Robert Bouvier – comme l’oiseau sur la branche
Robert Bouvier m’ouvre la porte d’un petit appartement, dans les hauts de Montmartre, à Paris, où il séjourne de temps à autre. Tout y respire l’humanité qui déborde de son sourire généreux, de son regard intense. Une bibliothèque construite de ses mains (la première !). Un tas de classeurs, regroupant des documents de travail pour ses mises en scène. La vie silencieuse des livres, des tableaux, des bibelots, et des plantes grimpantes. « Une petite Bohême », me dit-il.
Il rayonne d’une jeunesse atemporelle, d’une beauté métaphysique, tout se passe comme si pour lui tout commençait. C’est qu’une page se tourne, et que les suivantes ont la blancheur de l’ouverture à tous possibles.
Cette page, ce sont près de vingt-cinq ans de compagnie et de direction du Passage, à Neuchâtel. Une aventure, presque une vie. Mais je ne sens ni nostalgie ni soulagement, pas la moindre amertume, aucun regret, ni de l’avoir fait, ni de ne plus le faire. Des choses vous viennent, et elles s’en vont. Et qui sait ce que la vie vous réserve encore.
Propos recueillis par Marie Hasse

© Marco Velutti
Parce que ces moments où l’on atteint des émotions culminantes, on voudrait qu’ils ne s’arrêtent jamais.
Robert a toujours été « au service ». Des textes, des metteurs en scène, des compagnies successives qui l’ont fait travailler. Il a fréquenté les plus grands et les plus humbles, les salles les plus inaccessibles au commun autant que les places de village ou les lieux les plus insolites, et ne fait pas fierté des uns plus que des autres, dans la grande aventure humaine qu’il traverse comme à chaque instant de sa vie. Il se souvient par exemple de répétitions à la campagne avec Jean-Louis Hourdin. De lui, comme d’autres personnes avec lesquelles il a travaillé, il vous dira avant tout, avec une émotion palpable, combien ce sont « des gens aimants ». Pourquoi le théâtre ? Parce que c’est plus de vie, encore plus, plus densément, plus intensément. Parce que ces moments où l’on atteint des émotions culminantes, on voudrait qu’ils ne s’arrêtent jamais.
Apprendre à se laisser surprendre
Robert est passé par le cinéma, dans ses études à l’Université, et comme réalisateur. Deux années, il est même critique pour Le Point à Paris. Il a seize ans lorsqu’il réalise son tout premier film (d’un peu plus d’une heure), en super 8, sur les traces d’un castrat du XVIIIème siècle, Porporino. Ce qui fascine déjà l’adolescent, c’est l’idée d’appartenir totalement à son art, jusqu’à l’ultime sacrifice. Porporino, salué par la critique, notamment par Freddy Buache, passe en festivals et même à la télévision.

Spectacle : L'épreuve © Fabien-Queloz
Après toutes les répétitions, c’est très important, sur le moment, de se réinventer, de lâcher, de jouer avec le feu, de laisser les répliques renaître, te traverser.
Théâtre, cinéma donc, radio, aussi, écriture encore (de scénarios, entre autres), et ce n’est pas tout ! Metteur en scène d’opéra (dix-huit fois !), de trois comédies musicales et d’une quinzaine de spectacles de théâtre, Robert s’est également éprouvé aux arts martiaux, au tir à l’arc, si féconds dans le travail de l’acteur, mais aussi à la danse. À vingt ans, il se sent « gauche », suit les cours de Jean-Louis Martin-Barbaz puis de Jacques Lecoq, s’inscrit à des stages, profite pleinement des leçons de danse, masque, mouvement, des enseignements dispensés à l’École supérieure du Théâtre national de Strasbourg où il a été admis. Plus tard, il travaille avec un chorégraphe, François Verret, et des danseurs contemporains. « C’est une autre énergie. D’épuisement, de précision aussi, de sensations libérées de la réflexion. » Encore une belle école pour le comédien, épris de liberté, de vérité, d’authenticité. De transparence.
Ce qu’il faudrait trouver, ce serait, en quelque sorte, une « adhésion totale de présence à soi-même et au texte ». Et le rêve, ce serait que tout se passe comme à votre insu. Comédien, Robert Bouvier nourrit chaque mot de ses textes de souvenirs, de recherches diverses, d’associations d’idées, d’images (photos, tableaux), pour que « ce soir-là, avec ce public-là », une inspiration surgisse – et jamais la même. Pour lui, un acteur, ce n’est pas seulement quelqu’un qui agit, c’est quelqu’un qui est agi. « J’aime être dépassé. Après toutes les répétitions, c’est très important, sur le moment, de se réinventer, de lâcher, de jouer avec le feu, de laisser les répliques renaître, te traverser. »

Spectacle : Ca veut jouer ou bien @ Guillaume Perret
L’invention permanente
C’est cet abandon, ce grand « saut périlleux » qu’il a tâché de transmettre avant tout, au cours des enseignements qu’il a pu donner, notamment à l’École des Teintureries et à la Manufacture de Lausanne. Les comédiens qui lui plaisent sont ceux chez qui il sent la pensée en travail, le défi qu’ils se sont lancé, la quête qu’ils se sont donnée.
« J’ai beaucoup appris en travaillant avec Fabrice Melquiot. Un jour, il m’apprend qu’il a écrit un monologue pour moi. Quelle surprise magnifique ! Fabrice me dit : j’ai fait du sur-mesure. Je lis la pièce, et je ne m’y reconnais absolument pas. Et Fabrice me dit : justement, j’ai imaginé tout ce qui n’est pas toi pour t’emmener ailleurs. C’était un personnage marié, avec un enfant, en plein divorce, très nerveux, très en colère… Fabrice a mis en scène le texte, et c’est un excellent metteur en scène. Toujours à te suggérer une action scénique différente de ce que tu es en train de dire. À te demander par exemple d’exprimer la rage dans un éclat de rire. À te faire mettre du bleu là où il y a du rouge. Sésame incroyable pour un comédien. »
Pour chaque texte et avec chaque metteur en scène, Robert a l’impression qu’il doit inventer une nouvelle manière de jouer. Quelle chance que quelqu’un, tout à coup, vous fasse confiance. Vous permette de vous révéler, de prendre des risques, de vous tromper.

Spectacle : Le poisson combattant © Cosimo Terlizzi
Pour chaque texte et avec chaque metteur en scène, Robert a l’impression qu’il doit inventer une nouvelle manière de jouer. Quelle chance que quelqu’un, tout à coup, vous fasse confiance. Vous permette de vous révéler, de prendre des risques, de vous tromper.
« Avec Melquiot, il y avait une grande complicité, et beaucoup d’exigence. Sur un autre spectacle qu’on a fait ensemble et qu’il a co-mis en scène avec Mariama Sylla, et qui m’a donné la joie de jouer notamment avec Claude Thébert, il avait demandé à l’ingénieur du son de lancer une musique chaque fois différente pour mon entrée en scène. Il fallait que j’invente sur le moment. Il m’avait fait promettre que je ne préparerais jamais rien et me laisserais porter par l’instant. Musique de western, je devais faire semblant d’entrer à cheval. Musique de manège, et j’étais un personnage de fête foraine. Et j’avais toujours le même texte ! J’ai été tellement heureux d’avoir à relever un pareil défi. »
« Cette quête perpétuelle de l’innocence, de l’abandon, de la virginité, d’arriver sans savoir-faire, mot auquel je préfère tant celui de savoir-être… C’est dangereux aussi ! Et cela m’a joué des tours. Mais même si on se perd, il en restera toujours quelque chose de vivant. »
Quand tu joues, c’est comme si tu portais tous les âges en toi
Puiser où rien ne manque
Du monologue de Melquiot écrit pour lui, Le Poisson combattant, lui revient cette expression, « l’enfant de toi » : « Quand tu joues, c’est comme si tu portais tous les âges en toi ; il y a de l’enfance, il y a de l’adolescence ; tu as en toi quelqu’un de quatre-vingts ans, quelqu’un de quarante ans, quelqu’un de dix ans… » Toutes ces images, tous ces âges, toutes ces vies qu’il porte, voilà ce qu’il aime à convoquer. Voilà comme il aime être traversé. Dans Le Chant du cygne, avec Roger Jendly et Adrien Gygax, il se plaira à faire apparaître en direct « les secrets de ce cinéma intime » de l’acteur – ce qu’on appelle parfois sa cuisine. Dans un autre spectacle qui lui tient à cœur, Les Merveilles, il s’emploiera à dilater, en une heure et demie, la minute juste avant d’entrer en scène, elle aussi si mystérieuse – « tout ce à quoi tu penses, tes projections, tes angoisses, tes porte-bonheurs, tes mots magiques… », dans une grande symphonie de personnages et de décors. C’est dire sa passion du métier et, surtout, son « immense tendresse pour les comédiens ».
Robert a aussi joué en anglais (dernièrement à Londres, dans un spectacle dirigé par un metteur en scène de la Royal Shakespeare Company), en allemand et en italien (dans Nous, l’Europe, banquet des peuples de Laurent Gaudé), et même en arabe (en 1991 dans un spectacle de la troupe palestinienne El Hakawati). « Ça m’a beaucoup libéré de l’obsession du parler juste, d’une certaine musique. Ton esprit fonctionne différemment. Ta voix même sort différemment. » Et quelle excitation de jouer avec des comédiens arabes en plein conflit pendant la guerre du Golfe, ou plus récemment avec des musiciens russes en Ukraine, d’entendre combien tout résonne autrement, combien, aussi, on est autre… « Je suis de tous les départs ! », dit-il en souriant. Quand on se sent toujours « un peu de nulle part, un peu ailleurs », quand on est « un peu perdu, naturellement » (et qu’on aime l’être !), c’est très agréable de partir en tournée, d’être dépaysé, et de se sentir dépaysant, soi-même ! Il a souvent joué dans des films ou des spectacles à l’étranger (« joli mot, l’étranger ! ») et pourtant, il reste très attaché à la Suisse dont il aime l’esprit harmonieux, et où les rencontres peuvent se faire si facilement. Assis par hasard à côté de Tanner lors du festival de Locarno en 1994, après quelques mots échangés, un rendez-vous pris, voilà qu’il décroche un premier rôle dans son prochain film. Il a ce sentiment qu’ici les liens se créent « sans trop de posture et sans trop d’esbrouffe », et que, souvent, « les gens se montrent tels qu’en eux-mêmes ».

Spectacle : Ca veut jouer ou bien @ Guillaume Perret

Spectacle : Le poisson combattant © Cosimo-Terlizzi
Le défi d'un ancrage
Quand il est approché pour prendre la direction d’un tout nouveau théâtre neuchâtelois, la perspective d’une sédentarisation dans sa ville d’origine l’interroge. Il hésite. « Je n’avais jamais eu de compagnie. J’aimais beaucoup être au service des autres. J’étais troublé, j’avais trente-neuf ans, j’aimais partir en tournées, voyager, et j’avais eu la chance de toujours pouvoir vivre de mon métier. » Mais après tout, il a déjà pu jouer des premiers rôles au cinéma, foulé les planches les plus prisées – le Théâtre national de la Colline, le Théâtre de la Ville, le Théâtre Montparnasse, Vidy… Pourquoi ne pas aborder le théâtre autrement ? Alors, curieux de l’expérience, et toujours heureux, à la ville comme à la scène, d’être pris au dépourvu, il accepte cette mission pour un temps – loin de prévoir le quart de siècle qui s’ensuivra.
On sait la magnifique vie qu’il a su donner à ce lieu et son investissement sans faille à remplir ses fonctions, y ajoutant évidemment son implication aussi bien comme comédien que comme metteur en scène. Un public nombreux, des spectacles de sa compagnie joués parfois plus d’une centaine de fois, ici et en tournée. Avec une humilité bouleversante, Robert évoque simplement cette expérience comme celle d’infinies découvertes. Ce que c’est que de partager avec une équipe des visions du monde et de ne plus penser le théâtre uniquement par rapport à sa propre partition de comédien ou sa vision de metteur en scène mais bien plus globalement. Ce que c’est que d’aller chercher d’autres spectateurs. Les publics les plus divers. De créer des liens avec les élèves. De leur donner le goût du théâtre. « Ouvrir l’imaginaire des gens ». De pouvoir donner leur chance à de jeunes compagnies en les accueillant. D’être confronté à des questions d’économie, d’éthique aussi. À ce luxe vertigineux, mais à cette responsabilité, politique aussi, de la programmation. Ce que c’est, tout à coup, que d’être « le directeur », lui qui déteste imposer ses choix. Rôle improbable, peut-être, et il y avait bien de quoi en faire un spectacle – « Ça veut jouer (ou bien ?) » est créé en juin 2023, un seul en scène, l’histoire drôle et délicieusement facétieuse d’un directeur de théâtre qui veut absolument que « ça joue », et où « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite. Ou pas. » Le spectacle, d’ailleurs, sera repris au Funambule, joli théâtre parisien, ce mois de mai 2026.
partir à l’aventure, d’un rôle, d’une histoire, d’un monde
De retour sur sa branche
Aujourd’hui, le voici redevenu le comédien libre et sans attache qu’il n’a jamais vraiment cessé d’être. Rien ne s’est perdu de son désir brûlant, comme neuf, comme innocent, comme indemne de toute déception, de toute désillusion, de partir à l’aventure, d’un rôle, d’une histoire, d’un monde. Et de s’abandonner. À l’autre.
Et avec cette liberté, le risque. Vertigineux. Que le téléphone ne sonne pas.
« Un peintre, un écrivain, il peut travailler. Nous, s’il n’y a pas quelqu’un qui nous donne un environnement pour tout à coup pouvoir jouer, on peut continuer de se former, lire, suivre des stages, travailler seul, mais notre travail ne prend sens que si l’on est engagé sur un spectacle, un film… »
Rien n’est jamais acquis. Pourtant, nulle crainte ne saurait altérer son sourire. Et dans ce sourire, il y a mille vies déjà, mais toujours autant d’émerveillement. Et puis, il y a tous ces instants de grâce, ces moments où le monde semble venir à notre rencontre, ces moments où tout s’ajuste et semble s’aligner, ces moments de communion avec le public.
« J’ai joué plus de 500 fois « François d’Assise ». Et je l’ai joué une fois à l’invitation de Clarisses, en extérieur devant leur couvent. Tout me souriait. Au loin un chien aboyait parfois et ses aboiements auraient pu faire partie de la bande sonore. Le tonnerre s’était mis à gronder lors d’une scène très violente. À un moment donné, François s’adresse aux oiseaux. J’appelle « Mes frères les oiseaux, copeaux de vie envolés de la varlope du charpentier du monde… » – et là, les Clarisses se mettent spontanément à dialoguer avec moi en sifflotant des gazouillis d’oiseaux. Il y avait, dans le public des gens du village, des enfants dont elles s’occupaient, quelques marginaux, un prêtre ouvrier soixante-huitard au look incroyable, etc. Et tout ce monde semblait emporté dans ce moment d’improvisation – et c’était tellement joyeux ! »

Spectacle : Francoise d'Assise ©Claire-Besse
Un spectacle qu’il joue depuis plus de trente ans, et qui est encore programmé – notamment en septembre à Rolle puis en novembre (le 21 à 15h salle Rossier) pour clore la fête du cinquantième anniversaire de l’Alliance Française de Fribourg. « C’est un peu comme mon portrait de Dorian Gray ! Tant que je joue ce rôle, j’ai l’impression que je peux m’autoriser cette fougue, cette fantaisie, cette folie douce, – tous ces mots que j’aime – et puis, cette liberté qu’il avait, comme il était, tout feu tout flammes ! »
Tant de simplicité vous ferait presque oublier que celui qui vous parle a été fait Officier de l’ordre des arts et des lettres par le gouvernement français.