Xavier Loira, dandy cash

MON TRUC EN PLUS (II) Un vent de tolérance chasserait des plateaux les a priori, si vite et si loin qu’aucune discrimination n’aurait le loisir d’y germer ! Vraiment ? Le conditionnel reste de circonstance. Publiquement, le microcosme artistique défend à cor et à cri toute spécificité comme la marque d’un supplément de caractère. Dans ce même fief niche pourtant un certain conformisme.

Tels des grigris portés près du cœur, nous brandissons nos valeurs universalistes et présentons la scène comme un espace exemplaire de liberté et d’éclectisme ; un cabinet des curiosités auxquels monstres sacrés, typés, freaks, créatures et idoles accèdent en foulant du tapis rouge. Ici, on kiffe les signes particuliers sans préjugés, promis juré ! Visionnaires, nous sublimons le hors-norme avec une longueur d’avance et dansons fièrement dans les marges. Le lisse et le convenu nous font lever les yeux au ciel en bayant aux corneilles. Nous préférons le charme tourmenté des beautés baudelairiennes, qu’exacerbe une déesse d’étrangeté. Pourtant… la singularité adulée par le poète lesté de spleen « trône parfois dans l’azur comme un sphinx incompris ».

L’humanisme auto-proclamé, proche parfois du sacerdoce, ne teinte-t-il pas davantage les déclarations théoriques que les actes ? Quiconque a participé à une audition ou un casting a senti l’inavouable frémir à mi-voix au détour de remarques douteuses, et certains préjugés peser lourdement dans la balance.

Un particularisme ethnique, morphologique, biographique ou culturel – que la bienséance rebaptisera pudiquement « originalité » – représente-t-il véritablement un atout ? Une origine étrangère, la couleur de la peau, l’atypisme d’un parcours, une spécificité physique, se révèlent-ils parfois des remparts pour accéder à certains rôles ?

Comment un comédien gère-t-il ses complexes, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’homme, dans un métier qui implique le corps et l’identité ? Le milieu artistique échappe-t-il aux élans grégaires qui poussent les moyens à ostraciser l’exceptionnel ? Pas sûr…

À l’occasion du feuilleton Mon truc en plus, les témoignages d’acteurs aux personnalités bien trempées éclairent ce questionnement sur le théâtre comme pratique fédératrice et inclusive. Deuxième acte avec Xavier Loira.

«Crave” (2018) © Juan-Carlos Hernandez

Cafés fermés, mobilité étriquée, ambiance pas olé olé et météo glagla… C’est dans un salon skype avec Krapul, le chien de son chéri à portée de bras, qu’en temps de variation virale : Abracadabra, Xavier Loira s’assoit ! Pseudo : “Diamond Zombie”. Sous celui de “Bambi Cash” il excite les ondes avec ses sets planants ; des avatars aux noms de baptême réconciliant préciosité et subversion. Une dichotomie constitutive d’une personnalité qui tire sur la corde sensible pour associer raffinement et radicalité.

À tout juste vingt ans, il suscite le désir de metteurs en scène d’envergure qui l’arrachent du droit chemin. Itinéraire d’un enfant gâté, dont le talent si tôt découvert fera fondre l’insouciance. “Garçon” attitré de la tournée des grands ducs, il défie les planches à côté d’une brochette de monstres sacrés, sillonne les scènes européennes à s’en donner le tournis et apprivoise ce corps juvénile qui abrite un esprit précocement mûri. Homme avant d’être enfant, brutalement tombé du nid, il joue pourtant les Peter Pan en attendant de jouer les méchants. Les fées penchées sur sa loge lui réservent quelques heureux coups de baguette, bariolant sa palette de rôles chargés, servant tant la variété, que la nuance et l’émotion.

Vingt ans plus tard, quel regard porte le prodige sur une carrière entamée presque par hasard. Impatient de voir s’élargir les esprits, Xavier entonne l’éloge de la diversité tout pétri de l’inquiétude qui tenaille les réfléchis. « Comment être présent en tant qu’être humain dans un monde en train de virer comme dans un mauvais épisode de Black Mirror ? », voilà le genre de lièvre que soulève ma perle d’interlocuteur. N’en déplaise à Krapul.

Quelle(s) rencontre(s) ou expérience(s) ont stimulé votre parcours et contribué à révéler votre personnalité artistique ?

L’atelier théâtre du collège Rousseau, animé par Marie-Christine Epiney, est le premier endroit où quelqu’un m’a signifié que j’avais un peu de talent. Je me suis accroché à ça. J’ai ensuite envisagé une filière professionnelle. Avant d’entrer à l’ESAD (École Supérieure d’Art Dramatique), j’ai eu la chance de travailler avec Richard Vachoux. Ce grand Monsieur m’a mis entre les mains du Jules Laforgue, du Ghelderode ; des auteurs en marge des schémas classiques. C’est également lui qui m’a présenté à Claude Stratz en quête d’acteurs juvéniles pour Sa majesté des mouches de William Golding, adapté pour la scène par Olivier Chiachiari.

Six mois après avoir commencé l’ESAD, je fais – grâce à Marcel Robert – la connaissance de Luc Bondy qui m’embarque pour le rôle du Garçon dans En attendant Godot de Beckett. J’allais partager le plateau avec François Chattot… Gérard Desarthe… Serge Merlin… Roger Jendly ; une chance inouïe ! Leyla Aubert, alors doyenne de l’ESAD, m’a demandé de trancher ; rester pour suivre un enseignement diplômant ou partir en création et tournée internationale avec Bondy. L’école me semblait la voie logique pour acquérir de la crédibilité, mais le choix cornélien auquel je me trouvais confronté m’a profondément questionné. En quoi l’enseignement d’un intervenant au Conservatoire se différencie-t-il de l’apprentissage que l’on acquiert par l’expérience professionnelle ? Bien sûr le cadre, les échéances et la marge d’erreur sont différents, mais on apprend tellement au contact des collègues ! Aujourd’hui encore, à chaque projet, j’apprends grâce à eux. L’immense privilège des interprètes est d’évoluer dans les univers de metteurs en scène qui portent sur notre monde des points de vue radicalement différents, comme autant de cas d’école. Je me questionne sur la validité du mot “autodidacte” appliqué au théâtre, car les techniques ne s’apprennent pas seul. Le théâtre est une chaîne de transmission et de partage, pas une pure théorie. Les accords de Bologne* qui, à mon sens engendrent une théorisation et une académisation extrêmes des arts, n’étaient pas encore entrés en vigueur lorsque j’ai commencé ma carrière. J’ignore si un parcours comme le mien serait encore possible aujourd’hui. À l’ère du papier, le diplôme est la seule caution d’études.

J’ai suivi Luc Bondy. L’immense tournée a révélé un syndrome que je ne connaissais pas ; une sorte de perte de repères. Je me réveillais dans des chambres d’hôtel impersonnelles, sans savoir dans quelle ville je me trouvais car nous bougions sans cesse, des mois durant. Je porte en moi l’énorme contradiction d’être casanier, plutôt discret tout en ayant opté pour une profession exposée et nomade. À l’époque, j’avais 20-22 ans, mon compagnon d’alors à Paris, mon appart à Genève. J’ai vécu des moments exceptionnels durant deux années, mais ai aussi traversé des phases de profonde solitude et de doute. Quelle sera ma suite ? Je suis partout donc… nulle part. Vais-je avoir un futur dans ce métier ?

Alors que nous reprenions une série de représentations à L’Odéon à Paris, quelqu’un frappe à ma loge un soir ; c’était… Patrice Chéreau. Il me propose un petit rôle dans son film Intimacy. J’avais la tête emplie de L’Homme blessé, de La Reine Margot, et il était là, face à moi. J’étais sidéré par son apparition, vécue comme une hallucination. Pour moi, tout a donc commencé en 1997-98.

Par la suite, j’ai interprété Peter Pan sous la direction de Jean Liermier, et me suis définitivement réinstallé en Suisse romande lorsqu’Anne Bisang m’a confié le rôle de Mercutio dans son Roméo et Juliette.
Plus récemment, j’ai fait une rencontre déterminante avec une metteure en scène extraordinaire : Antea Tomicic, qui, depuis, est devenue une précieuse amie. Quelqu’un lui avait parlé de moi pour le rôle de Gary, le plus jeune des quatre protagonistes de
Fucking and Shopping du britannique Mark Ravenhill. Elle est venue me voir jouer dans Antigone, puis m’a proposé de partager un café pour entendre ce que je projetais sur ce Gary, mais aussi pour sentir si quelque chose se passait humainement entre nous. La conversation a révélé des accointances dans la pratique artistique, et un tas de références communes. Ce n’est pas toujours aussi royal, mais, une fois de plus ; j’ai eu du bol. Depuis nous avons fait Crave de Sarah Kane et Le prénom a été modifié de Perrine Le Querrec aux Créatives l’année passée. Lorsque l’on rencontre quelqu’un avec qui un lien aussi fort se créé, artistiquement et humainement : c’est extraordinaire. Avec elle, tous les carcans associés au physique sont éclatés. Les particularités des comédiens ne se mettent pas au service de la dramaturgie du personnage mais servent à ce que, sur scène, s’offre une réalité non normée. Le spectre est totalement cassé, et là, je vibre complètement.

Vous est-il arrivé de vous sentir « différent » ou jugé dans le cadre professionnel, et de ressentir un certain inconfort lié à ce jugement ?

Oui, plusieurs fois. Lors de la création de Sa Majesté des mouches en 1998, Claude Stratz m’avait distribué dans le rôle de “Porcinet”, puis s’est ravisé : « Tout le monde est censé se moquer de toi parce que tu es gros, pas parce que tu es petit ». Aujourd’hui, le besoin de représentation littérale a changé ce qui permet de sortir des archétypes mais à cette époque, c’était fatal. Du coup, il a demandé à Chiachiari d’écrire un rôle exprès pour moi, dont le personnage s’appellerait “Petit”. Mon parcours dans ce spectacle a dévié vers un heureux épilogue, mais j’ai compris à ce moment-là que mon physique influencerait ma vie artistique. C’était nouveau pour moi car je n’avais jamais souffert de remarques ou de moqueries. La seule problématique liée à ma taille consistait à ne pas pouvoir porter certains habits que j’aimais bien (rires).

Quelques années plus tard, alors qu’il souhaitait travailler avec moi, Jacques Vincey a renoncé à me confier le rôle de Sébastien dans La Nuit des rois de Shakespeare, parce que la comédienne destinée à jouer ma sœur Viola était plus grande que moi. Une différence de taille notable entre les jumeaux lui posait problème.

Dernière anecdote liée à ma taille : je reçois l’appel de quelqu’un dont je ne connais pas le travail qui m’aborde de la manière suivante : « Je monte une pièce, es-tu libre ? » Je demande des précisions sur le projet, faut-il préparer une audition, est-ce que la personne m’aurait vu jouer ? « Non, mais c’est pour jouer un nain ; on m’a dit que c’était toi qu’il fallait prendre ». Un gros chainon du rapport humain m’a manqué. Je lui ai souhaité bonne chance pour son projet et demandé de ne plus m’appeler.

Et puis, il y a environ cinq ans, c’est un autre aspect de ma physicalité qui a fait obstacle. Je passe une audition de voix. Il s’agissait d’enregistrer un texte, écrit dans le style du témoignage, destinée à être diffusé au cœur d’une installation artistique. Je ne suis pas pris car : « Ta voix est trop typée. Tu n’es pas assez neutre » me dit-on. Je mène mon enquête pour comprendre et découvre que derrière le « pas assez neutre » se cache un « trop efféminé ». Voilà une toute petite anecdote, mais elle m’a marqué.

Généralement, on m’appelle pour des rôles bien spécifiques. Chez Bondy, j’ai clairement été engagé pour et grâce à mon physique. Normalement, c’est Kate Moss qui dit ce genre de chose (rires). Toutefois, mis à part ces quelques exemples, je ne me suis jamais senti enfermé dans quelque chose. Par contre, entre 2005 et 2007, je me suis senti moi-même limité dans ma pratique par mon physique. Sortir des rôles de chimères, de jeunes, d’enfants me semblait impossible. Quelque chose en moi n’était pas apaisé et devenait frustrant. J’ai pris du recul et cherché comment dépasser cette sensation. Une fois de plus, j’ai fait une rencontre salutaire. Je suis devenu l’assistant à la mise en scène de Guy Jutard, qui dirigeait alors le Théâtre de Marionnettes de Genève. Pendant cinq ans, jusqu’à sa retraite, j’ai à ses côtés construit et manipulé des marionnettes, testé des pratiques d’interprétation nouvelles et côtoyé des personnages auxquels je ne m’étais pas confronté préalablement.

Tout ce qui est venu à moi me semble d’une variété folle : c’est une chance, et même si l’on me demande encore de jouer les enfants, ou des jeunes, quelque chose est apaisé. Je n’ai plus besoin de me rassurer sur le fait que je suis aussi autre chose. Ce qui me rongeait était la projection que l’on faisait sur moi à travers le prisme physique, qui commençait à parasiter ma vision de moi-même.

Pensez-vous que le milieu artistique défend la diversité ? Est-il représentatif de la diversité sociale, culturelle et de pensée ?

Je réfléchis à cette problématique depuis longtemps. Pourquoi les rôles de gays sont joués par des hétéros, celui d’une femme-trans par une femme ? En Suisse romande, les plateaux n’ont jamais reflété la vraie vie. Les distributions me semblent souvent stéréotypées et normalisées. Où est la diversité ? À quoi puis-je m’identifier ? Comment me projeter ? Cette tendance post-bourgeoise étriquée, gauche-caviar ne m’intéresse pas. Aujourd’hui, on commence au compte-goutte à engager des interprètes ouvertement homos ou ouvertement trans pour jouer autre chose que des homos ou des trans. Enfin ! On n’engage pas un acteur noir juste pour jouer un noir, ce serait la pire des abominations. Où est l’ouverture ? La tolérance ? Le théâtre devrait au moins refléter la variété que propose la vraie vie, ne pas la réduire à sa caricature hétéro-normée-cis-coloniale. Je ne peux pas parler à la place des personnes racisées car je ne veux pas coloniser leur parole, mais j’entends des amies comédiennes à Paris se plaindre d’être engagées pour jouer les beurrettes de service. Lorsque tu engages un comédien noir pour jouer un rôle lambda, on va systématiquement te demander pourquoi tu as pris un noir, ce que tu veux raconter avec ça. Mais rien ! Sa sensibilité, sa finesse de jeu, ses aptitudes racontent, servent le texte et le personnage, pas sa couleur de peau !

En Suisse, les villes sont d’une richesse et d’une mixité sociale énormes. Je viens du quartier des Avanchets à Genève. Dans mon allée, des gens venaient d’Afrique noire, de Turquie, il y avait nous, immigrés espagnols, des Italiens, des Vietnamiens. Les différences culturelles n’étaient un sujet pour personne sauf quand venait le moment d’amener des gâteaux traditionnels chez les voisins. Tout coexiste, tout cohabite. Pourquoi ce qui est produit sur scène présente une “réalité” homogène qui n’existe pas vraiment en Suisse.

Nos différences peuvent contribuer à la narration sans en devenir l’élément central. Cela me donne de l’espoir lorsque je vois des spectacles ouverts sur ce plan.

Selon vous, il n’y a donc aucune raison d’induire un physique, un âge, un genre spécifique au personnage?

J’aimerais croire que tous les rôles sont ouverts à tous les comédiens. Il faut sortir des clichés pour mieux parler du monde. Il y a une étape à passer ; donner la parole aux gens invisibilisés et à la marge, si l’on veut qu’il y ait des acteurs et actrices trans et des gens qui portent une revendication à travers leur propre identité. Alors seulement, tous les personnages et tous les rôles seront ouverts à n’importe quel interprète.

“Autoportrait”, 2018 Crédit: Xavier Loira

Lorsque tu engages un comédien noir pour jouer un rôle lambda, on va systématiquement te demander pourquoi tu as pris un noir, ce que tu veux raconter avec ça. Mais rien ! Sa sensibilité, sa finesse de jeu, ses aptitudes racontent, servent le texte et le personnage, pas sa couleur de peau !”

«Monde provisoire» 2000 © Les Films du Tigre

Existe-t-il un rôle que vous rêvez d’interpréter?

Un rôle précis non, car nombre d’entre eux m’attirent. Je vais faire une pirouette en répondant que j’aurais tellement voulu être une actrice en fait, pour explorer mon « anti-moi », me diriger totalement ailleurs.

Ah oui ! Il y a un type de rôles que l’on ne m’a jamais confié que je souhaiterais jouer : les cruels ! Des ambivalents, des fourbes, genre le serpent Kaa dans Le Livre de la jungle. Avec ma physicalité, j’ai la sensation que cela pourrait engendrer une interprétation surprenante. Ne pas prendre un comédien de 2,50 m et de 150 kg pour jouer Gargantua par exemple, mais un petit mince comme moi ; ce serait plus étrange et j’aime ce décalage. J’aime Pedro Almodovar, Eduardo Casanova, John Waters, ces artistes à la marge qui racontent la variété, la diversité de la vie et la multiplicité des facettes d’une personnalité : on n’est pas uniquement ce qu’on a l’air d’être !

Existe-t-il des rôles que vous n’auriez pas envie de jouer?

C’est marrant que tu poses cette question. On m’a récemment proposé un rôle pour le printemps prochain. En découvrant le personnage, j’ai eu un mouvement de recul. Comment vais-je pouvoir le défendre ? J’ai lu et relu, puis me suis enthousiasmé pour le défi que cela représente de détourner la vision atroce que je projette sur le personnage, voir ce que cela génère de la dépasser. Du coup, j’ai hâte de commencer. Ma première impression bad taste s’est transformée en stimulus.

Il m’arrive de prendre du temps avant d’accepter un rôle. La dernière fois, c’était il y a exactement un an, lorsque l’on m’a proposé de jouer Gil dans Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué, d’après le roman de Howard Buten. J’ai plus de 40 ans ; le personnage est un gamin de 8 ans. J’avais peur que cela soit à côté de la plaque. Je me suis ravisé car le texte sublimissime raconte une histoire dingue. Ce rôle d’une consistance folle permet des milliers de variations. En tant qu’acteur, je ne suis qu’un véhicule qui doit passer une parole. J’ai assez interprété d’enfants ou de jeunes gens pour savoir qu’il ne faut pas jouer la jeunesse. Au final, j’ai eu un plaisir énorme à faire ça, avec Michel Lavoie à Fribourg.

Quoiqu’il en soit, le théâtre suppose que le comédien se mette à nu, que la confiance lui permette de s’inventer totalement. Si le rapport humain s’exerce de manière brutale, malsaine, maladroite, il vaut mieux partir car les dégâts peuvent se révéler dévastateurs. Si je ne me sens pas à l’aise, si je reconnais les rouages de la manipulation, je préfère m’extraire. Je n’arrive jamais naïvement. Certaines attitudes sont inadmissibles, mais malheureusement, nous ne sommes pas toujours témoins de dérives répréhensibles par la loi. Par ailleurs, tout n’est pas toujours noir ou blanc, il existe toute une palette de gris.

Durant les premières années de mon parcours, j’ai vu un large panel de fonctionnements, certains très joyeux comme ceux de Stratz, Chéreau, Bisang ou Liermier. D’autres moins évidents, comme celui de Bondy, mais la solidarité de l’équipe nous protégeait.

Nous menons un travail collectif. Le metteur en scène a une vue d’ensemble. De l’intérieur, l’acteur propose le parcours de son personnage en réaction aux parcours de ses partenaires de jeu. Autour, des gens produisent l’image, les coiffures, les costumes, le décor. Nous ne sommes pas tous impliqués au même endroit, mais nous le sommes tous au même niveau. Idéalement, la hiérarchie devrait être totalement aplatie. La vie des artistes est précaire. Dans le contexte de crise générale que nous traversons, dans ce monde effrayant que nous habitons, toute vie devient précaire.

Plus que jamais, je préfère renoncer à faire un spectacle plutôt que d’y perdre ma santé ou salir cette naïveté qu’il faut garder quand on pratique ce métier depuis si longtemps. Il faut conserver en soi un peu de naïveté, de magie et d’enfance. Je n’ai pas envie de gâcher ça, d’autant moins que je vieillis et m’éloigne de plus en plus de l’enfant que j’ai pu être.

Propos recueillis par Laure Hirsig

 
* Passés suite à la réunion, en juin 1999, des ministres européens de l’éducation, les accords de Bologne adoptent comme objectif principal de créer un espace européen de l’enseignement supérieur. À ce jour, 45 pays européens, dont la Suisse, adhèrent à ces accords.

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