Alain Mudry,

colosse au clair de lune

TRAVERSÉE EN SOLITAIRE (VI) Le confinement aura été l’occasion pour Laure Hirsig de questionner comédiennes et comédiens sur la solitude, ses charmes comme sa nocivité, dans leur parcours et leur pratique.

Artiste nervalien, un brin alien, Alain Mudry aurait incontestablement tapé dans l’œil de Gérard de… lui, « le Ténébreux », « l’Inconsolé », le barde solitaire au luth constellé, pleurant la perte de son étoile dans des micros saturés. Nimbé de son glamour oxymorique, ce soleil noir en broie parfois derrière des lunettes couleur blues.

Allure de beau gosse et stature de colosse pour celui qui, à l’intérieur, se croit tout riquiqui. Dès ses premiers balbutiements, Alain se sent différent de ses parents comme des autres enfants, pas seulement parce qu’il est grand. Ostracisé pour délit d’ « à côté », il dénote dans le paysage. La bouche pleine de notes pas sages, l’inspiré s’arme d’un instrument devenu confident. Difficile de se faire oublier tant il est surdimensionné. Alors, poussé sur scène par quelques éclairés, il pousse la chansonnette façon poète, conteur d’un dedans âpre et séduisant.

Anti-héros, rare sur les plateaux, je découvre cet Apollon qui s’ignore dans un Agamemnon déjanté. Sensuel pas consensuel, il excite alors des guitares électriques, en fervent critique des groupies hystériques d’une société de cons/sots/masos.

Retrouvailles avec l’ex-pestiféré dans seXclure. Nelly Arcan – à laquelle cette variation scénique signée Marcela San Pedro rend hommage – n’aurait pu rêver final plus vibrant que les Wicked Games de Chris Isaak à la mouture Mudry.

Mais le coup de grâce, c’est Luna Park. Après l’envoûtement d’un sas d’entrée rock, la voix d’Alain se tarira. « Tu sais, je suis seul, comme une ombre qui feule sans un souffle de voix ». On entre alors dans un huis-clos crépusculaire en solo, comme on pénétrerait un cerveau. Des textes introspectifs glissent le long des murs, qui tremblent sous leur force de frappe. S’y jettent aussi des vidéos associant imagerie fantasmatique et fantaisies typographiques.

Ici, la mélancolie est furieuse, nerveuse comme une nuit percée de stroboscopes. Tout droit surgi d’une enfance rescapée, un esprit ludique plane sans jamais s’installer. Le copain-câlin de la fin se pointe en armure médiévale : clin d’œil joueur à une happy-end allée se faire voir ailleurs. Le vague à l’âme a l’âme chevaleresque du sentimental, mais nous avons bel et bien atterri sur la dark-side of the moon. Montagnes russes émotionnelles garanties pour les embarqués dans ce grand-huit spectaculaire où sons, images et mots s’envoient en l’air sauvagement pendant que zone la bête de scène. Trônant sur des chiottes ou entre les bras capitonnés d’une fauteuil-club qui pue la clope et le whisky, Alain Mudry construit sous nos yeux, un temple païen dont il est le seul gardien.

« Pour un type qui ne supporte que l’obscurité, je me mets bien souvent dans la lumière » dit-il. Pour un mec qui craignait de n’avoir rien à dire… Bref, l’échange fut consistant. Nul besoin de me pincer pour réaliser que, derrière l’écran, se planquent 194 cm de talent.

 

(crédit photo page d’accueil: Céline Ribordy)

Copyright: Céline Ribordy

Votre choix professionnel fait-il de vous un « martien» aux yeux de votre entourage, ou s’inscrit-il dans une logique de milieu, voire une tradition familiale ?

Je ne suis pas sûr que ce soit un “choix”. Tout a commencé avec la musique. J’ai lâché mes études à Genève pour m’y consacrer. Je voulais sortir de l’espace protégé de l’école. Régulièrement, je questionne mon orientation artistique car je n’ai pas de diplôme, aucun papier. J’ai démarré le théâtre bien après, en 2009 ; j’avais plus de 30 ans.

À certaines périodes, supportant mal les doutes liés à ma pratique, je me suis rabattu sur un métier “normal”, pensant que cela apaiserait mon cerveau. Chaque nouvelle tentative s’est révélée un échec retentissant ; pas par esprit de rébellion mais par pure inaptitude au travail normal. Je sais, c’est moins glamour que le mythe de l’artiste maudit, mais ça sonne plus vrai (rires). Travailler consiste, la plupart du temps, à agir de manière réglée pour atteindre un objectif – le tien ou celui d’un autre – que tu ne comprends pas toujours, ou pire, que tu ne partages pas. J’en suis incapable ; c’est trop abstrait pour moi.

Par la force des choses, j’ai cherché dans la marge, une activité spéciale, que la plupart des gens autour de moi ne considèrent pas comme un travail. Cela ne me vexe pas. Cela me fait rire. J’assume mon côté romantique ; j’agis par besoin, pas par carriérisme. Si grimper l’échelle sociale devient la priorité, la liberté s’évanouit. Je privilégie l’intégrité artistique à la réussite ou au gain, bien que ce soit grâce à cette activité que je (sur)vis actuellement.

Bien avant de démarrer ma vie professionnelle, tout gamin déjà, je me sentais comme un énorme extra-terrestre. Persuadé d’avoir été adopté, d’être issu d’un autre milieu, né dans une autre famille, j’attendais le moment où mes parents allaient me révéler la vérité (rires). En fait, je suis très sérieux et cette intime conviction a engendré beaucoup de souffrance. Une forme d’hypersensibilité me différenciait des autres enfants ; je ressentais des émotions impossibles à partager. Cela a continué pendant l’adolescence. « Si cette souffrance n’existe pas, sauf pour moi ; c’est que je suis fou ! Je dois être atteint d’une psychose ? De schizophrénie ?». L’angoisse…

Très jeune, j’ai donc appris à taire ma vie intérieure, celle qui nourrit ce que je fais aujourd’hui. Je continue à me réfugier dans ma tête, mais c’est invisible lorsque je suis sur scène, tourné vers l’extérieur. Vivre reclus en moi n’est pas un choix et ne l’a jamais été.

 

D’où vient votre lien à la musique ?

– Depuis petit, j’ai une inclination pour le chant. L’une de mes maîtresses d’école harcelait mon père pour que j’intègre une chorale mais chanter en collectif ne m’attirait pas.

Je faisais du foot parce que tous les garçons de mon âge y jouaient. J’avais envie de faire comme tout le monde pour me sentir avec les autres, et surtout comme les autres, mais, au fond, je détestais cette ambiance, à des millénaires de ma sensibilité. J’essayais tout simplement de me conformer. Être gardien de but m’offrait l’avantage de pouvoir rester à l’écart du reste de l’équipe et de sauter dans tous les sens. Je me suis absolument tout cassé et ai collectionné les commotions cérébrales.

À 15 ans, j’ai commencé la guitare et le chant parce que mes amis – des gars un peu « à part » – avaient un groupe de musique. Ils se sont séparés de leur chanteur ; je me suis alors proposé sans avoir aucune expérience. En réalité, je voulais juste être avec mes potes. C’est la quête de lien qui m’a permis de franchir le pas. Peu importe, j’ai tout de suite composé et me suis passionné immédiatement pour la création originale. Par ailleurs, j’ai fait beaucoup de break-dance. Danser et faire de la musique n’est pas extrêmement différent. Tu entends de la musique… Comment ton corps bouge-t-il naturellement au contact du son ?

Aussi étrange que cela puisse paraître, chanter pour chanter ne m’intéresse pas. Je ne suis pas un chanteur ; je ne chante pas dans ma salle de bain, je ne chante pas dès qu’il y a une guitare qui traîne dans une fête. Je suis attiré par la quête d’une forme d’expression qui me serait propre et donc par le travail d’interprétation, que l’on retrouve au théâtre, dans la musique, dans la danse. La maîtrise absolue d’un outil ne me stimule pas. Je fais des erreurs, mais j’invente mes propres techniques, qui aident à compenser le manque d’acquis académiques. Je ne pourrai jamais être un musicien-mercenaire, parce que face à une partition, je rame sévère.

 

Le statut de comédien isole du fonctionnement classique de la société. Aimez-vous ou souffrez-vous de cette différence ? 

– Renoncer aux week-ends, aux soirées et à une régularité horaire ne me pose aucun problème. Au contraire, j’amplifie volontiers les décalages. Il m’arrive de répéter une nuit entière parce que c’est le moment le plus propice. Parallèlement, j’ai besoin de périodes de vide créatif. J’ai mis du temps à me débarrasser de la culpabilité liée à ces phases d’improductivité. Pourtant, quel que soit le domaine d’activité, une proportion non négligeable du temps consacré au travail est stérile.

Quand je travaille au sein d’une compagnie, certains metteurs en scène proposent des horaires carrés, d’autres pas du tout. Cette flexibilité me plaît, dès lors qu’elle me permet de suivre le cheminement créatif. Le statut de comédien ? Je sais pas ce que cela veut dire. Pour moi, les artistes sont les peintres et les plasticiens. Je ne revendique pas de statut d’artiste, mais j’assume aujourd’hui d’exercer un métier qui échappe aux normes.

Ce fonctionnement non-conventionnel m’a posé problème dans certaines relations amoureuses et sociales. En travaillant de 8 h à 17 h, comment se coordonner harmonieusement avec quelqu’un qui travaille de 17 h à minuit ? Il m’a fallu reconnaître l’impossibilité de partager ma vie avec ceux qui rejettent un mode de vie différent du leur. Cela m’a aidé à assumer le mien, mais aussi à guérir mon sentiment de folie et mon désir de me calquer sur les autres. Vouloir normer quelqu’un, c’est le nier, pas l’aimer. Ma normalité est de vivre comme ça! Et ce n’est pas une maladie grave. Accepter ma différence sur le plan professionnel, puis intime, a été salvateur.

Étonnamment, je me suis découvert davantage de points communs dans ma façon de vivre et de penser avec les “théâtreux” qu’avec les musiciens. Quel soulagement de pouvoir enfin répondre : « Ah ? Toi aussi !» (rires). Ce n’est pas sous mon impulsion, mais sous celle de Fred Mudry que j’ai commencé le théâtre ; il préparait un spectacle pour enfants et m’a demandé de composer des morceaux à partir d’un texte d’Olivier Py. J’avais peu de répliques mais le fait que l’on me confie du texte me terrorisait. Jusqu’alors, sur scène, j’étais exclusivement musicien. Le deuxième spectacle pour lequel on m’a demandé de monter sur un plateau de théâtre a été la création collective de Agamemnon de Rodrigo Garcia, initiée par Christian Waldmann, Pauline Epiney et Sébastien Ribaux. Là, j’ai d’abord dû poser la guitare. Panique totale ! Puis, progressivement, j’ai pu combiner texte et musique. Les personnalités rencontrées au théâtre, leur façon de travailler collective m’ont énormément plu.

En te parlant, je prends conscience de ne jamais être à l’origine des choix. Même Luna Park, ce n’est pas moi qui l’ai initié ! C’est Michaël Abbet, directeur du Petithéâtre de Sion, qui m’a poussé à faire un spectacle. Je tergiverse tellement que je macère dans mes doutes ; ce qui me rend dépendant des gens et réactif aux impulsions qu’ils m’envoient.

 

Avez-vous aimé être seul dans “Luna Park” ?

Oui et non. J’ai aimé ne négocier qu’avec moi-même. Même si je ne fonctionnais pas en vase clos, – puisque des regards extérieurs, dont celui de Michaël, ont nourri le travail – être seul en scène m’a permis de décider quoi garder, quoi faire. C’était effrayant : il fallait faire des choix ! Et je crois que tu l’as compris : je ne suis pas doué pour cela. Par peur de passer à côté de la chose “juste”, j’entretiens une fâcheuse tendance à laisser toutes les possibilités ouvertes le plus longtemps possible. Or, douter en permanence, épuise. Pour contrer ce blocage, j’ai pris une option dangereuse pour Luna Park : tout faire au dernier moment. Cette anti-méthode casse-gueule m’a permis d’aller à l’essentiel, tout en me mettant réellement en retard. Michaël m’appelait pour me demander « T’as écrit ? ». « Oui, oui » ; je n’avais pas pondu une seule ligne…

La peur de passer à côté de quelque chose est stupide. Seule l’authenticité des actes au moment où tu les produis compte. Si j’ai trop de temps, je perds le cap de l’authenticité et commencer à douter, puis je doute de mon authenticité même : un vrai calvaire. L’option radicale consistant à se mettre volontairement en état d’urgence soumet à un stress terrible, mais reste pour moi la meilleure des mauvaises solutions. La bonne serait de couper court aux doutes et d’analyser les choses froidement. Ne plus avoir peur de faire faux. Il n’y a pas de faux.

 

Ce spectacle parle, entre autre, de la peur et de l’angoisse. Si elles disparaissaient, “Luna Park” perdrait une partie de sa substance, non ?

– Je suis partagé. Cette création, complexifiée par la peur, ne m’a pas rendu serein. Je pense que tu peux raconter une émotion – ici la peur – sans la subir directement. Un jour, j’ai confié à Michaël : « Je ne fais pas vraiment du théâtre car tout ce que je vis dans le processus de création est vrai ». L’effet-miroir de ce spectacle a été difficile à affronter. Heureusement, certaines choses que j’y ai mises me font énormément rire, par exemple le compagnon-chevalier qui surgit à la fin.

Je voulais que les spectateurs de Luna Park partent avec un ressenti, que ce soit de la colère ou de la joie peu importe, mais qu’ils emportent avec eux des sensations différentes de celles qu’ils éprouvaient en arrivant, qu’ils aient compris ou non. Généralement, je trouve que l’on explique trop le théâtre. La médiation décrypte le sens et plante le contexte parfois même avant que le public n’accède à la salle. En tant que spectateur, je n’ai pas envie de comprendre, mais de ressentir un spectacle.

En musique, il m’arrive de faire des compromis pour que ce soit plus audible, mais au théâtre je n’éprouve pas le besoin d’édulcorer, ni de respecter une absolue intelligibilité. Le véritable succès, pour moi, consiste à rester authentique. En terme de succès public, Luna Park ressemble à un “bide”, pourtant c’est le seul objet artistique de ma vie avec lequel je suis en total accord. En musique, je ne valide jamais à 100% ce que je produis. Le mixage et l’enregistrement frustrent toujours mon goût pour l’authenticité du live.

J’aime les imperfections, les aspérités et les éructations du direct. Si je polis et raffine trop, le matériau brut perd en puissance. En amont, j’emmagasine énormément d’éléments, d’émotions, de sentiments, de réflexions : j’éponge mais, en apparence, ne produis rien. Ce n’est que lorsqu’il est trop tard – s’il n’est pas trop tard je commence à réfléchir – que cela sort. Polir trop enlève la valeur première de mon travail : son authenticité originelle.

Des spectateurs de Luna Park m’ont dit : « Quelle planque ! T’as trouvé un moyen de rien foutre ». Pour une partie du public, le théâtre doit être extériorisé, démonstratif, clairement palpable depuis l’extérieur, dans la parole comme dans le corps. Effectivement, mes déplacements et mon jeu paraissent minimalistes, car ils émergent de l’intérieur. L’une des nappes sonore, lancinante, est une reprise en mineur de la chanson Imagine de John Lennon, ralentie pour durer toute la première partie du spectacle. Ce traitement musical donne l’impression d’être dans une tête.

 

On dit que le théâtre est l’art du collectif par excellence, quelle part de solitude vous réserve-t-il ?

– Je me sens souvent seul au milieu des foules. Quand plane une idée dominante, je ne sais pas pourquoi – l’esprit de contradiction ? – mon cerveau fomente une idée divergente, alors je ne dis plus rien, mais me sens seul. Je n’en souffre pas ; je côtoie ce sentiment depuis l’enfance. La solitude existentielle est à la fois un constat et un état : on ne peut pas partager complètement qui l’on est avec quelqu’un d’autre, ni appréhender un autre être humain entièrement ; ce qui nous renvoie à notre condition d’être solitaire.

Le collectif produit des moments géniaux mais suppose, en contrepartie, de s’adapter à un réseau de relations induites, que sous-entend le fonctionnement à plusieurs. Il faut être prêt à abandonner des idées, consentir à des compromis que les autres ne perçoivent pas forcément comme tels. Je m’adapte plutôt facilement et reconnais volontiers la valeur des idées des autres, mais la question cruciale reste : est-ce que les autres font pareil ? Le collectif déraille dès lors que quelqu’un résiste au groupe. Travailler de manière horizontale oblige à se questionner sans cesse. Mon idée vaut-elle vraiment la peine ? Est-elle si importante ? Toutes les contributions doivent se fondre dans une pensée commune, quitte à s’y perdre. La réussite des créations collectives repose sur la qualité des relations inter-personnelles. Il faut passer du temps ensemble, pas uniquement à travailler, mais aussi à parler, à boire des verres.

Dans le milieu du spectacle où les gens s’expriment beaucoup – j’envie cette faculté – je garde pour moi bon nombre d’idées, parce que je doute de leur valeur. Je préfère plutôt m’exprimer à la fin qu’au début. Je préfère écouter que parler. Cela me nourrit autrement. En plus, j’aime sincèrement essayer les idées des autres. Un système qui désigne un chef unique me convient aussi, dès lors que la hiérarchie est clairement annoncée et assumée.

 

Quelle part de l’art théâtral est réalisée pour soi, comme nécessité personnelle ? Quelle part pour les autres dans ce rapport direct au public (dimension sociale, citoyenne, politique) ?

– Glisser un discours politique dans mes spectacles nuirait à leur authenticité ; cela suppose des connaissances que je n’ai pas. Le jeu direct ne me semble pas adapté à cette démarche, le différé lui convient mieux à mes yeux.

L’art ne sauve pas le monde mais il a le pouvoir de modifier nos perceptions. Il invite à s’identifier à des histoires personnelles, ce qui conduit à l’empathie, y compris envers soi-même. Je me sens moins seul lorsque je comprends mon propre rapport au monde. Par porosité, les autres se sentent à leur tour moins seuls. Partager une matière personnelle peut se révéler plus politique que certains spectacles prétendument militants.

Les paramètres environnementaux t’échappent partiellement mais interfèrent énormément sur le fond et la forme. La chance, le hasard en font partie, l’alchimie avec le public aussi. Je ne crois pas à la réussite de l’individu isolé tout seul dans sa chambre, subitement foudroyé par le génie. Tu n’es jamais seul : il y a une multitude de gens et de circonstances agissants autour de toi.

J’ai pensé que le théâtre subventionné, a fortiori le théâtre alternatif, serait plus politique car moins soumis au star system que l’industrie musicale, qui fonctionne selon une économie capitaliste atroce. Pour réussir, tu dois te vendre. Si tu es un bon communicant, tu peux, du jour au lendemain, toucher des sommes astronomiques. Ce que tu composes, intelligible pour et par tous, n’est pas forcément une œuvre, mais un produit culturel efficace car identifiable, prévisible et donc commercialisable. Je déteste le mot culture à cause de cette dérive mercantile. La culture n’est pas mon job. Les responsables de services publics, les programmateurs, les directeurs d’institutions travaillent pour la culture. Je n’ai pas la prétention d’endosser cette mission. Moi, mon job se cantonne à créer puis interpréter. L’époque privilégie malheureusement les communicants, quel que soit le domaine d’activité. Combien de programmateurs connais-tu qui se déplacent, cherchent, découvrent, maîtrisent vraiment la matière qu’ils traitent quotidiennement ? Ce n’est plus dans leur cahier des charges. Survivent heureusement quelques passionnés, consciencieux dans leur mission, dont Michaël.

“L’art ne sauve pas le monde mais il a le pouvoir de modifier nos perceptions. Il invite à s’identifier à des histoires personnelles, ce qui conduit à l’empathie, y compris envers soi-même.” 

“L’image de l’incompris me plait”

Quel rôle joue l’ego dans votre pratique ? Est-ce un guide ou un traître?

– Les deux. Quand tu parles de ta vie, ton ego te guide. Quand tu veux plaire et briller, ton ego te trahit. Il est impossible de se défaire totalement du narcissisme. Personnellement, je lutte contre grâce à ma fameuse anti-méthode : « Je n’ai même plus le temps de contrôler mon image ».

J’avoue que la réticence de certains spectateurs outrés me flatte. L’image de l’incompris me plaît. La validation publique unanime serait vécue comme un échec. Devenir consensuel, c’est céder publiquement à la tentation de briller. Je tiens aux aspérités, comme une réaction à mon passé d’enfant qui rêvait d’être normal. C’est presque une revanche. Aujourd’hui, le danger serait que ma bizarrerie devienne une posture. Rester dans le récit de ce que tu vis, ne pas glisser vers la caricature ou le pur artifice est délicat puisque le théâtre fictionne le réel. J’abhorre l’image d’un “soi” fabriqué uniquement pour communiquer, mais j’admire la faculté de se construire un personnage artistique radicalement différent du soi naturel.

Je retombe sur cette valeur fondamentale à mes yeux : l’authenticité. Pour un mec qui veut disparaître, je suis souvent dans la lumière. Cela peut sembler paradoxal mais je pense sincèrement être la négation du type qui doit monter sur scène. Mon caractère profond est celui d’un homme qui a envie de disparaître, mais mes efforts pour passer inaperçu ont toujours été vains. Je suis très grand ! Voilà mon absolue malédiction. Ma taille ne correspond en rien à la manière dont je me perçois à l’intérieur : tout minus. Aujourd’hui, j’en souris car je m’assume différemment mais je n’aime toujours pas me mettre en avant et ne sais pas me vendre. Pourtant, ma source d’inspiration principale est : « Moi écrasé par le monde ». J’ai l’arrogance de penser que ma propre thérapie peut parler à d’autres et créer du lien. Si une part du public se connecte à mon univers, alors je ne suis pas seul ! Paradoxalement, le processus de cette création m’a conduit à la solitude et l’égocentrisme. C’est marrant de créer quelque chose qui t’isole, pour ne pas être seul…

Dans Luna Park, je renonce au divertissement pour me consacrer à une recherche plus radicale, incompatible avec la recherche du succès qui transforme inéluctablement un projet, dès lors que la préoccupation devient la réussite et la validation par le public. L’ego ne doit pas prendre le dessus sur la sincérité. L’individu ne doit pas devenir plus important que l’univers qu’il relaie. Ta création est plus forte que toi.

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