Le théâtre dans la peau – Acte 1

(IN)CARNATIONS est un feuilleton qui donne la parole autrement à celles et ceux dont la voix publique s’est tue un vendredi 13. Une série de portraits “épidermiques” signée Laure Hirsig.

Confinement et mesures-barrière excluent tout rassemblement et toute proximité: deux conditions sans lesquelles le théâtre n’a pas lieu.

Ni une, ni deux, on assiste à une fulgurante levée de bouclier anti-viral à grands coups de lectures skypées, de pièces de chambre, de matchs d’impro en split-screen, de rediffusions de spectacles. Bref, un déballage massif d’initiatives créatives fuse sur la toile.

Pendant ce temps, j’entonne le suppliant refrain de Dominique A « Qu’est ce que tu n’ferais pas Pour la peau ? ». La peau du théâtre me manque. Notre unité de temps, de lieu et d’action me manque. L’inclination à nous approcher les uns des autres pour nous faire face me semble une disposition naturelle. Rien ne remplace l’expérience d’être là quand l’acteur produit l’acte théâtral sans filtre, sans écran, sans intermédiaire ; juste sa peau ou celle du personnage dans laquelle il se sera glissé.

Membrane délicieuse qui nous délimite, la peau pourtant respire. Elle nous sépare et nous relie. Baromètre de nos émois, de nos hargnes et de nos troubles, elle trahit ce qui ne reste pas sagement dedans. Alors les joues rosissent, la sueur perle, les larmes coulent, les chairs se hérissent, les veines se gonflent, les postillons fusent. Ce florilège de manifestations physiques involontaires teinte d’humanité et de sensualité l’interprétation de l’acteur. À son tour, le public frémit, salive et tremble sous les salves du jeu.

Les présences singulières ou la qualité d’abandon de certains comédiens déclenchent en moi d’irrépressibles bouleversements. Je pars sonder celles et ceux, dont la sensibilité à fleur de peau me contamine à chacune de leur apparition. Est-ce que la peau du plateau leur manque aussi ?

Crédit: LDD – Efes  Kitap- Pixabay

Joëlle Fontannaz

La magnétique au magnéto

L’un des deux personnages du spectacle en train de se jouer court après le souvenir d’une chorégraphie de Pina Bausch. Pour reconstituer ce flash, l’autre se jette contre lui, mimant le mouvement recherché : une femme se jette dans les bras d’un homme, insensible à l’assaut. Elle retombe au sol. La femme se jette à nouveau dans les bras ballants de l’homme. Elle tombe à nouveau. Fatalement. Encore et encore, elle se jette, glisse contre le corps placide qui ne lui offre aucune aspérité à laquelle s’accrocher.

Combien de chutes après le choc, peau contre peau, de Joëlle (Fontannaz) contre Joël (Maillard) ? Vêtue d’un débardeur et d’un shorty dont la teinte se différencie à peine de la nacre de sa peau, Joëlle s’entêtera jusqu’à l’épuisement, à écraser son corps contre celui de son partenaire, comme un oiseau s’écrase en plein vol contre une vitre stoïque.

Quitter la terre, c’est le titre du spectacle évoqué, mais aussi l’invitation que nous fait Joëlle Fontannaz quand elle grimpe sur scène.
Il est courant de dire que, lorsqu’il joue, un acteur est possédé. Joëlle m’apparaît au contraire « dépossédée » (de naturalisme), et c’est en cela qu’elle règne en déesse d’étrangeté sur le plateau. Sa beauté inaltérable, la touche de bizarrerie qui racle son timbre de voix, ses expressions et sa gestuelle venues d’ailleurs, son hiératisme, son art de savamment contourner la logique en vigueur ici bas en font une comédienne auréolée de mystère, qui semble détenir le secret d’un décalage poétique. C’est depuis son bain qu’elle répond à une partie de mes questions. Il faut imaginer que le chant de l’eau accompagne ses propos. Ambiance…

 

Est-ce que le théâtre vous manque ?

– Non, le théâtre ne me manquera pas si le temps de privation reste raisonnable. J’aime bien que ce soit vide ; comme si la disparition temporaire du théâtre le révélait – en creux – au même titre que l’ensemble des activités dont nous sommes privés. Ce que l’on faisait avant paraît fou, même boire un verre en terrasse ! Or, j’ai envie d’être là, dans ce présent qu’on ne peut pas éviter de vivre. Les paramètres nouveaux auxquels nous voilà confrontés sont suffisamment importants pour que ça m’occupe l’esprit. Toutefois, l’incertitude par rapport à la reprise du théâtre qui plane me préoccupe puisqu’on ne sait pas jusqu’à quand cela va durer, ni l’impact sur les saisons à venir, et donc sur la réalisation de certains projets. Ce n’est pas un climat facile à vivre quand on fait un métier qui permet de « parler » et « vivre » autrement « le réel » de manière intime et collective. Il va falloir du courage pour traverser cela de la manière la plus douce et la plus sereine possible.

Pour moi, jouer est une forme de mobilisation car il s’agit de se rendre disponible à un moment précis en maniant des enjeux clairs, avec une intensité qui n’est pas habituelle; ce qui créé ce rapport évidemment et éminemment exceptionnel au présent. Il y a ce rendez-vous avec les gens qui tient en haleine. Il y a l’adrénaline. On doit réussir notre tour de magie au bon moment ; il ne faut pas se rater. Entre réjouissance et peur, je pourrais être accro à ce moment unique, qui nous mobilise complètement et donne un sens à la journée. Ce qui pourrait me manquer, c’est cette mobilisation. Pour le moment, je retrouve mon ancrage dans la situation exceptionnelle que nous vivons, qui rejoint cette nécessité du jeu.

Dans la lutte contre le covid-19, certains métiers sont totalement mobilisés, au cœur de l’action, voire au front. Déviés des activités habituelles, les gens s’engagent de manière solidaire et bénévole comme pour redonner du sens, autrement.

Quand vous vous trouvez sur le plateau, que cherchez-vous à dire avec votre corps, que ne disent pas les mots ?

– Tout part du corps. Tout commence par le corps. Avant de parler, nous sommes des corps, sacrément mis à nu. Le spectateur – moi comprise d’ailleurs – regarde comment la personne est faite, comment elle bouge. Ça mate quoi ! Et c’est normal. Sur scène, on est avant tout un corps, ce qui ne veut pas dire qu’on est dénué d’esprit. Plaquer des mots sur un corps ne marche pas ; il faut d’abord que le corps soit bien là, et cette disponibilité demande une préparation de l’esprit.

Il arrive de recevoir des remarques sur des détails de corps. Un jour, une spectatrice m’a demandé combien de tee-shirts je portais sur scène : elle avait compté les couches que j’enlevais en jeu. D’autres observent particulièrement les mains, dont on a tendance à se servir pour ponctuer le texte. Que se passe-t-il si j’arrête ? Ce que je ne mets plus dans les mains se mettra dans les mots ? Ce qu’on essaie de dire avec les mains, c’est ce qu’on est censés exprimer avec les mots ; les mains renforcent l’intention qu’ils portent.

De toutes façons, on doit composer avec notre corps. Il est impossible d’être un autre corps. Je peux dire « Je suis grosse » ou « Je suis très grande » mais je ne peux pas l’être. Mon corps est autant mon allié que mon ennemi, comme un outil que je n’aurais pas choisi. Cet outil imposé peut néanmoins se perfectionner, se tendre et se détendre, s’entraîner.

Et puis, le corps est sensible. C’est par lui que l’on capte le monde. On peut l’éveiller sensuellement. Avant de jouer, je trouve réconfortant ce moment où je peux ré-entrer dans mon corps. Je sens tout de suite si je suis dans le corps ou non. Si j’ai conscience de mon corps en même temps que je parle ; c’est bon signe : ça veut dire que je suis là ! C’est une sensation que je peux aussi avoir dans la vie.

Je trouve que l’on peut plus mentir avec les mots qu’avec le corps. L’acteur sent quand il est à côté de son corps, qu’il en rajoute. Le corps me connecte à la scène, à mes pieds, à mon souffle. Si en cours de jeu, je sens que je suis en train de me déconnecter de la représentation, j’essaie de repartir immédiatement dans le corps.

Que provoque en vous le regard collectif et anonyme du public ? Sentez-vous les spectateurs ou vous rendez-vous imperméable à leur présence pour ne pas être déstabilisée ?

– Je suis myope et j’ai réalisé qu’au théâtre, c’est une chance. Je ne mets plus de verres de contact. J’ai donc face à moi : une masse. Évidemment, je sens et j’entends les gens et cela peut me déstabiliser, oui. Il m’arrive d’être parano, d’avoir l’impression d’énerver une personne simplement parce qu’elle bouge ou tousse. Et puis, il y a les moments idéaux, où je suis forte. Moins perméable aux scories du public, je laisse les gens vivre. Face à une salle bruyante, l’acteur lutte car il se sent menacé. C’est fou mais il y a un rapport de pouvoir entre l’acteur et les spectateurs. Il faut sentir que c’est nous qui donnons le tempo, il faut prendre sa place. Il y a là quelques chose d’animal. Si on ne prend pas sa place, le public la prend et là, c’est foutu. Paradoxalement il faut de la distance pour atteindre une proximité. Vouloir être trop proche des gens ne marche pas. Le public rejette ça. C’est un rapport violent, qui n’est pas a priori sympathique. L’humain n’aime pas voir quelqu’un de faible. Il rejette la faiblesse. Je crois que le public attend que l’acteur fasse son travail et le rassure en étant dans son monde. Plus je vais dans mon monde, plus je sens que je peux communiquer avec le public.

Êtes-vous la même hors scène et sur scène ? Qu’est-ce qui caractérise, selon vous, votre personnalité scénique ?

– La vie et la scène n’obéissent pas aux mêmes règles. Dans la vie, on obéit aux règles sociales ; sur scène, on obéit aux règles du jeu. Ce n’est pas moi qui change, ce sont ces règles qui font sortir de moi des choses différentes. Sur scène, je vis des situations que je ne vis pas dans la vie. Malgré ces situations fictionnelles, les amis qui ne sont pas du milieu théâtral disent reconnaître « ma manière ». Si quelqu’un dit ne pas me reconnaître, cela veut dire que le projet, ces mots et ces actes-là qui ne sont pas naturellement les miens, me sont à priori moins familiers.

Par contre, la scène peut m’amener à une forme d’exagération ou de révélation que je ne livre pas comme ça dans la vie. Sur scène je peux être extrême. Ce qui semble pouvoir en partie me caractériser est un fort engagement physique et émotionnel. Il y a une sorte de folie qui surgit de mon animalité. J’ai parfois été choisie pour ces aptitudes physiques. Bizarrement, je peux aussi être très intérieure, et ce pendant-là m’intéresse aussi. Apparemment, j’ai un “neutre” grave. Gravité et sérieux qui surgissent de moi malgré moi. J’aime aussi explorer ce côté minimal, ce masque, ne pas trop surligner le jeu et me maintenir dans une forme de retenue, un endroit facétieux, une sorte de « connerie » qui peut aussi repartir vers le pôle opposé du dérisoire et de la légèreté. Quelqu’un m’a dit un jour que j’avais quelque chose de tragi-comique. Cette capacité à aller dans une sorte de gravité par le comique et/ou par le grotesque peut me caractériser. En tous cas, c’est un endroit dans lequel je vais facilement.

On me dit aussi que j’ai un rapport au phrasé très singulier et très concret. Je crois que je cherche à enlever tout le côté « récité » ou « théâtral à la française ». C’est mon côté prosaïque ; une dimension que je défends énormément au théâtre.

L’une des autres choses que l’on m’ait dite, en lien avec un spectacle spécifique, est que je ne me débarrassais d’aucuns mots ; ils étaient tous importants.

On dit que le théâtre est l’art de l’illusion par excellence, celui qui se joue et joue avec la réalité. Le théâtre est-il néanmoins pour vous un moment de vérité ?

– Il y a une vérité qui consiste à être ici et maintenant avec les gens dans la réinvention de ce que je fais, à être d’accord d’être percutée si le public me perturbe. J’essaie de ne pas refaire ce que j’ai déjà fait ; j’essaie d’être à nouveau traversée, encore et encore. C’est une tentative de vérité dans le sens où j’essaye de faire comme si c’était la première fois, tout en étant dans la réinvention et réinventer l’illusion est pour moi une sorte de vérité.

Mais, qu’est-ce que la vérité ? Alors, je dirais plutôt sincérité. Le théâtre est pour moi une cérémonie de l’instant profondément sincère. On n’arrive pas toujours à faire semblant sincèrement, la sincérité consistant idéalement à ne pas faire uniquement ce qu’on sait faire mais être au clair avec la situation théâtrale qu’on doit jouer, puis essayer de cerner le jeu de cette situation-là, en se mettant à son service. Plus la forme, la constructions et l’artifice sont présents, plus cela aide. Plus les règles sont claires, plus on peut être sincère. A contrario, c’est compliqué quand les règles sont floues car on ne sait pas à quoi on joue. Dans un cadre donné, le devoir de l’acteur est d’y aller, de répondre et de donner. Tout l’enjeu de la réinvention est de faire ce qu’il y a à faire vraiment. Le public sent très vite si on est à cet endroit de sincérité. Il n’y a pas forcément besoin de mots. On peut être là juste avec son corps, devant les gens, mais il faut faire ce qu’il y a à faire. Parfois, et c’est miraculeux quand ça se produit, on est confiant, perméable aux choses en même temps, aligné, alors tout est plus simple. Et puis, il y a des journées où l’on doit se débarrasser des parasites, de la perte de confiance. C’est souvent ce manque de confiance qui vient perturber notre rapport à l’instant. Juste être là, ni plus ni moins, dans une absolue sincérité, est tout un travail. Les représentations qui résistent sont intéressantes, comme des challenges de vie. Tout ce qu’on a à transmettre aux gens : c’est la vie ! Au théâtre, je n’aime pas la perfection de l’acteur. J’aime quand quelque chose dévie. Quand on a dérapé en bas d’une colline il faut remonter, retrouver des passages, partir à l’aventure. Ça c’est génial, car de choses belles surgissent alors du fond de nous. On pourrait aussi abandonner, aller en force mais ça me déprime, c’est triste. J’aime pas abandonner (rire).

Comment vivez-vous le confinement par rapport à votre métier ?

– Vu que j’ai été malade, j’ai d’abord dû accepter de rester tranquille. Depuis que je vais mieux je suis face au vide. J’ai toujours aimé le vide, que j’ai appris à appréhender avec mon métier. Il arrive de travailler beaucoup à certaines périodes et de perdre le sens de ce qu’on fait car tout est alors tout le temps important. Quand cette importance disparaît, cela laisse de la place pour réfléchir à ce qui est essentiel pour soi, mais aussi pour penser le monde, observer. Je me réjouis de toutes ces choses à faire. J’ai du retrouver un axe et me ré-ancrer. J’ai finalement mis en place une pratique personnelle avec un projet qui me suit depuis longtemps en toile de fond. C’est une sorte d’école à la maison ; tout à coup je fais une lecture, j’écoute la radio, je recopie des extraits de textes inspirants, je m’enregistre. Quoique j’initie, ce n’est jamais motivé par le fait de le montrer. J’interagis avec des amis de l’étranger, on interroge l’art ensemble, on s’envoie beaucoup de message et on expérimente comment ces enregistrements circulent, comment on réfléchit sur nos envies de l’immédiat. Le théâtre ne me manque pas encore parce qu’en ce moment, j’ai envie de faire des choses avec mon téléphone, fonction “enregistreur”.

Cette nouvelle spontanéité dans la création, je la trouve géniale. Faire à partir de cette chose qui est là devant nous, très immédiate, ce moment exceptionnel que nous traversons me met dans un état d’hyper vigilance. Tristement, c’est une période durant laquelle j’ai la sensation que l’on peut entreprendre des choses sans chercher à surprendre, sans les forcer, mais en étant honnête avec soi : « j’ai fait ça en fait, je ne pensais pas, mais j’ai fait ça ». J’aimerais bien garder cette simplicité vis à vis des choses inspirantes, nécessaires. La dimension citoyenne est très proche. Vais je les faire perdurer ? Vais-je trouver une terre à ces réflexions ?

Quelle est votre vision pour le théâtre dans le monde d’Après ?

– La question est belle parce que, ce que je dis aujourd’hui, changera. J’espère que, suite à ces annulations en chaîne de spectacles et d’événements culturels, les artistes ne vont pas être trop fragilisés et que le milieu va pouvoir rebondir en faisant face avec créativité et solidarité. Je souhaite évidemment cela à tous les milieux. Même si la disparition de certaines choses serait bien, mais ça c’est un autre blog ! 

Je suis au jour le jour, dans une forme d’adaptation quotidienne et d’observation de « comment je vis le confinement ? », question qui nous renvoie à notre condition sociale professionnelle et affective. On fait avec ce qu’on est, et ce qu’on a. Personnellement, je tâtonne, je me pose plein de questions par rapport à l’engagement. Nous avons une responsabilité en tant que citoyen. Comment ne pas banaliser ce qui arrive, d’abord en tant qu’humain, pas artiste. Qu’est-ce que l’Après fera émerger comme réflexion plus fondamentale ? Le fait que tout soit à l’arrêt requestionne obligatoirement et offre une occasion unique de s’observer et d’observer comment on réagit dans un contexte singulier. Actuellement, beaucoup de gens s’expriment via les réseaux, mais la beauté du théâtre, c’est cette réunion, impossible pour le moment. Nous verrons de quelle manière cela nous modifie dans notre pratique, comment, selon leur thématique, résonneront les spectacles repris. Je ne peux m’empêcher de penser à Quitter la terre de Joël Maillard, que l’on rejouera, si tout va bien, après l’été. Quant aux projets futurs, nous verrons dans quelle mesure ils seront “impactés” par ce virus.

L’Après aura le vécu de ce présent inévitablement autant dans le théâtre que dans la vie. On fantasme beaucoup l’Après, comme une promesse de miracle, mais les choses vont se renforcer, je crois, dans ce que les gens et les courants avaient déjà entrepris dans le pire comme le meilleur. Y aura cependant peut-être des revirements surprenants et/ou des révélations réjouissantes.

Crédit: far° Nyon 2017 – Anne-Laure Lechat

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