Scène suisse:

un pont pour danser en Avignon

FESTIVAL L’an prochain, Laurence Perez cédera les rênes de « Sélection suisse en Avignon » à Esther Welger-Barboza. Pour cette dernière, il s’agira de poursuivre un travail de fond entamé il y a six ans et dont on mesure aujourd’hui les effets. En attendant, l’actuelle directrice artistique couve une ultime volée dont elle défend avec détermination la singularité. 

Ultime édition de Sélection suisse pour sa directrice artistique et excécutive, Laurence Perez. Crédit: Agnès Mellon

La vérité, c’est qu’il faut être festivalier pour aimer ça. Ou passionné. Ou jeune. C’est évident, jeune. Du moins d’esprit. Et ça tombe bien, Laurence Perez coche toutes les cases. Du coup, on ne s’alarme pas trop quand elle lâche : « A un moment, on se demande pourquoi on fait ça. On se dit : c’est horrible ce festival, il fait trop chaud, il y a trop de monde. On a envie de partir en courant ! ».
Pourtant, depuis six ans, la directrice artistique de « Sélection suisse en Avignon » ne s’est jamais dérobée. Même là, tandis que les cendres d’un incendie tout proche nous couvrent d’un suaire délicat, elle ne bouge pas. Ou alors pour saluer quelqu’un, vérifier quelque chose, s’enthousiasmer. Et surtout pour faire mentir Ben et son fameux slogan : « La Suisse n’existe pas ». « On me disait, c’est sympa mais la Suisse c’est lisse, c’est le pays du chocolat et du lac. Moi, j’ai essayé de prouver qu’en Suisse pas plus qu’ailleurs il n’y a de neutralité artistique ». Voilà comment l’énergique Française, ancienne directrice de communication du Festival d’Avignon, est devenue l’une des ambassadrices les plus actives de la scène suisse. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’un passeport orné d’une croix blanche serve de viatique et de symbole à cette entreprise qui s’emploie à bâtir un pont vers Avignon pour mieux y danser.

La stratégie du coucou

« Il y a quelque chose d’assez monstrueux dans le festival et à la fois d’une beauté absolue », constate-t-elle. Le monstrueux, c’est notamment l’inflation de spectacles d’un Off qui n’échappe ni aux lois du marché ni à celle de la jungle. La beauté, c’est de constater qu’il « y a beaucoup de monde dans les salles ». Un large public, y compris le public professionnel initialement visé, qui a compris que Christoph Marthaler ou Massimo Furlan ne sont pas les seuls créateurs made in Switzerland. « Au début, les gens venaient me voir et me disaient : bon, c’est bien, tu as pris les 4 meilleurs mais ça va être dur sur le long terme. Et puis la deuxième année ils se sont dit : ah, tiens, non ! Et la troisième, ils ont compris qu’il y avait largement de quoi s’abreuver en Suisse, que la source n’était pas tarie ».
C’est ainsi qu’à petit pas, jouant des coudes et des formes, la Suisse s’est imposée entre le mastodonte français et la dynamique Belgique qui, elle, dispose d’un espace à l’année. Venue plus tardivement, alors que les prix de l’immobilier s’étaient envolés, la Sélection a opté pour la stratégie du « coucou suisse ». Pas de lieu unique, mais une multitude de partenariats qui n’ont cessé de s’enrichir avec, entre autres, la Collection Lambert (Musée d’art contemporain). « Aujourd’hui, c’est juste inimaginable d’acheter un théâtre ici, commente Laurence Perez. Eh puis le festival ne dure qu’un temps, il faut une équipe permanente pour le reste de l’année, et la fréquentation est basse. Ce serait un autre projet dans le projet ». L’option a donc été prise de « se loger dans le nid douillet d’autres théâtres qui avaient déjà fait le travail pour attirer et fidéliser les spectateurs ». Comme la directrice artistique est plutôt du genre à bouger les murs, elle n’a pas tardé à aller frapper à d’autres portes. Parce que, finalement, c’est moins le lieu que le label qui importe. « Les trois premières années, on était toujours derrière les lieux. Quand on a fait Conférence de choses avec François Gremaud, il y a eu un article d’une page et, s’il était indiqué que l’artiste était suisse, ils en parlaient surtout comme un spectacle de La Manufacture (ndlr : il ne s’agit pas de la Haute école des Arts de la scène de Lausanne mais d’un collectif contemporain implanté à Avignon). J’ai lutté avec les attaché.e.s de presse pour qu’ils.elles parlent de Sélection suisse. A partir de 2020-21, très clairement, il y a une espèce de marque, les trois petites lettres, qui sont devenues plus fortes que le lieu ». 

Crédit: Lionel Chiuch

Diffusion: du « sur mesure »

« L’accompagnement, c’est aussi la diffusion. En Suisse, actuellement, il y a peu de gens qui s’occupent de diffusion, même si ça évolue. On est en train de réaliser que c’est aussi important que le soutien à la création. Il y a quelques bureaux mais ils sont surchargés. Avec Sélection, on a créé une espèce de désir, les artistes commencent à tourner plus et la diffusion devient une préoccupation. Nous faisons un coaching en amont, pendant et après le festival, avec les chargé.e.s de diffusion. On exige que, au moins pendant la période d’Avignon, les compagnies disposent d’un.e chargé.e.s de diffusion. Et on propose un travail sur mesure: si on vient avec Yan Duyvendak, il connait bien le réseau, on lui en amène un peu plus et il sait gérer. D’autres n’ont pas cette expérience, on discute avec eux, on voit où ils aimeraient jouer, ce qui leur semble le plus pertinent. Je pense que c’est quelque chose qu’Esther va développer, elle vient de la production et de la diffusion. Il y a des portes qui sont ouvertes, il faut voir comment on continue à nourrir le lien, comment on transforme l’essai ».

Audace et générosité

Trois lettres pour dire une diversité. Et une manière d’être et de faire. Débusquer la singularité, c’était s’implanter dans un paysage et en parcourir les reliefs. « Il y a deux choses dans le théâtre suisse, poursuit celle qui se considère avant tout comme une « spectatrice ». Un aspect qui m’intéresse beaucoup, c’est qu’il y a une façon assez décomplexée de faire du théâtre. En France, il y a le poids d’un héritage qui est très lourd. Une histoire un peu paralysante. La Suisse est un petit pays traversé par plein de cultures, plus encore ces dernières années avec La Manufacture qui attire beaucoup de monde à Lausanne. Il y a donc un enseignement très attractif, une programmation très intéressante, du coup il y a des artistes qui font la synthèse de toutes ces cultures sans trop se poser la question de savoir si c’est bien ou pas, si on reste dans la tradition ou si on sort du cadre. Après, il y a une façon d’être à la fois audacieux et généreux. Il y a beaucoup de propositions qui sont radicales tout en laissant une large place au public. En lui laissant assez d’espace pour imaginer, être ému. Il y a quelque chose de très bienveillant – et ce n’est pas une naïveté – , de très doux pour traiter de vrais sujets ».

Voilà pour le qualitatif. Côté chiffres, comme on peut s’y attendre, les postulant.e.s se pressent au portillon. En dépit de son côté « foire fourre-tout », le festival n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction. Passer par la Sélection, c’est emprunter le voie royale et se préserver des innombrables chausse-trappes. Ils et elles sont entre 100 et 140 à manifester chaque année leur désir d’en être. « J’essaie toujours de voir les choses physiquement, insiste Laurence Perez. Au travers des captations, c’est plus difficile, mais avec les bons spectacles il y a toujours quelque chose qui arrive à passer. Alors on prend le risque ». En 6 éditions – celle de 2020 a été annulée, Covid oblige – une quarantaine d’artistes a bénéficié de l’encadrement et de l’accompagnement de la petite structure (« On est deux à l’année, c’est un 110 %, après d’autres mandataires nous rejoignent, et on dispose d’un budget qui tourne autour des 500’000 CHF »). Aucun registre n’est omis, aucune discipline écartée. Mais comme le précise la directrice, « pour convaincre, j’ai besoin d’être convaincue ».

Rencontres improbables

Outre défendre des projets auxquels elle croit dur comme fer, Laurence Pérez aime les rencontres improbables nées de sa programmation bigarrée. Ce moment où, par exemple, Laura Gambarini, qui vient du théâtre de rue, s’entretient pendant près de deux heures avec la performeuse Ruth Childs, qui s’est produite de New York à Londres. Des instants suspendus, à l’image des cendres qui continuent de danser dans la lumière d’Avignon. Et qui viennent nous rappeler par la bande que diffusion (les tournées sont l’un des objectif de la Sélection, voir encadré plus haut) et environnement ne font pas forcément bon ménage. « Ce n’est pas simple, concède la directrice artistique. On doit se poser ces questions ».
Ce défi-là, qui fait écho à celui d’une croissance incompatible avec la préservation de l’environnement, ce sera désormais à Esther Welger-Barboza de le relever. Pour Laurence Perez, si l’heure n’est pas encore tout à fait au bilan, elle est aux au-revoir. « Il y a quand même de la tristesse, conclut-elle. J’ai eu un bonheur infini, vraiment, de piloter ce projet. Tout était à faire, de A à Z. C’était un peu le job idéal ». 

Propos recueillis par Lionel Chiuch

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