de moi filmée en gandoura** sur la terrasse de la maison familiale en Algérie. Ma mère est algérienne de Constantine, mon père suisse. Ce double de moi aurait pu exister car mes parents ont quitté l’Algérie pour s’installer en Suisse quand cela commençait à sentir le roussi là -bas. J’aurais pu grandir là -bas, mais j’ai grandi en Suisse. Je suis allée en Algérie la 1ère fois à l’âge de 2 ans, puis plus du tout pendant la décennie noire***. La fois suivante, j’avais 14-15 ans. À chaque fois, ce sont des moments forts. J’aime l’Orient, ado j’ai fait de la danse orientale, comme si je cherche à faire remonter à la surface cette partie de mon identité.
Votre formation démontre un certain goût pour l’ubiquité?
Mes parents m’ont inscrite à des cours de théâtre, de musique et de danse assez tôt. La pratique artistique a toujours été tellement sérieuse et importante pour moi que je n’osais pas en parler comme d’une vocation possible. Je ne voulais pas que cela passe pour une simple lubie d’enfant.Â
Après mon bac, j’ai pris une année sabbatique pour apprendre l’allemand avant de commencer… Médecine à l’Université de Zurich. Je suis partie à Berlin où j’ai pu intégrer, malgré mon faible niveau d’allemand de l’époque, une école de théâtre privée. D’ailleurs, j’ai très efficacement appris l’allemand par la voie théâtrale. Partir seule à Berlin à 18 ans alors que je n’avais jamais quitté mon petit village près de Neuchâtel a été un saut immense, mais j’ai toujours aimé me challenger. En Allemagne, j’ai rencontré des élèves dont l’objectif était de professionnaliser ainsi que d’ancien.ne.s élèves devenu.e.s acteur.ice.s. Ce fut le déclic. J’ai parlé à mes parents : « je ne veux pas aller à Zurich, je veux faire du théâtre ». Ma mère a mis du temps à accepter mon choix. Et je comprends. C’est pourtant elle qui m’avait encouragée à faire de la danse et de la musique. Même le choix de mon prénom "Nastassja" vient de Nastassja Kinski ! Bref, mes parents n’y sont donc pas pour rien dans l’histoire (rire).
Après Berlin, j’ai souhaité poursuivre mais toutes les écoles de théâtre me semblaient chères pour peu d’heures d’enseignement. Jusqu’au jour où je suis tombée sur une formation pour francophones à Minsk en Biélorussie qui proposait 60 heures de cours par semaine avec du chant, de la danse, du théâtre : la totale ! Me voilà repartie pour 9 mois intensifs. J’avais 20 ans. Minsk fut une expérience humaine et artistique énorme. Notre groupe vivait et travaillait dans une sorte de bulle. Le retour n’a été pas facile.
Dans les pays de l’Est, l’approche pédagogique est très différente d’ici. Durant la 1ère année, l’accent est mis sur le corps, l’acrobatie, le chant, la musique, pas sur le texte qui n’est abordé qu’en 2ème année. Se sont tissées de fortes correspondances avec ce que j’avais exploré depuis la petite enfance avec la danse classique, le piano. C’est aussi là -bas que j’ai pris conscience que je pouvais chanter, faculté que j’ai utilisé des années plus tard dans mon solo Loubna.

"La petite fille aux allumettes"©Doerte Desarzens
"Loubna" était le prénom de votre grand-mère ?
Non. Nouvelle ubiquité : "Loubna" était le prénom que mes grands-parents d’Algérie me donnaient parce qu’ils n’arrivaient pas à prononcer "Nastassja". Les deux étant décédés, plus personne ne m’appelle Loubna, mais cette part de mon identité reste grâce au spectacle.
Votre parcours et votre double culture vous ont-t-ils menée devant des publics hors de Suisse ?
Je travaille régulièrement en France notamment avec Hubert Colas. J’ai joué en allemand aussi. Oui, j’aime rester active à plusieurs endroits.
Quant au solo Loubna, après sa création à La Manufacture, il s’est joué au Centre Culturel Suisse de Paris. Il a ensuite été repris en Suisse romande, notamment à La Comédie de Genève, une fois en Algérie puis en allemand en Suisse allemande. La date au Théâtre National d’Alger est la plus belle et la plus éprouvante émotionnellement. J’avais peur. Malgré ma moitié algérienne, je me questionnais sur ma légitimité à être là . La représentation était gratuite. Comme il n’y avait pas de réservation, la jauge a doublé au dernier moment. Il était prévu que je joue à 18h mais les spectateurs sont entrés en salle dès 17h30, et jusqu’à 18h30. Je faisais des allers-retours entre le plateau et les loges, je saluais, discutais avec les gens, puis repartais. Au moment où j’allais débuter le spectacle, la télévision a débarqué, les journalistes sont montés sur scène avec les caméras pour m’interviewer. Je ne contrôlais rien ! Pendant la représentation, l’écoute du public n’était ni polie, ni policée ; les gens bougeaient, décrochaient leur téléphone, me répondaient, et quand ils riaient ou étaient émus ce n’étais pas à moitié. Tout était chaotique et hyper vivant. J’ai adoré ! Mais là … tu as intérêt à accepter le présent… À l’issue de la représentation, des jeunes sont venus me parler. Le spectacle leur avait permis de découvrir des choses à propos de la génération de ma grand-mère. Cela m’a énormément touchée.

« Quand je prépare un rôle, j’ai l’impression d’utiliser chaque fois des chemins différents. Il existe de grandes théories sur le sujet, mais une fois sur scène, pour moi, ça transpire par soi-même. »

"Loubna"©Gregory Batardon
« De manière générale, pour nourrir mon interprétation, j’aime me resituer historiquement, car en tant qu’actrice, la question de l’ubiquité temporelle me fascine. »
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Devant la caméra, activez-vous des choses différentes ou vous sentez-vous la même que sur un plateau théâtre et / ou à la vie ?
Même si je n’osais pas me l’avouer – et encore moins aux autres -, j’ai toujours été attirée par le cinéma. J’aimais quand mes parents ou mon frère me filmaient petite. J’avais attribué à mon frère le rôle du caméraman et moi, je jouais devant la caméra. Pendant la Manufacture, j’ai eu l’occasion de participer à quelques courts-métrages pour des étudiants de l’ÉCAL****. Les élèves étaient néophytes en direction d’acteurs et tellement accaparés par la technique, que je pouvais proposer librement et me prendre en charge. J’ai reçu de bons retours qui m’ont donné confiance. J’ai l’impression d’avoir un rapport naturel à la caméra. La technique de jeu est très différente au cinéma. Parfois, tu ne sais pas comment tu es cadrée, et tu ignores quelles prises seront conservées. Tu te redécouvres au montage.
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"Mais n’te promène donc pas toute nue"© Grégoire Strecker
« Tu n’es pas une spectatrice normale quand tu es spectatrice de toi-même. »
Quelle forme d’ubiquité que vous n’avez pas expérimentée souhaiteriez-vous explorer ?
Avoir choisi ce métier m’aide à répondre à mes envies d’ubiquité. J’entre dans plein de vies. Les rôles que j’endosse me permettent de m’approcher d’autres terrains que celui du théâtre.
Tous les champs artistiques me passionnent. Pourquoi ne pas passer une fois derrière la caméra ? Je suis également attirée par le vivant au sens large : les animaux, la nature, le corps humain. C’est incroyable un corps humain, le système solaire, le cosmos. Tout cela m’éblouit ! Mon métier me permet de faire des liens avec tous ces centres d’intérêt car une actrice travaille avec l’humain, le corps, l’environnement.
En tant qu’actrice, comment être deux en même temps ? Soi-même et son rôle ?
La question du double me poursuit depuis toujours. À 9 ans, j’ai interprété La Petite fille aux allumettes, mon 1er spectacle « pro ». Je jouais avec un double de moi en plâtre qui avait été moulé sur mon visage. Sur les photos, je suis deux (rire).
Quand je prépare un rôle, j’ai l’impression d’utiliser chaque fois des chemins différents. Il existe de grandes théories sur le sujet, mais une fois sur scène, pour moi, ça transpire par soi-même.
Au printemps 2023, j’ai joué Rosette dans On ne badine pas avec l’amour de Musset, mis en scène par Jean Liermier. Rosette est un personnage qui parle peu ; sa prise de parole est d’autant plus importante. Comment accéder rapidement à des partitions aussi chargées émotionnellement ? Je pensais à toutes les "Rosette" qui doivent exister dans le monde auxquelles il faut faire honneur. Nous avons joué un mois entier et chaque jour, je me racontais autre chose, sans trop conscientiser.Â
Quand je travaille avec ma compagnie, nous préparons et mûrissons les projets à deux. J’aime tellement jouer qu’ensuite je suis sur scène et ne me mêle plus directement de la direction d’acteurs. J’accorde toute ma confiance à mon collègue. Ou disons que je m’en mêle d’une autre manière, de l’intérieur du plateau. Je n’oserais pas être sur le plateau et diriger les autres en même temps. Pour le coup, je n’ai pas cette ubiquité-là . Nous venons de créer Mais ne te promène donc pas toute nue, pièce écrite par Feydeau en 1911 qui parle d’une femme qui, pour se sentir à l’aise en temps de canicule, veut porter une tenue légère. Pour préparer la création, mous nous sommes beaucoup documentés. Nous avons appris que durant l’été 1911, il faisait 39-40 degrés en France. La canicule a fait 20 000 morts à Paris. Écrite il y 115 ans, cette pièce résonne terriblement avec le réchauffement climatique et la condition féminine. Une femme comme mon personnage a sans doute existé à l’époque. C’est d’autant plus probable que l’écriture de Feydeau puise dans le réel. Il s’inspirait de ses parents, de sa femme, des gens vus au café. Climat et féminisme questionnent plus que jamais aujourd’hui. Nous sommes allés déterrer le manuscrit original de la pièce à la BNF (Bibliothèque Nationale de France) que nous avons retranscrit. C’est cette version que nous avons utilisée. Dans la version officielle, Feydeau avait été obligé de faire des coupes. Le manuscrit dévoile tout, les ratures, les hésitations, les ajouts ; c’est super intime. Notre version propose un traitement contemporain où la cruauté côtoie le rire, car selon nous, Feydeau emmène au-delà du boulevard ou du vaudeville. Son écriture, très orale, penche aussi du côté du cinéma.
De manière générale, pour nourrir mon interprétation, j’aime me resituer historiquement, car en tant qu’actrice, la question de l’ubiquité temporelle me fascine. Je suis amenée à interpréter des textes sont plus ou moins anciens. Des mots écrits il y a des siècles peuvent encore être joués, c’est fascinant. L’écriture est là depuis tellement longtemps, c’est fou ! J’aime me plonger dans l’Histoire avec un grand H pour stimuler mon imaginaire. J’ai ce goût pour l’enquête et un vrai penchant pour la contextualisation.
J’ai aussi remarqué que, plus je joue de registres différents, plus j’ai conscience de mes forces et de mes faiblesses. L’expérience étoffe la connaissance de soi. Je n’aime pas les cases. Même avec ma compagnie, nous sommes passés de mon solo Loubna à Noëlle Renaude, de Lars Noren à Feydeau. Dans le travail des autres aussi, j’arrive toujours à trouver une matière qui m’intéresse. Dernièrement, j’ai fait une chose que je n’avais jamais faite. J’ai repris un rôle dans Sorry Do the tour again, une pièce du chorégraphe Marco Berrettini. Je me suis préparée seule avec la captation puis j’ai dû me lancer – en faisant comme si je maîtrisais - avec le groupe de danseurs. J’ai adoré ça !
Que provoque en vous le dédoublement de soi par l’image cinématographique?
C’est un drôle de truc. Je ne m’appesantis pas. Dernièrement, j’ai assisté à une projection de Hors saison, au festival Séries Mania à Lille. Tout à coup, tu fais face à ta tête en grand, tout le monde te voit : le temps s’arrête. Tu regardes sans vraiment comprendre ce qu’il t’arrive.
En général, un film sort 1 an ou 1 an et demi après le tournage. Tu as le temps d’oublier. Tu ne découvres la construction globale du film que lors de sa sortie. Alors seulement, tu te vois prise dans l’histoire, alors qu’au tournage tu n’as accès qu’à tes scènes. Tu n’es qu’une partie du puzzle.
On permet de plus en plus aux acteur.ice.s d’être brut.e.s et naturel.le.s car l’époque change. Je pense qu’il faut avoir conscience de son image, qu’il faut pouvoir en jouer mais qu’il ne faut pas s’y enfermer. Au début de ma carrière, je m’examinais plus. Tu n’es pas une spectatrice normale quand tu es spectatrice de toi-même. Le cinéma s’appuie sur les physiques, la photogénie. Je ne suis pas typée algérienne, ni suisse, mais j’ai quand même l’impression que mon image influence mon parcours. Je suis brune, mais pas typée. Je navigue dans un entre-deux qui me questionne. J’ai joué des personnes d’origine albanaise, portugaise, maghrébine aussi, mais apparemment je fais plus Latino-américaine. Bref… Qu’est-ce que j’inspire d’emblée ? Le cinéma me donne d’étranges réponses. C’est de l’ordre du mystère. Et j’aime ne pas tout comprendre, être déstabilisée.

"Hors saison" de Pierre Monnard©DR
* La Manufacture : Haute école des arts de la scène, basée à Lausanne.
** gandoura : tenue traditionnelle qui se porte au Maghreb et en Orient apparentée à une longue et large tunique sans manches.
*** décennie noire : guerre civile en Algérie (1992 et 2002).
**** ÉCAL : École Cantonale d’Art de Lausanne.
Article signé Laure Hirsig
Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.