Au coeur de       la crise avec Isabelle Caillat

La comédienne genevoise s’impose en femme de tête et de coeur dans « Cellule de crise », la nouvelle série de la RTS signée Jacob Berger. Entretien à la veille de la diffusion.

Des cadavres dans les placards, des zones de conflit, des petits calculs et de grandes causes… Les ingrédients ne manquent pas pour faire de « Cellule de crise » un vrai succès populaire, d’autant plus que l’histoire est remarquablement ficelée. Et qu’elle bénéficie d’une réalisation sans faille. Bref, on se laisse prendre au jeu de l’ambitieuse nouvelle coproduction de Tipimages et de la RTS (diffusée dès le 3 décembre) qui « raconte dans un monde de communication et de faux-semblants, comment, pour ramener ses otages vivants, une idéaliste de l’humanitaire va devoir se salir les mains, nouer des alliances contre nature et remettre en cause tout ce en quoi elle croyait alors », pour reprendre les termes du dossier de presse.

Mais le squelette, si robuste soit-il, ne serait rien sans la chair. C’est là qu’intervient, aux côtés d’un casting de choix (André Dussollier, Jean-François Balmer, Karim Saleh, etc.), la comédienne genevoise Isabelle Caillat. Son jeu, subtil équilibre entre force et fragilité, lui permet de camper avec brio Suzanne Fontana, le personnage principal de la série.

Capture d’écran

A quelques jours de la diffusion, est-ce que vous êtes un peu dans l’état d’esprit qui précède une première?

– Oui et non. Il y a un trac, une interrogation sur la façon dont les gens vont recevoir la série, qui est comparable au trac d’une avant-première de théâtre. Mais il n’y a pas toute la partie où l’on s’interroge sur ce que l’on va être capable de faire nous-même. Il y a le trac de se découvrir : j’ai commencé à regarder quelques épisodes mais je n’ai pas eu le temps de tous les voir. C’est quelque chose de très intime, je suis toute seule devant moi, confrontée à ce qu’on a fait. Mais oui, le trac de savoir comment tout ça va passer, il existe…

Il s’agit aussi de retrouvailles avec le réalisateur Jacob Berger? Est-ce que cela rend les choses plus faciles ?

– Non. Parce que la première fois que j’avais travaillé avec lui, c’était il y a plus de dix ans. J’avais un tout petit rôle, c’était un de mes premiers jobs, donc j’ai un souvenir très embrouillé de tout ça. Et puis le temps de collaboration que nous avions eu était très court. Ce qui a joué par rapport à lui, et qui a fait un peu baisser mon trac avant de commencer, c’est qu’il y a eu une vraie rencontre, un vrai échange lors du casting. Ensuite, entre le casting et le début du tournage, on s’est pas mal vu, on a beaucoup échangé, partagé sur le rôle, sur les attentes, les craintes, les interrogations… Pas des craintes, mais les choses pour lesquelles il trouvait que je devais faire attention en terme de jeu. Donc ça aide beaucoup à faire baisser le trac.

Quand vous avez lu le script, quelle a été votre première réaction ?

– J’ai adoré. Je l’ai lu très vite, j’étais happée dans l’histoire. Il y a un côté aventure, un côté romanesque que je trouve très entrainant, très palpitant. A la lecture déjà. Et j’étais complètement séduite par cette femme.

Suzanne Fontana est un personnage très idéaliste, très volontaire et attentif aux autres. Est-ce que le tableau n’est pas trop beau ? Où se dissimulent ses faiblesses?

– Moi, je ne me suis pas dit cela. J’avais l’impression, au fil de la préparation, qu’elle avait une grosse faille, qui n’est pas une faiblesse. Parce que, comme je l’ai perçu, elle est dans quelque chose de très fort, de très libre et de très assumé. C’est quelqu’un qui ne s’attarde peut-être pas sur ses problèmes, ses faiblesses, mais qui en a. Du coup, je n’avais pas du tout l’impression de lire une espèce de femme idéale, parfaite, mais plutôt une femme qui fonce. Qui peut donner l’impression qu’il n’y a pas de problèmes – et pourtant, elle va en rencontrer – car en elle, elle a cette espèce de moteur qui la fait avancer.

La série est une plongée au coeur d’une grande ONG, de ses enjeux et de ses fonctionnements. Est-ce un univers que vous connaissiez?

– C’est un domaine qui m’a beaucoup attiré… que j’ai beaucoup admiré adolescente. J’ai brièvement envisagé de m’engager dans un parcours humanitaire : j’ai assez vite renoncé. J’ai réalisé que je n’avais pas cette force-là, c’était quelque chose que j’admirais en tant que spectatrice mais au fond je ne me voyais pas vraiment être actrice de cela. Mais je suis toujours très admirative des gens qui font ce choix. Là où il y a des points communs c’est que, tout en étant assez peu intellectuellement connectée aux événements politiques, géopolitiques, je me sens concernée par ce qui se passe dans le monde. Mais je me sens incapable d’agir et c’est un peu un paradoxe. Jusqu’à maintenant, j’ai résolu le problème en essayant de me concentrer sur ce qui était à portée de mains, en essayant de ne pas trop faire mal les choses dans un périmètre que je peux mentalement me représenter. Sinon ça devient trop vaste et trop poreux…

Il y a quelques années, le journaliste américain David Rieff avait publié un essai intitulé « L’humanitaire en crise » où il évoquait, entre autres, la nécessité pour le CICR de préserver sa culture de neutralité. C’est l’un des enjeux de « Cellule de crise »…

– Oui. Et c’est un concept très compliqué à appliquer. Comme la neutralité de la Suisse. Ce n’est que mon avis, mais pour ce qui concerne le HCIH (ndlr : le Haut commissariat international humanitaire, une sorte d’équivalent du CICR dans la série), le concept de neutralité, je pense que c’est important, voir nécessaire, tout en sachant qu’il va falloir faire des entorses à ce concept. Mais cela reste un garde-fou quand même… Pour parler des principes de neutralité et d’impartialité, qui sont en usage dans la fiction et dans la non-fiction, je sais pour avoir parlé avec de vrais délégués humanitaires qu’il leur serait tout simplement impossible de faire leur travail si cela n’existait pas. Parce que ça permet éventuellement de faire tomber la méfiance de tous les acteurs du conflit et de rendre le dialogue possible. Il faut pouvoir se positionner comme quelqu’un qui ne va pas prendre parti.

On peut établir un parallèle avec le comédien qui, lui, doit prendre parti pour construire son personnage. Comment s’est-elle effectuée, cette construction ?

– J’ai eu la chance d’avoir du temps entre le moment où j’ai appris que j’avais obtenu le rôle et le début du tournage. Il y a eu quelque chose de l’ordre de l’absorption. J’ai lu et relu le scénario… j’ai essayé de me mettre dans la tête les choses que Suzanne avait dans la sienne. J’ai notamment lu des ouvrages qui étaient cités comme ouvrages de référence dans des scènes de scénarios antérieurs qui n’ont pas été gardées, et ça m’a beaucoup aidé. C’est comme si ça travaillait un peu tout seul. Je me suis mise à avoir des pensées, des réflexions, des interrogations que je n’avais pas besoin de fabriquer : elles découlaient naturellement des choses qui m’interpellaient J’ai essayé un peu de me mettre dans les « traces » mentales, intellectuelles de Suzanne. Pour moi, une porte d’entrée très importante a été son domaine d’exercice, le droit internationale humanitaire, et tout ce que cela produit chez quelqu’un de manipuler cette matière à longueur de journée. Donc j’ai rencontré quelques personnes du CICR, j’ai assisté à des cours de droit… C’était plus pour la partie recherche. Pour la partie plus intime, c’est plus difficile à cerner…

Jacob Berger est un réalisateur directif ?

– Pour lui, c’était très important que ce soit un personnage qui existe en dehors de ce que j’avais lu dans le scénario. Il m’a encouragé à « passer du temps » avec elle, un peu tous les jours. A entrer dans le quotidien du personnage…. J’ai essayé d’appliquer cet exercice, et ça m’a permis de trouver des choses sans trop me prendre la tête. Je pouvais me livrer au jeu d’essayer toute seule, comment elle se douche le matin par exemple. Et mon temps de douche a beaucoup diminué (rire), avec cette conclusion qu’elle allait plus vite que moi. Ça enrichit le personnage, ce socle assez précieux, d’autant plus quand il s’agit d’un tournage. Parce qu’au théâtre on a le luxe du temps des répétitions qui nous sert de socle. Pour un tournage on se prépare tout seul, parfois on a très peu de temps, on doit faire d’autres trucs en même temps parce qu’on ne peut pas tout arrêter. Donc pour ça j’ai eu de la chance : avoir et le temps et l’influx de Jacob pour me dire d’essayer ci ou ça… Je trouve que tous les personnages ont du relief. Ils n’ont pas juste une fonction dans l’histoire : ils existent.

Et dans l’interaction avec les partenaires, où se situe la différence avec le théâtre ?

– J’ai l’impression que la grosse différence c’est que, au théâtre, on a le temps de se rencontrer, de construire, de se tromper, de « faire faux ». D’essayer des choses avant de se dire que finalement, non, ce ne sera pas ça. Ensemble. Alors que sur un tournage, on est dans l’instant, la rencontre, bien que nous ayons eu des lectures en amont. On savait tous, dans les grandes lignes, comment Jacob voyait les choses. Même si ce n’était pas une répétition au sens strict, il y avait tout de même une première couche qui était posée. Après, c’est un peu un gros pari une association de personnes sur un tournage… Parce qu’effectivement, on n’a pas tellement le temps de chercher. On a juste le temps d’ajuster. Et c’est là que le flair des gens qui font le casting est très important. Et là, je trouve qu’ ils ont été très bien inspirés. Avec tous les partenaires que j’ai eu sur ce projet, on s’est compris et on s’est entendus tout de suite. Donc on n’a eu aucune difficulté à jouer ensemble. Et ça c’était génial.

A la fin, comme au théâtre, il y a une forme de deuil lors de la séparation ?

– Oui. C’est d’autant plus douloureux que l’on vient un peu de plein d’endroits différents, donc c’est assez improbable que je revois certaines personnes… Je ne sais pas. C’est une chose qui a été très intense et, en ce qui me concerne, très heureuse, et puis ça s’arrête d’un coup. C’est assez violent.

Surtout dans le contexte actuel, qui est déjà violent pour les comédiens. Le tournage a été bouclé avant la pandémie ?

– Juste avant. Je pense que sinon nous aurions dû interrompre. Les dernières scènes se tournaient en Espagne. On a eu de la chance : on est passé entre les gouttes.

L’international en point de mire

« Cellule de crise », c’est aussi et surtout Tipimages. Une société de productions créée en 2003 à Genève par Francine Lusser et Gérard Monier. On leur doit notamment Nomad’s land – Sur les traces de Nicolas Bouvier (2008), Sâdhu (2012), La Prenda (2015) ou encore l’épatant Révolution silencieuse (2017). Qu’il s’agisse de cours ou de longs métrages, de fiction ou de documents, à chaque fois l’humain sert de fil conducteur sans souci des frontières. « Notre ligne éditoriale, confirme Francine Lusser, c’est d’être « cross culture », de dépasser les frontières, de raconter le monde et ce qui s’y passe d’important ».

« Cellule de crise », en faisant ricocher l’histoire intime sur la grande histoire, illustre des valeurs qui sont aussi celles du duo. « C’est Pierre Hazan, Jean-François Berger et Jean Leclerc qui sont venus avec cette idée. Elle nous a séduits parce qu’elle était d’une grande intelligence ». Nous sommes au début des années 2010. Le producteur Alberto Chollet, qui travaillait encore à la RTS, les encourage à poursuivre dans cette voie. « Puis Françoise Mayor a pris le relai et c’est Izabela Rieben au sein de la RTS qui a été notre boussole en nous accompagnant tout au long de cette aventure, commente Francine Lusser. Après, on a beaucoup discuté autour du projet. Et puis ça a pris une direction qui n’était pas dans l’ambition de ce que l’on désirait. Il y a 4 ans, nous sommes allés chercher des auteurs en France, François Legrand et Philippe Safir, tous deux formés pour l’écriture de série ». Tipimages pense alors à Jacob Berger comme coordinateur et pour la réalisation. Aux côtés des trois initiateurs, ils peaufinent ce qui deviendra « Cellule de crise ». « Nous n’étions pas toujours d’accord, mais c’est ainsi que les choses murissent ». Très vite, le comédien André Dussollier – « On avait très envie de travailler avec lui » – rejoint le projet. Pour le rôle de Suzanne Fontana, un casting est organisé en France puis en Suisse. Isabelle Caillat n’a pas de mal à s’imposer. « Elle est parfaite, s’enthousiasme la productrice. Elle a une grande force de conviction et en même temps elle a cette douceur… »

Outre la RTS et la SSR, les sociétés Samsa Film (Luxembourg) et Entre chien et loup (Belgique) permettent de boucler le financement. Le tournage, lui, se déroule sur 59 jours entre l’automne 2019 et le printemps 2020 à Genève, en Suisse, au Luxembourg et au sud de l’Espagne pour la partie Yémen/Arabie Saoudite. « Ce qui nous intéressait aussi, note pour finir Francine Lusser, c’était de parler des gens qui travaillent sur le terrain en parallèle de l’aspect politique, de donner cette dimension locale-internationale. C’est ce qui nous a motivé avec pugnacité pour aboutir et porter la fabrication de la série… » Le résultat – une réussite ! – est à découvrir dès ce 2 décembre sur Play Suisse puis sur les différents chaînes suisses. Avant, c’est tout ce qu’on lui souhaite, d’aller conquérir d’autres publics…

Captures d’écran

La face cachée de l’humanitaire

 

« Ce n’est pas une série sur l’humanitaire… c’est une série sur la face cachée de l’humanitaire… sur les rivalités politiques et idéologiques qui s’y affrontent, sur les raisons intimes et parfois obscures qui poussent les uns et ou les autres à s’engager dans la défense des victimes, sur la façon dont les grandes puissances — mais aussi les puissances régionales — instrumentalisent les conséquences tragiques de la guerre pour servir des intérêts cachés, des intérêts économiques, géostratégiques, médiatiques, mais aussi personnels, familiaux, et parfois même sentimentaux /…/Mon envie était de traiter de l’humanitaire, sans en salir le principe (« ils sont pires que les autres »), ni exagérément l’encenser (« ce sont des héros au quotidien »), mais en le dépeignant dans sa complexité, dans ses contradictions (politiques, humaines, éthiques) et ses impuissances (que faire quand c’est l’humanitaire lui-même qui devient une cible ?)…

Avec Cellule de crise, j’ai voulu, avec mes coauteurs, raconter une réalité tout-à-fait centrale mais méconnue du sacerdoce humanitaire : comment les grandes orientations politiques d’une organisation comme le HCIH sont décidées, la façon dont les crises y sont gérées, mais également comment les puissances politiques et militaires d’un côté et le pouvoir exécutif suisse de l’autre, interfèrent et interagissent avec la mission humanitaire de l’agence. Cellule de crise se veut un divertissement intelligent, palpitant, et, nous l’espérons, saisissant. Mais il s’agit aussi d’une réflexion sur la question du bien et du mal dans un monde en complète mutation et d’un portrait paradoxal – et un brin corrosif – d’une institution qui incarne la bonne volonté humaine, tout en maintenant, au fond de son âme, comme dans un coffre-fort, les secrets les plus inavouables”.

Jacob Berger, réalisateur de “Cellule de crise”. Extrait du dossier de presse.

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