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“Un personnage, je ne sais pas ce que c’est”

Acteur, metteur en scène et écrivain, Jean-Luc Borgeat ne boude la parole que quand il se pose au bord d’un cours d’eau pour pêcher. Rencontre entre une tranche d’Oscar Wilde et une bouchée de Thomas Bernhard.

Tout d’abord, deux mots sur le buffet de la gare de Lausanne. On y mange végétarien depuis que le groupe Tibits en a repris les rênes, il y a quelques mois. Même le tartare, à base de pulpe de soja, désarme tant par sa texture que par son goût – quant à la couleur, elle ferait renoncer n’importe quel candidat au suicide à se jeter sur une voie. Pas de viande donc, mais c’est justement pour cette raison que Jean-Luc Borgeat a choisi le buffet de la gare. Pas pour les trains: le sien l’attend à la maison, un train de mots auquel il attèle une histoire, son deuxième roman après « Le Rendez-vous ».

LDD

C’est Thomas Bernhard, le formidable imprécateur autrichien, qui lui a soufflé le sujet de ce nouveau livre. La force de l’habitude. « Cette chose qui fait qu’on refait toujours les mêmes gestes, qui nous place dans un cercle infernal dont il est difficile de sortir », précise le metteur en scène. Pour lui, le théâtre souffre du même mal. L’inertie. Et l’absence de maturation. Comme si la scène contemporaine, dans une sorte de mouvement perpétuel, réinventait sans cesse les mêmes gestes superficiels. Mais on ne va pas polémiquer. En la matière, Jean-Luc Borgeat a déjà donné, dénonçant via la presse le peu d’espace accordé au théâtre qu’il aime et qu’il défend. « Il faut du respect pour le texte », commente-t-il simplement, citant Heiner Müller qui déclarait: « Monter Brecht sans le transformer, ce serait le trahir ».

Lui n’a rien trahi, sinon peut-être les espoirs d’un père qui, comme beaucoup de Valaisans à l’époque, l’aurait bien vu dans la police genevoise. Seulement voilà, après avoir goûté aux joies du libre marché et aux excès de ses collègues traders (« Des flambeurs qui alignaient les burn-out »), le jeune Jean-Luc entre dans un théâtre et y découvre les répliques imparables d’Oscar Wilde. « Je suis sorti de là et je me suis dit: voilà, c’est ça que je veux faire. Je veux raconter des histoires aux gens ». Désappointement du papa, soutien sans faille de la compagne… la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Dr Bond et Dr Nô

Raconter, donc, et pour cela apprendre à dire. Jean-Luc Borgeat décroche une audition pour suivre les cours de Paul Pasquier. « Si tu bosses, on pourra peut-être faire quelque chose de toi », lui lâche l’ancien collaborateur de Charles Dullin. Pas de problème: l’aspirant comédien n’est pas du genre à renâcler à la tâche. D’autant plus qu’il trouve par ce biais un dérivatif à « ce monde normal qui (l)’ennuyait profondément ». « Donc, je suis venu au théâtre par un coup de foudre, poursuit-il. Parce que j’avais assez vite compris que je ne voulais pas d’un métier où se lever le matin est un supplice ». Complice, son épouse Claudine l’invite à laisser tomber son job pour se consacrer uniquement à sa passion.

Le négociateur de céréales devient comédien à plein temps. Très vite, il monte ses propres spectacles. « Mais il me manquait quelque chose. Je me disais: monter un Molière ou un Shakespeare de plus, à quoi ça sert? ». Il marque une pause dans la mise en scène, se consacre exclusivement à ses rôles. Et développe sa propre méthode de travail. « Edward Bond m’a beaucoup apporté, se souvient-il. Notamment grâce à ses commentaires sur les pièces de guerre. Je la fais courte, mais Bond parle du métatexte: selon lui l’acteur devrait avoir un geste, un seul, qui infirme ou contredit ce qui est dit dans le texte ». Cette approche néo-brechtienne, Jean-Luc Borgeat la complète avec une devinette posée à un journaliste par un maître du théâtre Nô: « Savez-vous quelle différence il y a entre le théâtre oriental et le théâtre occidental? ». Là, on imagine le journaliste en train de se torturer les méninges avant d’avouer son ignorance. Et le maître, sûr de son coup: « C’est simple: en Orient, ce sont les dieux qui montent de la terre au ciel. En Occident, les dieux descendent du ciel vers la terre ».

Vous n’avez pas compris? Sur le moment, Jean-Luc Borgeat non plus. Et puis, à force de tourner l’idée dans sa tête, il en saisit la substance. « Les dieux, au théâtre, c’est ce que nous sommes en tant qu’êtres humains, nous acteurs, metteurs en scène… Ce que nous sommes dans notre tessiture de voix, notre manière de nous assoir, de regarder. Je pense que le metteur en scène a la charge et l’obligation d’observer l’acteur de la pièce dans sa différence et de le sublimer. Ce n’est pas Hamlet qui est en haut et qu’il faut faire descendre: Hamlet est ici, dans le ventre, et il faut le faire monter là-haut ». 

Monter, oui. Et se délester de la notion de personnage. « Je ne sais pas ce que cela veut dire, s’amuse le Valaisan. Il faut écouter les comédiens pour savoir ce qu’ils sont au départ. Si tu associes le charnel de l’acteur, ce qu’il est physiquement et qui fait sa singularité, à un texte, et qu’il ajoute une cuisine interne qui ne regarde personne – parce que le pire ennemi de la direction d’acteur, je crois que c’est la psychologie – et bien tu arrives à quelque chose que l’on pourrait appeler un personnage ».

Au bout de la ligne

Mais l’heure passe. Dans les gares plus qu’ailleurs, où il y a toujours des trains à prendre ou à louper. Des vies à rattraper ou simplement à vivre, des spectacles à créer. A l’horizon 2020, une reprise du Fauteuil à bascule de Jean-Claude Brisville, l’adaptation d’un texte de l’écrivain romand Jérôme Meizoz et, toujours, l’envie d’en démordre. Notamment contre ceux qui veulent à tout prix « renouveler le public ». « Mais qu’est-ce que ça veut dire? On parle d’épuration ethnique ou quoi? On pousse les anciens? Vers quoi? ». Pas de repas carné, donc, mais des coups de sang. Nécessaires.

Pour la détente et la sérénité, il y a la pêche à la mouche en Autriche. L’occasion pour Jean-Luc Borgeat de ramener une ultime métaphore au bout de sa ligne. « Si tu loupes le poisson, ce n’est pas sa faute. C’est que tu es mal positionné dans la rivière, que tu as fait vibrer l’eau ou que tu t’es mal placé devant le soleil. Ou encore que tu as mal présenté ta mouche: il faut qu’elle ait l’air naturel, sinon le poisson la refuse. Si on extrapole au théâtre, c’est un peu pareil: avant d’accuser les partenaires, le public, les costumes ou la scénographie si une représentation ne marche pas bien, demande-toi si ce n’est pas de ta faute. Et comment tu t’es placé par rapport aux autres ». 

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