David Valère,

l’homme debout met K.O. le chaos

TRAVERSÉE EN SOLITAIRE (IV) Le confinement aura été l’occasion pour Laure Hirsig de questionner comédiennes et comédiens sur la solitude, ses charmes comme sa nocivité, dans leur parcours et leur pratique. 

L’histoire de David Valère pourrait être celle d’une galère. Mais l’homme, fort et fier, sur ses maux préfère se taire. Il plie mais ne rompt pas. Esprit du ring, es-tu là ? Un grand “Oui !” jette Goliath au tapis. La voie est libre pour tailler une route à soi. Lui, c’est l’Homme-debout qui aurait pu être homme de droit. Avocat par vocation, acharné dans sa quête de justice par conviction, il deviendra acteur sans préméditation, attiré sur scène par quelques bienveillants qui révéleront de lui tant l’éloquent que le piquant ou le bouffon. Vu dans les spectacles des autres, abonné aux spectateurs hilares, jamais très loin du cabotin, ce taquin au taquet déchire les planches même dans les rôles muets.

Dans la solitude des champs de coton, il dialogue Koltès, révélant une aptitude à saisir les poètes par le col. Qu’on se le dise, ce rigolo déchaîne les tremolo et vous déchire l’âme à pleines dents s’il le faut. Il y a une dizaine d’années, il réduisait la mienne en charpie avec son solo-hommage à la/sa négritude. En poussant sur scène le bien-nommé Aimé, Césaire maître de la césure, David devint à mes yeux celui de la rupture. Césaire & Valère entrechoquent les titans, à coup de vers et de rasades de rhum explosifs.

“A man who has no imagination has no wings” (“Un homme qui n’a pas d’imagination n’a pas d’ailes”) affirmait Muhammad Ali. Celle de David Valère dépasse les bornes et vole dans les guindes des trop-guindés comme des coincés. Doté d’un sens du rythme et de la répartie hors norme, il reste ce gentleman baudelairien qui cultive avec classe ses fleurs de mâle, en mal d’aventures théâtrales.  Au gré des filons de l’insaisissable profession, David se fait l’orpailleur qui glane toutes les joyeuses pépites qui bornent son chemin, puis en sème de nouvelles pour son prochain. Multi-casquettes, l’homme-orchestre mène toutes ses vies tambour-battant : comédien au peps légendaire, boxeur amateur, formateur pour adultes, enseignant le théâtre aux étudiants de l’Université, concierge aspirant inspiré les cages d’escalier. À l’orée de nouvelles craintes épidémique, rien de tel pour faire la nique à la panique qu’une conversation de balcon avec vue sur le sky(pe) de ce prince poétique.

(crédit photo page d’accueil: Isabelle Meister)

Copyright: Christian Pfahl

Votre choix professionnel fait-il de vous un « martien» aux yeux de votre entourage, ou s’inscrit-il dans une logique de milieu, voire une tradition familiale ?

– Personne ne pratiquait le théâtre dans ma famille. Mon entrée dans le milieu n’est pas liée à une vocation. J’avais un autre objectif professionnel : devenir avocat. Ce n’est pas sans lien avec mon entrée dans le théâtre. J‘ai un ami – une figure paternellequi exerçait comme avocat. J’allais le voir plaider à Paris. Trois à quatre fois par semaine, cet homme voyait du théâtre. Il a tenu ce rythme pendant 30 ans et s’est ainsi forgé une culture théâtrale inouïe. Il me prêtait des livres et m’emmenait avec lui dans les salles. À l’époque, me projeter dans ce monde était inconcevable. Issu d’un milieu modeste, je n’imaginais pas pouvoir gagner ma vie comme comédien. À mes yeux, les professionnels disposaient de deux choses que je ne possédais pas : la vocation et la formation.

Par contre je rêvais de plaider, de manier le verbe, d’argumenter et d’épouser de nobles causes. Je me destinais au droit pénal et civil, au droit de la famille. Au sein de la mienne j’avais subi quelques tracas. Reconnaissant de m’en être bien sorti, j’étais décidé à rendre la monnaie de ma pièce en me plaçant du côté des opprimés. J’ai entamé des études de droit mais je me suis ennuyé deux ans durant. À la même époque, j’ai débuté le théâtre en amateur avec Pierre Nicole par curiosité. Grâce à lui, j’ai rencontré des acteurs professionnels, dont Jean-Luc Bideau par exemple. Après avoir renoncé, par manque de confiance, à tenter l’entrée à l’ESAD (ndlr: Ecole supérieure d’art dramatique) comme candidat libre, j’ai découvert l’école Serge Martin. À 27 ans révolus, j’ai pu combiner cette formation avec le métier que je pratiquais alors. À l’école, quand je disais que je bossais dans la finance, ça ne provoquait aucun émoi. Par contre, quand mes collègues apprenaient que je faisais du théâtre, ils s’émerveillaient. Mon patron venait voir toutes les pièces dans lesquelles je jouais.

En 1989, une image m’a particulièrement marqué. J’allais voir jouer des amis de la troupe d’amateurs dirigée par Pierre Nicole. À la fin de la représentation, les acteurs ont invité le metteur en scène – qui avait l’âge que j’ai maintenant, une cinquantaine d’années – à les rejoindre sur le plateau. Le regard qu’il portait sur ses comédiens, comparable à celui d’un entraîneur sportif, et celui que les comédiens portaient sur lui, m’ont bouleversé. C’est ça que je cherchais ! Un regard adulte, expérimenté et confiant, qui m’indique « là, tu peux faire mieux », comme le ferait un tuteur optimiste. J’étais Candide et cherchais mon Panglos.

Un jour, ma chérie m’a qualifié d’acteur congénital. Elle a tapé dans le mille. Je porte le jeu et le besoin de transformation comme une maladie incurable. Combien de fois suis-je sorti de chez moi dans la peau d’un personnage, vivant une théâtralité un peu folle. Cette fantaisie débordante m’a longtemps desservi ; je ne l’ai pas toujours canalisée. Cela m’a valu de rater plusieurs auditions et castings (rires), mais j’arrive aujourd’hui à le prendre avec humour. À 20 ans ou 30 ans, on s’imagine une trajectoire – je n’aime pas le mot carrière – qui ne correspond pas à ce que l’on va vivre. Je rêvais de cinéma en France. Mon rêve de midinette ne s’est pas réalisé. Ce n’est pas grave.

Le statut de comédien isole du fonctionnement classique de la société. Aimez-vous ou souffrez-vous de cette différence ? 

– Ce rythme, vécu pendant 10 ans, n’a rien d’évident ; les gains intermédiaires au chômage, le calcul anxiogène des indemnités, la crainte de ne pas être engagé. Ce statut m’a néanmoins permis de m’occuper davantage de mes filles petites qu’en travaillant 8 heures par jour dans un bureau. A contrario, partir en tournée en France avec deux enfants en bas âge, m’écartelait. Ce métier met parfois la vie de couple et de famille sous tension.

Depuis 10 ans, je ne suis plus tributaire du chômage. J’ai fondé ma compagnie, intégré il y a 3 ans le collectif qui gère bénévolement le Théatricul, je donne des cours de théâtre aux activités culturelles de l’Université de Genève depuis une dizaine d’années, suis employé à 80% comme formateur pour adultes à l’OSEO (ndlr: Œuvre suisse d’entraide ouvrière), et suis concierge de mon immeuble. J’ai donc quatre emplois, une femme, deux enfants, un chat, une moto. Comédien congénital, je joue le prof à l’Université, le chargé de communication au Théâtricul, le formateur à l’OSEO et le concierge dans mon immeuble. « Le monde entier est un théâtre », comme dirait Shakespeare.

Je trouve des racines de jeu dans cette réalité mixte. Des idées surgissent quand je passe l’aspirateur ; cela m’a inspiré l’écriture d’une pièce pour l’Université. En octobre 2014, la première fois que j’incarnais mon rôle de concierge, une pensée cocasse m’a traversé : « En avril dernier, j’ai discuté une heure et demi avec Christiane Taubira au Théâtre de la Huchette après une représentation de Un Homme debout. Je lui ai même préparé un punch… Six mois plus tard, je passe l’aspirateur dans mon immeuble ». Je ne dois jamais oublier d’où je viens. Parader sous les sunlights, recevoir de bonnes critiques, entendre “bravo” valorise, mais il faut préserver des moments sans exhibition pour garder l’équilibre. Si je devais renoncer au théâtre ; je serais triste et nostalgique, mais j’ai d’autres ressources.

Lorsque je vais voir une pièce, j’oublie que je suis comédien et retrouve sans peine ma place de spectateur. Cette position me manque plus que le jeu en cette période de post-confinement covid-19. Donner des cours à l’Université me manque encore davantage. Nous aurions dû monter en mai une pièce que j’avais écrite à l’automne. Quel deuil !

Comment menez-vous la part de travail préparatoire à pratiquer seule avant les répétitions ?

– Réfléchir à la construction psychologique du personnage m’intéresse peu. 80% des idées viennent du texte qui m’indique comment agir et interagir avec mes partenaires. Glisser de soi vers l’autre est délicieux. Le personnage se prend en charge de manière inconsciente et involontaire. Au début de ma formation théâtrale, j’accordais moins d’importance au texte ; grossière erreur. À l’école Serge Martin, qui est excellente, nous apprenions l’improvisation, le jeu, l’acrobatie, la danse, le chant. En entrant dans le monde professionnel, l’approche du texte m’a manqué. Encore aujourd’hui, je ne suis pas un caïd. La phase que je redoute le plus dans un projet est la lecture de la pièce ; je transpire comme un goret. J’aurais voulu compléter ma formation en matière de diction, d’élocution, de versification et d’alexandrins. La vie m’a mis dans la position de celui qui enseigne pour continuer à apprendre. Je dis souvent à mes étudiants « pour tout ce que je vous dis, je suis payé deux fois ».

Observer les autres acteurs m’a beaucoup appris. Regarder jouer Raoul Teuscher… Ce type était… phénoménal! Nous nous sommes rapprochés peu de temps avant sa disparition. Les rencontres sont essentielles. Pour moi, il y a eu un avant et un après Éric Salama. Le metteur en scène “birchermüsli complet”, avec lequel tu travailles aussi scrupuleusement le sens du texte que la manière de le dire, sans pour autant écarter l’improvisation et l’humour. Même si tu sors d’un coma profond, un mec comme Salama peut te remettre sur pied et te nourrir à tous les étages. J’ai joué Dans la solitude des champs de coton de Koltès sous sa direction, avec Vincent Bonillo comme partenaire. Ce monstre-là aussi m’impressionnait avec son énergie brute de décoffrage à la Depardieu, et sa finesse. Malgré mes appréhensions, la confiance a circulé entre nous trois.

Depuis le ralentissement des activités théâtrales engendré par la crise sanitaire, ce qui me manque n’est pas tant le jeu, que les étapes qui le précèdent. Tenir la brochure du texte m’émeut presque comme une rencontre amoureuse. Un nouveau paysage se dévoile, certains mots résistent et donnent l’impression qu’il faut réadapter notre langage, entraîner nos muscles labiaux. Koltès reste l’un des auteurs les plus difficiles à apprendre, mais j’aime le travail de mémorisation. Je dis mon texte dans la rue, dans le tram, dans les parcs. J’adore confronter l’écriture théâtrale au réel. J’ai testé Koltès aux Grottes un jour de balade. « Trop fort Monsieur ! » m’ont lancé les jeunes du quartier. J’envoie parfois des notes à mes étudiants. Dans un poème sur l’apprentissage du texte, je leur écris : « Dis le à ta mère, à ton père en colère, à des néo-nazis à ski, à des Albanais polonais et des plombiers kirghizes ». Ils rient tout en comprenant le message : expérimentez le texte dans toutes les situations et dites le en faisant autre chose, jusqu’à ce que cela devienne organique. Un peu comme quand on fait l’amour. Dire : « Ah! Marguerite comme j’aime tes hanches », sans rien faire d’autre en même temps ne produit rien (rires).

Nous devrions penser les théâtres comme des boîtes de conserve. Si j’étais architecte, j’inscrirais dans le cahier des charges : « Il faut que les textes dits par les comédiens irrrrradient au long des travées, des rues, des sentiers ». Nous devons donner envie aux gens de rentrer dans les théâtres, or nous les construisons enterrés, clos, étouffés : hérésie ! Pour que les théâtres soient populaires, il faut libérer la parole des acteurs.

Avez-vous aimé être seul en scène ?

– Oui, cela ma procuré une sensation comparable à l’alpinisme : tu fais la face Nord seul. Le solo permet de jauger ta manière de te frotter au risque. Pour moi, c’est plus dur en répétition qu’en représentation. Faire des filages en se livrant entièrement à une personne m’éprouve. Voir mes potes répéter ; j’adore ça ! Seul, tu ne peux te reposer sur personne. Par contre, je ne me suis jamais senti seul en jouant, heureusement… La représentation crée le lien entre l’acteur, le metteur en scène et les spectateurs. Lorsque l’on délivre les mots avec justesse, les gens sont à l’écoute, comme en musique ou comme sous l’effet d’un massage thaïlandais. Le public acquiesce quand les mots caressent.

Aimé Césaire écrit : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche ». J’ai joué Un Homme debout 200 fois en 10 ans en me considérant comme un intrument qui représente les laissés-pour-compte et ceux qui n’ont pas droit à la parole, y compris des personnes liées à ma vie. Ma mère aurait peut-être aimé dire des choses qu’elle n’a pu dire. Alors j’ai dit ce texte pour elle, pour mes filles, pour ma famille en Martinique, pour les gens que je croise à l’OSEO. Je suis un porte-parole. Si je me retourne, ils sont tous derrière moi. Et devant aussi. On ne les voit pas sur scène, pourtant ils sont bel et bien là. Parfois, pendant le jeu, je réalisais dans un léger mouvement de recul l’étendue du risque pris : « Mais qu’est-ce que je fous là ? Je suis cinglé ». Moi qui déteste me dénuder, qui rechigne à me mettre torse nu à la plage, qui n’aime pas recevoir des remarques sur mon physique, j’acceptais de montrer mon corps. Je savais pourquoi : les enjeux surpassaient mes complexes.

En tant que spectatrice, j’ai eu la sensation qu’en dehors des présences que vous évoquez, il y avait une présence plus mystique.

– Complètement… C’était ma gueule, mon corps mais ce n’était pas le David que je suis habituellement. L’artiste qui m’a le plus inspiré pour incarner mon personnage est le chanteur et saxophoniste nigérian Fela Kuti. J’envie le lâcher prise et l’abandon du corps dont sont capables les bluesmen et les rockeurs. La chanteuse Janis Joplin en concert m’époustoufle. Au théâtre, les corps me paraissent souvent rigides, alors que tu as envie de voir les mecs se dépenser et transpirer. J’ai expérimenté ce rapport au corps en allant au Congo danser le ndombolo, ou en Martinique. Intérieurement, j’ai convoquée ma moitié africaine, mon côté plus charnel, moins cérébral pour Un Homme debout. Je suis métis. Je me sens en phase avec le cartésianisme français ou suisse. Parallèlement, j’assume ma part rabelaisienne qui me donne envie de manger et de boire sans soif. En Martinique, je sens des énergies qui n’existent pas ici. Ce sont elles que j’ai cherchées et dont j’avais la sensation de devenir le réceptacle sur scène.

Je suis pas devenu le comédien que j’imaginais, mais le théâtre a structuré mon existence. Plusieurs rôles ont inspiré ma vie. La Nuit des rois de Shakespeare, N’dongo revient de Dominique Ziegler, Un Homme debout de Césaire, ou encore Le 2e mur de Stéphane Michaud sur la Palestine. Ces projets stimulent une pensée politique, une manière de s’affirmer, d’oser exister. Même si je parais grande gueule, pendant longtemps j’ai fait de mes plaisanteries et de ma bêtise des boucliers. Sans elles, je n’avais pas le courage de faire face aux autres. À 52 ans, il est temps que je sorte de ce fonctionnement. Un Homme debout correspond à une étape de vie, un acte libérateur, pas uniquement à une pièce de théâtre. Pour ce spectacle, j’ai utilisé énormément d’éléments transmis par Serge Martin sur la figure du bouffon et je dois beaucoup à une autre personne. En 2008, j’ai suivi un stage à la Manufacture avec Hassan Kassi Kouyaté, un griot burkinabé. À l’issue du stage, il m’a simplement dit : « Tu sais ce que tu peux faire, tu sais ce que tu veux faire, alors : fais-le! ». Cette phrase m’a donné la confiance qui me manquait pour franchir le pas.

On dit que le théâtre est l’art du collectif par excellence, quelle part de solitude vous réserve-t-il ?

– En répétition, je n’arrive pas toujours à me faire comprendre. Il m’arrive de faire part de cet inconfort à un compagnon de loge, hésitant parfois à mêler le metteur en scène à mes doutes. Parfois, je le garde juste pour moi. C’est bien d’être face à soi, comme au sommet d’un tremplin à saut. Un peu cyclothymique, j’aime baigner dans la foule, puis m’isoler. Lorsque je travaille comme formateur, je préfère manger seul à midi. Comme je mouille ma chemise, je dois ensuite rééquilibrer mon système interne ; ça ne passe que par la solitude. Pour se confronter à la troupe, il faut être solide, ancré, et bien avec soi-même. L’acteur doit proposer, choisir, agir. Or, on est seul face au choix.

L’une de mes expériences théâtrales m’a confronté à une solitude plus profonde, mais belle. Je jouais à Paris, en période de divorce. Au moment de quitter le théâtre, je me sentais particulièrement isolé, alors j’écrivais dans les bistrots. Mon refuge préféré, Le Polidor, près du Théâtre de L’Odéon, me donnait la sensation d’être seul à la maison. Ma tristesse disparaissait. Jouer nous enlève plein de pelures d’oignons et nous vulnérabilise. Pour évacuer fatigue et stress, on boit de la tisane ou de l’alcool. Pendant cette tournée de 80 dates parisiennes, je ne menais pas une vie normale loin de mes enfants et sans horaires. Solitude et liberté peuvent s’associer. Quelqu’un de seul est-il libre ? Est-on moins libre en collectif parce qu’on doit répondre aux attentes du groupe ? Une autre solitude que j’aime est celle à laquelle renvoie la feuille blanche. Organiser et faire face à l’absence d’inspiration : je trouve ça savoureux.

Certains souvenirs ne le sont pas. Découvrir les distributions dans les programmes de saison, et constater que tu ne fais partie d’aucune équipe te renvoie à une solitude douloureuse. Aujourd’hui, je ne suis plus dans cette expectative, mais je reste dans un nœud compliqué. J’ai refusé plusieurs spectacles ces deux dernières années, parce qu’ils n’étaient pas compatibles avec mon travail à 80%. Parfois, je prends des congés sans solde auprès de mon employeur. J’ai une vie théâtrale plus modeste certes, mais je développe plusieurs choses en même temps. Cela me satisfait et donne du sens au fait de moins monter sur le plateau. Lorsque mes filles seront plus âgées, si l’envie me tient toujours, je me mettrai en plus grande disponibilité pour le théâtre. Je ne dis pas que je suis heureux, je dis que je ne suis pas malheureux. Je suis surtout reconnaissant de ce que j’ai pu vivre.

Quelle part de l’art théâtral est réalisée pour soi, comme nécessité personnelle ? Quelle part pour les autres du fait du rapport direct au public (dimension sociale, citoyenne, politique) ?

– La part personnelle se loge dans l’art de la diction, le plaisir de servir une pensée et de la comprendre. La ponctuation écrite change à l’oral. Couper un bloc de sens le détruit. Je poursuis cette exploration. Par ailleurs, le collectif conduit à une sorte d’hygiène personnelle. Le théâtre peut nous rendre meilleurs. Ce qui s’expérimente ensemble dans le paysage idéal du plateau suppose une attention à l’autre particulière, une forme de générosité. Il faut servir et écouter l’autre ; le metteur en scène, les partenaires de jeu, l’auteur, les spectateurs. Si l’humanité qui règne au théâtre déborde dans la vie, elle adoucit le monde.

Le théâtre me permet d’émouvoir par le rire tout en développant une conscience sociale, citoyenne, politique en effet. Je ne souhaiterais pas jouer une pièce qui n’a pas de fond. Le rire peut se révéler subversif, dangereux voire effrayant. J’aime la provocation par outrance, voir les gens se détendre, puis se tendre parce que : « Non, ça, quand même, on ne peut pas dire ».

Mes collaborations avec Dominique Ziegler, ou la pièce précédemment évoquée sur la question israélo-palestinienne, m’ont permis de servir une pensée politique. Il existe tant de sujets brûlants : le partage, le capital, l’angoisse engendrée par la mort de cet homme tué par un policier aux États-Unis. Je ressens le besoin de m’associer à des spectacles qui mettent en lien avec ce qu’il se passe autour de nous, pas juste de jouer pour amuser la galerie.

Découvrir les distributions dans les programmes de saison, et constater que tu ne fais partie d’aucune équipe, te renvoie à une solitude douloureuse.” 

“Ce qui nourrit mes qualités alimente mes défauts”

Quel rôle joue l’ego dans votre pratique ? Est-ce un guide ou un traître?

– Cette question me renvoie à ma mission de formateur à l’Université, pas à celle d’acteur. Avec mon caractère fort et mes 50 piges, je dois faire attention à la relation de pouvoir qui s’instaure avec les élèves, qui en ont 20. Ce qui nourrit mes qualités alimente aussi mes défauts. Je suis fier de ce que je suis devenu mais je n’ai pas assez étudié la philosophie pour citer Leibniz ou Bergson. Dans mes cours, je me réfère donc souvent à mes propres expériences. J’ai conscience de recourir aux exemples “ego-cités”. D’autre part, lorsque les étudiants jouent une pièce que je leur ai écrite et qu’une réplique fonctionne ; je suis touché et satisfait. Après, je raisonne et calme mon enthousiasme. L’amour-propre est nécessaire, mais il ne faut pas prendre la grosse tête. Je n’ai pas le droit d’oublier d’où je viens, ni d’oublier les gamins avec lesquels j’étais à Lille. Je serais vraiment un merdeux si je commençais à me la péter.

Autant je déteste les saluts, que je trouve vieillots et embarrassants, autant j’adore parler au public après avoir joué. Lors des échanges, j’essaie de conserver un même recul vis à vis de critiques difficiles que des compliments élogieux. Mon grand projet artistique ne se réduit pas au théâtre ; il englobe la vie entière. Le théâtre en est l’un des ingrédients. Si ma vie est une ratatouille, j’agis pour qu’elle soit goûtue, modeste, surprenante. Comme Joseph Beuys, je considère que chacun.e est un.e potentiel.le artiste. Il est possible d’instiller de la poésie et du soin dans chacun de nos actes. Animé d’une telle intention, donner un cours devient un geste artistique. Nettoyer un immeuble aussi car, quelque chose se passe en soi, simultanément à l’activité à laquelle on se consacre.

Avec la dernière réplique du client dans Dans la solitude des champs de coton, Vincent Bonillo m’a plusieurs fois fait monter les larmes aux yeux : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour ». J’admire des stars comme Michel Serrault ou Roberto Benigni pour leur liberté et leur humour subversif qui dévastaient les plateaux de télévision, ou explosaient en plein festival de Cannes. J’aimerais parfois être une vedette pour me propulser comme une fusée équipée de puissants réacteurs, prendre de la hauteur puis disséminer le plus loin possible deux choses précieuses que je porte : l’amour et la voix des sans-voix.

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