Julia Batinova, l’art de la fougue

FATAL(E)S/ACTE I A part l’amour et la mort, qu’est-ce qui compte vraiment? L’art – le théâtre en particulier – oscille volontiers entre les deux. Laure Hirsig a suivi Eros et Thanatos dans les loges.

Personne ne l’ignore, il est fatal le coup du sort et tout ce qui prend vie, un jour s’évanouit. Cette loi règne sous les projecteurs aussi, qui rendent le plateau à la nuit, une fois le spectacle fini. Éros et Thanatos s’y affrontent ? S’y accouplent ? La confusion règne tant leurs étreintes sont ambiguës. En forces contraires et complémentaires, les deux font la paires et quelques bras de fer, puis restent main dans la main pour mieux sceller nos destins. Vie & Mort – compagnes obstinées – vont telles deux victorieuses jumelles, tour à tour perdre puis gagner, repoussant à jamais la belle. Fin de partie ou partie fine, la mort serait la plus coquine ; celle qui manie les dés pipés de la vanité au moment du dernier lancer.

Mais, Reines et Rois de l’arène brûlent-ils sur les planches comme les suppliciés au bûcher, et peut- on d’un tas de cendres puiser une inépuisable incandescence ? Je pars dans les limbes questionner ces pyromanes du drame, qui sans cesse, apparaissent, mettent le feu, disparaissent. Quota de vies à gogo pour les zombies des plateaux qui remettent les compteurs à zéro dès qu’ils jouent leur nouvelle peau.

 © Elisa Murcia-Artengo

Je ne pouvais rêver cavalière plus téméraire pour entrer dans la fatale danse. Julia Batinova, wonder-nana aux faux airs d’Anna Karina, cultive un style nouvelle vague, pour mieux nager à contre-courant.

Esthète forte en tête, la coquette brunette a l’insurrection poétique. Preuve en est, son dernier sursaut de biche dans Doxa rouge. Femme aux abois, la bague au doigt, femme piégée, au coin d’une cheminée discrètement abusée, elle attend l’épilogue pour se lever, puis s’élever en suave crescendo. Le cœur au bord des lèvres, elle parle la bouche pleine de mots écarlates, si saignants que le théâtre tout entier semble progressivement se parer d’un velours incarnat, doux mais déchiré, comme l’âme de la belle écroulée en front de scène. Figure de proue de la féminité, l’actrice nous offre un bien somptueux déclin jusqu’au noir de fin.

Sa devise personnelle n’est pourtant pas celles des sacrifiées. Julia trône en égérie dans le rang des Wild Women Don’t Have the Blues, titre-étendard de son premier spectacle, qui claque tel un coup de talon dans l’œil de la morosité. Pssstt, elle en projette un deuxième : lâcher de paillettes ! 

Comme dans les contes de fée où perles et roses s’échappent des bouches des précieuses, alors que ronces, crapauds et couleuvres rampent hors de celles des vénéneuses, Julia est une princesse dont le tempérament fluctue, au gré d’amplitudes contrastées. Iconique et ironique, cette Russe rusée souffle le froid comme le chaud, tout dépend ce que lui inspire le show.

Crédit: Benoît Avis

Où puiser l’inspiration pour incarner la mort ? J’ai été marquée par votre interprétation dans “Doxa rouge”, notamment la scène finale.

Doxa rouge est surtout bien orchestrée par l’écriture, qui, personnellement me bouleverse. L’une des phrases du texte « Crevez tous de n’avoir pas su m’aimer, moi l’enfant pâle du désir », me reste en tête depuis. Cette fin, il fallait juste la porter. Un morceau comme celui-là émeut le comédien ou la comédienne qui l’interprète. Son message te traverse. L’homme qui a écrit cela, Julien Mages, me semble capable d’une qualité de compréhension de la femme que j’ai rarement lue ou vue. Son côté féminin est développé, juste et beau. En tant que femme, cette partition m’a parlé. Quand les mots te percutent aussi fort, c’est presque plus simple à jouer.

La question de la mort au théâtre est fondamentale. On sait que personne ne meurt vraiment. L’acte, résumé à sa dimension symbolique, doit néanmoins représenter ce qui nous effraie tous. Les fondements de la société chrétienne reposent sur notre peur de la mort. D’autres cultures pas, ou moins. Dans ma culture russe, – bon, moi j’ai grandi sous l’ère soviétique durant laquelle les religions n’existaient pas, sauf le socialisme – nous sommes fatalistes et entretenons une vision influencée par un mode de pensée asiatique. La mort n’inspire pas la même crainte là-bas qu’ici. Nous l’approchons de manière plus poétique, moins clinique. Elle n’est pas considérée comme un sacrifice, mais reste intimement liée à la vie avec laquelle elle entretient un rapport horizontal. Les mafieux japonais, les yakuzas, vont jusqu’à se donner la mort, par respect du code de l’honneur. Il s’agit d’un acte honorifique, qui nuance la dimension tragique de leur suicide. On retrouve cet esprit chez les Russes. Certains se tuent par excès d’alcool ; cela fait partie de la vie là-bas. Ici, plane en permanence une mort menaçante et sournoise. Pourquoi tant la craindre, alors que nous savons pertinemment qu’elle adviendra, inéluctablement? La phobie engendre le déni : en Suisse, je vois les gens se comporter comme s’ils allaient vivre 120 ans. En Russie, au contraire, tu as l’impression que tu vas crever tous les deux jours, pour un truc ou pour un autre (rires).

“Je n’aime pas penser à mon personnage une heure à l’avance. J’arrive un peu à la dernière minute et prends juste le temps nécessaire pour me concentrer et ne pas être dispersée. Je me sens prête, dans la mesure où j’entre en scène chargée de l’énergie de jeu.”

On dit que le théâtre est l’Art de l’éphémère, quels sont vos juste-avant et juste-après la représentation ?

Je dirais plutôt que le théâtre est le seul art véritablement “vivant”, comme l’est un rendez-vous. Cette vivacité du direct paraît absolument dingue à notre époque hyper- technologique et virtualisée. En réalité, nous avons besoin de rapports réels, bien plus qu’on ne le pense ou qu’on nous le fait croire. Le théâtre, le concert, sont des pratiques anciennes, archaïques, qui ne ressemblent à aucune autre. Plus ancré dans l’instant présent, tu ne peux pas.

Chacun se prépare à entrer en scène à sa manière. Certains acteurs se fabriquent des rituels, s’imaginent des intrigues, ou méditent. Moi, je n’aime pas penser à mon personnage une heure à l’avance. J’arrive un peu à la dernière minute et prends juste le temps nécessaire pour me concentrer et ne pas être dispersée. Je me sens prête, dans la mesure où j’entre en scène chargée de l’énergie de jeu. C’est comme si on me propose de jouer à cache-cache: inutile de me préparer intérieurement à aller me planquer, à organiser ma disparition blabla… Que la partition soit comique ou tragique ; jouer c’est jouer, et je suis là pour ça. Cela ne signifie pas que je ne suis pas préparée ou insouciante, au contraire. Je connais les règles du jeu, j’ai travaillé en répétition, je me suis préparée avec ces règles précises et là “maintenant, je vais jouer”. Après la représentation : c’est la petite mort. C’est fini. Parfois, je fais une brève rétrospective en me remémorant « il s’est passé quoi ce soir? ». Certains de mes collègues ont le blues après les dernières. Moi, pas. Cela coïncide peut-être avec ce que nous disions sur le rapport à la mort ; je lâche assez vite.

Le plaisir de jouer est-il fantasmatique? S’apparente-t-il à une “petite mort”?

Lorsque je joue, mon unique préoccupation est : suis-je lisible ? Que voit et que comprend le spectateur? Voilà la seule question qui me taraude. J’essaye de maîtriser au mieux mes outils de jeu pour que le public comprenne ce que je veux qu’il comprenne. J’éprouve aussi le plaisir simple de monter sur scène. Quand tu joues ; tu donnes envie, tu dois donner envie, mais je préserve pour ma sphère privée ce qui se rattache à l’intime et à la sensualité. En tous cas, je ne le partage pas sciemment sur un plateau de théâtre.

Mais l’actrice engage-t-elle quelque chose de sa féminité sur un plateau ?

Oui, le féminin il faut l’évoquer sur scène, mais je ne supporte pas les actrices qui flattent leur féminité un miroir à la main. Elles sont nombreuses à ne savoir faire que cela, alors que la féminité est avant tout une énergie ! Certains acteurs hommes aussi dégagent une part féminine. La féminité se manifeste différemment en chacun, et apparaît plus ou moins selon les rôles. Le pli des mains, leur placement, le mouvement d’une chevelure ou la manière de baisser les yeux peuvent se révéler des signes chargés d’une féminité beaucoup plus intense qu’une jolie robe. Pareil pour un homme : cela peut-être très beau juste quand il baisse les yeux.

Jouer, c’est investir le néant en sautant dans le vide ?

Quand tu commences à travailler sur une création, oui bien sûr. Si tu ne fais pas un saut dans le vide, tu passes à côté de tant de choses et finis par tourner en rond. Certains acteurs exploitent toujours les mêmes tics. Aussi convaincant que soit la résultat, cela me frustrerait d’adopter ce fonctionnement. En répétant ce que tu as déjà éprouvé, ton travail perd son pouvoir exploratoire. Ces différentes postures permettent de situer l’acteur et de jauger où il en est dans son cheminement personnel. Certains hésitent peut-être à sauter dans le vide par prudence. Ils ont parfois raison de se questionner avant de se lancer, afin de s’assurer que le projet en vaille vraiment la peine. Il arrive de tomber sur des metteurs en scène qui te vampirisent sans limite jusqu’à vouloir ton âme, mais pourquoi leur donner plus qu’ils ne méritent ? Et puis, il y a la catégorie des metteurs en scène qui te demandent de reproduire ce que tu as déjà fait mille fois. L’inconnu angoisse, perturbe et dé-sécurise.

“Si la matière ne me stimule pas, c’est peine perdue”

Comprends-tu que l’on soit prêt à mourir pour ses idées ? Si oui, quel pourrait-être ton fer de lance ou ton cheval de bataille ?

Ce n’est pas le cas en Suisse, mais dans les pays où la situation politique est tendue, tu peux mourir pour tes idées, en Turquie, en Russie, etc. Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu explique qu’il faut bien choisir sur quel terrain tu combats. Il faut lutter intelligemment, en connaissance de cause.

Le combat que j’ai décidé de mener n’a rien à voir avec le théâtre. En 2016, j’ai partagé sur facebook un article qui traitait de la taxe Tobin, du nom de l’économiste américain James Tobin qui l’a inventée en 1978. Il a été prix Nobel d’économie en 1981. Inspirée des idées de Keynes, elle consiste à taxer à un taux très limité – genre 0.02% – les transactions monétaires internationales afin de freiner la spéculation financière et de stabiliser les marchés. Introduire cette taxe en Suisse, selon les calculs de Tobin, aurait permis de remplacer les impôts, voire plus. 

Qu’est-ce qui t’attire vers un texte en particulier ? Quelle parole ou pensée as-tu envie de porter aujourd’hui ?

Voilà une question que devrait se poser toute personne désireuse d’amener une parole devant un public. Personnellement, il faut que la matière m’habite au point de lancer mon imagination. Si la matière ne me stimule pas, c’est peine perdue. Par ailleurs, la thématique doit me questionner.

Actuellement, je m’intéresse à un texte de l’auteur contemporain russe Ivan Viripaev ; Ivres. La façon dont les personnages parlent me fascine. C’est une écriture existentialiste que certains qualifient de « prise de tête ». Je considère au contraire que se poser des questions sur l’existence, interroger qui l’on est et l’origine de nos réactions, fait partie de la vie. C’est une thématique riche. Après avoir lu ce texte, je me suis dit « il écrit comme on aimerait parler, mais on n’y arrive pas. Oui, j’aurais aimé dire ça exactement comme ça». D’une très grande modernité, ce texte remue aussi de vieilles questions existentielles.

J’interviens dans la traduction, qui me semble très littéraire, ce qui rend la langue étrange. Exemple : dans la traduction française, l’un des personnages dit à un moment donné « La mort n’est pas. » Immédiatement, tu imagines un acteur portant une petite écharpe blanche, une cigarette à la main, assis en terrasse à Paris, tu vois ? (rires) Si je me réfère au texte original russe, je traduis sa réplique par « Il n’y a pas de mort », c’est aussi simple que ça.

Les traducteurs français enjolivent trop la langue russe à mon goût, et manquent souvent de concret. Sauf André Markowicz, qui traduit si bien. La traduction officielle des Enivrés n’est pas mauvaise, mais me semble plus adaptée à la lecture qu’au jeu. Tu ne peux pas dire « La mort n’est pas », c’est pathétique ! Et tu passes pour un piètre acteur. Or, ce n’est pas l’acteur qui est mauvais, c’est la traduction. En plus les personnages sont censés être ivres. Même le titre… Les Enivrés… Nous étions enivrés sur une terrasse avec nos écharpes blanches, assis à la terrasse, mais non ! Ça fait bavardage franco-français. Ils adorent ça en France, jouer en montant le cou : bloquant tout dans la tête. Il n’y a plus de corps, plus de ventre, plus rien, il n’y a plus que la tête coincée, qui parle. Ça m’agace qu’avec le temps ces vieux réflexes n’aient pas été surmontés. Mon projet s’intitulera donc Ivres, tout simplement (sourire).

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