Elle court vite, Jeanne Pasquier.

Elle court vite, Jeanne Pasquier. D’un projet à l’autre, elle se transforme : de comédienne infatigable, curieuse insatiable en danseuse, musicienne, chanteuse, pédagogue. Elle arbore toujours une élégance et une joie de vivre débordante. Il faut courir aussi vite qu’elle si on veut lui parler, la rencontrer, la connaître un peu mieux. Et, quelques jours avant la reprise de son rôle d’Ariel, dans la Tempête ou la voix du vent de W. Shakespeare dans une mise en scène d’O. Porras, j’ai mis mes chaussures de sport et prétexté un bon plat de pâtes. 

Dans cette après-midi de décembre grise et terne, elle a chassé les nuages et convoqué les esprits du théâtre. 

Propos recueillis par Domenico Carli

 

 © Diana M Photography

J’avais neuf ans…

ECOLE-FORMATION : Ma toute première école… J’avais neuf ans et j’allais aux Ateliers Spirale à Genève, dirigés par Michele Millner et Patrick Mohr au Théâtre de La Parfumerie à Genève.

J’ai commencé les Ateliers Spirale parce que ces derniers ont ouvert ce cours pour leur fille avec qui je faisais de la danse - théâtre en suivant les cours de Manon Hotte. Chaque année, nous étions environ entre 13 et 15 élèves. Ces ateliers ont créé une sorte de terreau qui a permis à de nombreuses personnes de suivre ensuite des hautes écoles. J’ai suivi ces cours de neuf à dix-neuf ans. Le théâtre m’a aidé à affronter mon adolescence, si ce n’est sereinement, en tous les cas d’une manière différente. Il y avait des gens originaux. C’est grâce à cette expérience déterminante, que j’ai décidé de suivre une école de théâtre. Je voulais savoir si mon désir de théâtre était lié uniquement aux gens avec qui je le pratiquais ou si cela était indépendant de ce sentiment. Et comme je savais que Michele Millner et Patrick Mohr avaient suivi les cours de Jacques Lecoq à Paris, il me paraissait naturel de suivre une formation dans la même veine. Je me suis renseignée et…j’ai appris qu’il fallait avoir vingt et un ans, j’en avais dix-neuf ! (Jeanne regarde par la fenêtre, ndlr)

Jeanne Pasquier et Céline rey © Guillaume Perret

Ailleurs ! Je voulais vivre ailleurs.

Je voulais quitter Genève, me retrouver dans un autre milieu, avec, « d’autres références ». Ailleurs ! Je voulais vivre ailleurs pour vérifier si mon envie était assez forte.

J’avais entendu parler de Lassaâd Saïdi, qui avait enseigné longtemps chez Lecoq et qui avait ouvert son école à Bruxelles. J’ai postulé et mon dossier a été retenu immédiatement. Durant les trois premiers mois, nous suivions différents cours pendant lesquels nous étions observé.e.s. Au bout de trois mois, ils procédaient à une première sélection. Puis au bout de la première année, il y avait une deuxième sélection.

L’Éveil du Printemps !

J’ai 21 ans. J’ai terminé mes deux années chez Lassaâd et j’ai pu me rendre compte que le théâtre était vraiment enraciné en moi. Or, malgré mon envie de rester à Bruxelles, je rentre à Genève et je travaille avec Michele Millner en 2010, au Théâtre de Poche de Genève sur un projet qui s’appelait Albahaca, puis j’ai été assistante d’Anne Bisang sur un spectacle qui s’appelait Katharina. Nous sommes en 2010-2011, lorsque Patrick Mohr, nous envoie un lien provenant d’Artos (Association Romande Technique Organisation Spectacle, ndlr) qui annonçait qu’Omar Porras cherchait des comédiennes et comédiens-chanteuse-chanteur, pour une production autour de L’Éveil du printemps de Wedekind. C’est lors de cette rencontre avec Omar Porras et le Teatro Malandro, que ma troisième école a commencé. Cela fait maintenant quinze ans que je fais partie de sa compagnie, le Teatro Malandro. C’est mon compagnonnage le plus long. Je n’ai pas oublié, pour autant, les Ateliers Spirales et Michele Millner, que j’ai assistée durant plusieurs ateliers. (Jeanne apprécie ses pâtes et cela fait plaisir au rédacteur, ndlr) Ce qui est amusant, c’est que Ismaël, mon fils ainé, suit actuellement les ateliers, avec Patrick Mohr. 

Une comédienne qui sait bouger sur scène.

ETIQUETTE : (Jeanne sourit, trouve la question marrante, réfléchit le regard soudain grave, ndlr). Je crois en la gentillesse. Je crois que dans la vie, la gentillesse peut être facilitatrice. La gentillesse, non pas comme un synonyme de niaiserie ou de naïveté, mais une gentillesse entendue aussi comme une forme de noblesse. Je ne crois pas être quelqu’un de compliqué. Je crois très fort en la loyauté. Quand on me demande quelque chose, je le fais, on peut compter sur moi. Je crois aussi que je suis quelqu’un de sérieux. Pas sérieuse dans le sens qui ne rit jamais (elle rit en sirotant son café, ndlr). Je crois qu’on me perçoit comme fiable. Mais si tu fais référence au style de comédienne : tragique, comique… ? Je pense qu’on me perçoit comme une comédienne qui sait bouger sur scène, qui s’exprime aussi avec son corps. J’entends souvent cela. Je ne crois pas qu’on me colle une étiquette précise. Je n’ai jamais joué de rôle franchement drôle et je n’ai jamais fait des rôles franchement tragiques non plus… 

Jeanne Pasquier ©Gabriel Asper

Petit miracle, L’Éveil, le Réveil…

RÔLES PRÉFÉRÉS : Ariel, évidemment ! (Tempête ou la voix du vent de Shakespeare, mise en scène O. Porras, 2024). Parce que, peut-être, c’est un des plus récentJ’adore le jouer. J’ai beaucoup aimé aussi jouer La Milagrosa. C’était un personnage de Carmen l’audition, un spectacle né pendant la crise de la Covid (Carmen l’audition d’après G. Bizet, mise en scène O. Porras, 2021). C’était une belle aventure artistique, née de la nécessité de créer, de faire du théâtre pendant ce moment difficile. Les représentations avaient lieu en plein air, sur les places des communes de l’Ouest lausannois, entre autres. (La Milagrosa -le petit miracle-, une petite bohémienne, qui se moquait un peu d’un metteur en scène d’opéra en quête de « sa » Carmen. Jeanne en plus d’une interprétation exquise du personnage, chantait une version bouleversante, de « Alfonsina y el mar », un classique du répertoire latino-américain, ndlr). Il y a aussi, parmi mes rôles préférés, Wendla dans L’Éveil du Printemps, mis en scène par Omar Porras. J’ai beaucoup aimé jouer « Le Réveil » mise en scène de Michele Milner, en 2014, (Récits de femme de F. Rame). Nous avons profité d’une belle tournée organisée par la Comédie de Genève, qui s’appelait le Grand Genève. Nous étions trois comédiennes très liées. La tournée nous a emmenées jusqu’au Chili où nous avons joué en espagnol. Ce texte de Franca Rame raconte l’histoire d’une mère débordée affolée parce qu’elle est restée endormie. Elle court après mille tâches, perd ses clés… Complètement dépassée, elle entre en crise. -Je n’étais pas encore maman à l’époque, maintenant cela me parle beaucoup plus !- Lorsqu’enfin elle retrouve ses clés, elle s’aperçoit que c’est dimanche ! Soulagée, elle se rendort, en regrettant que toute la vie ne soit pas faite de dimanches. C’était vraiment génial ! Il y avait trois monologues, reliés entre eux, avec des parties communes. Dans un autre registre, j’ai beaucoup aimé jouer Cendrillon (Le Conte des contes d’après G. Basile, Mise en scène O. Porras 2020.) C’était un chœur de Cendrillons. 

RÔLES RÊVÉS : J’aimerais bien rejouer mon tout premier rôle, Groucha Vachnadzé dans Le Cercle de craie caucasien de Brecht. J’avais 9 ans, je venais de commencer le théâtre et on avait monté ce texte. Et à 9 ans, je disais, je murmurais le texte de tout le monde, en articulant silencieusement. Puis, suite à la remarque de ma sœur, j’écoutais mes camarades bouche close. J’aimerais bien rejouer Groucha, maintenant, après toutes ces années, toutes ces expériences. Depuis quelques temps, je suis retombée “dans” Brecht (en animant un atelier de jeu masqué sur La Bonne Âme du Se-Tchouan de B. Brecht pour la classe pré-professionnelle au Conservatoire de Fribourg , ndlr). Probablement c’est l’époque qui le demande. Brecht, Dürrenmatt…ce sont mes compagnons du moment.

Un autre rôle que j’aimerais bien jouer une fois, c’est la Nourrice (Roméo et Juliette de W. Shakespeare). Un rôle difficile mais que je trouve très intéressant. Un contre-emploi total…Mais pourquoi pas !? Ou encore Viola (La Nuit des rois de W. Shakespeare). Encore un personnage qui se déguise en garçon…J’aime bien ces transformations entre le masculin et le féminin. Ou encore, tout à fait autre chose, Médée ! Je ne sais pas si j’en serais capable, mais c’est un rôle qui me titille bien. Un rôle solide, tragique, qui offre de la matière. Ou encore Nina (La Mouette de Tchekhov), tellement fascinante.

RÔLES À ÉVITER : Je ne sais pas trop. Il faudrait voir la vision, le point de vue du ou de la metteur.e en scène.  

 © Magali Dougados

Transmettre quelque chose que quelqu’un t’a appris est, pour moi, fondamental. 

FORMATION-TRANSMISSION :  La transmission et la formation, qui sont deux faces d’une même médaille, ont toujours fait partie de ma manière de travailler. Former les autres, me paraît non pas obligatoire, mais évident, normal. J’aime faire ça, même si je ne pourrais pas enseigner uniquement. J’aime trouver la manière précise d’expliquer telle ou telle chose à cet élève en particulier. Voir ce qui fonctionne. Travailler avec l’humain. Transmettre une notion, un geste que quelqu’un t’a appris est, pour moi, fondamental.

D’ailleurs je continue à me former. C’est très important ! Par exemple, après 15 ans de compagnonnage avec Omar Porras, je continue à me former avec lui. Je continue toujours à apprendre, même après toutes ces années ! Et lorsque nous répétons encore et encore les exercices du training, celui-ci évolue, il se transforme, s’enrichit en fonction du projet. Nous explorons le training, nous le décortiquons d’une autre manière. J’en découvre toujours d’autres parties.

Sentir ce qui est nécessaire à ce moment de mon parcours.

Pour moi, ce n’est plus une question ! Continuer à me former dans des disciplines différentes est une nécessité vitale. Demeurer curieuse, sans me disperser, bien sûr. Il faut savoir choisir, sentir ce qui est nécessaire à ce moment de mon parcours. Il m’est tout aussi important de me former que de creuser un certain terrain, une discipline existante, pour aller plus loin, ouvrir de nouvelles voies, explorer des sensations inattendues… (Jeanne regarde ses mains, ndlr) Exprimer des émotions insoupçonnées. 

Je pense aussi qu’il faut maintenir notre curiosité toujours en éveil, c’est essentiel pour la transmission et la formation. Cette curiosité ne devrait jamais s’éteindre, car sinon on se cloisonne, et on commence à penser que “ ma” manière de faire est la meilleure. Et là on commence à s’appauvrir. 

Je rêve d’aller suivre un stage à Bali, suivre un maître du jeu masqué… mais cela est difficilement compatible en ce moment avec mon métier de jeune maman, quoi que ! (Jeanne attaque le dessert, ndlr).

©Lauren Pasche

 Ce n’est pas une raison pour baisser les bras.

ÉVOLUER ? : Un.e artiste se doit d’évoluer Oh Oui ! C’est essentiel. On ne peut pas s’arrêter sur des acquis. La curiosité, encore elle… ! Même s’il me manque toujours du temps. J’aimerais voir cette pièce, cette chorégraphie, et ce film qui passe que quelques jours… Écouter ce concert, aller voir du théâtre, des choses différentes… Je suis insatiable ! Cela me manque, le temps me manque cruellement.  Ce qui m’intéresse, quand je vais voir un travail, ce sont les gens, la manière choisie pour aborder telle thématique ou tel sujet, observer leur point de vue, leur manière de travailler, leur goût. Ça me questionne, ça me renvoie à mon expérience. Quand je me retrouve face à un spectacle qui est réussi, je trépigne, je me dis : « Ahhh ! J'aimerais être avec elles, avec eux sur le plateau ! »

Je viens de voir Presque Hamlet (de Dan Jemmet créé en 2001) avec Gilles Privat et ça m’a donné envie, même si je ne pourrais jamais jouer comme lui, ni à sa place.

Je me suis dit : « Ah ! J’aimerais être là-dedans ! »

Le mot “Évolution” m’invite aussi à penser au monde qui nous entoure. Il est difficile de lutter, pas facile de ne pas rester consternée par cette période franchement pas très joyeuse, mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Il y a des choses à faire, des combats à mener, à tous les niveaux. Je me bats contre moi-même et mes propres fantômes, car je trouve que je n’en fais jamais assez. Je me dis toujours “il faudrait”…que je fasse encore ceci et ceci, que je m’engage dans cette association et de participer de manière suivie, quotidienne.

Je devrais en faire plus, m’engager encore plus… L’objectif est encore loin, mais j’y travaille.

L’éducation est un levier important pour contrer les retours en arrière, les violences.

ÉCOLUTION (néologisme né d’une faute de frappe, ndlr) : Quel mot bizarre…Ça m’inspire beaucoup, mais j’ai l’impression, à nouveau, de ne pas en faire assez à ce sujet. Je pense qu’il faut que l’on réagisse urgemment en tous les cas, car nous n’aurons bientôt plus le choix.

RÉVOLUTION : J’y crois, bien sûr… peut-être pas dans la grande révolution. Et là, je pense au Chili avec une grande tristesse (Jeanne triture nerveusement un morceau de papier, ndlr). Je crois, par contre, aux petites révolutions, celles qui sont à notre portée. Nous ne sommes pas encore dans un pays où il est interdit de s’exprimer, donc je suis attentive, j’essaye de me battre contre la pensée unique, contre une certaine auto-censure imposée par le politiquement correct.

FÉMINISME : Tout le monde devrait être féministe. Être féministe, certes, mais pas de manière exclusive. Quand la cause se referme sur elle-même, quand cela devient trop extrême, je ne suis plus d’accord.

Petite anecdote : quand je suis rentrée de la maison de naissance avec mon premier garçon, la première chose que ma mère m’a mise sur ma table de nuit, c’était un article, je crois que c’était dans La Tribune, intitulé : “Mon fils, tu seras féministe !”. Je me suis dit : « message compris, Maman ! » C’était très clair. Il faut dire aussi que j’ai vécu dans un environnement féministe, ma mère, politicienne, était souvent en réunion ou en déplacement, c’est donc mon père qui restait à la maison ! Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Même si on constate une légère amélioration de la condition de la femme nous devons rester vigilant.e.s ! Il n'y a rien d’acquis pour toujours. L’éducation est un levier important pour contrer les retours en arrière, les violences (et le rédacteur acquiesce, ndlr).

En ayant deux garçons, je constate que le discours à transmettre n’est pas si évident. Certes ils doivent respecter leurs petites camarades, leur laisser la place mais ils ne doivent pas non plus s‘effacer totalement. Actuellement, ils sont encore petits, mais ces questions reviennent régulièrement sur la table, provoquées aussi par l'environnement. Elles deviendront plus cruciales encore lorsqu’ils seront ados, jeunes adultes.

Un sujet qui me touche particulièrement et qui me révolte est celui du féminicide. Et combien de féminicides encore en Suisse en 2025 ? (En Suisse, toutes les deux semaines, une femme est tuée par son mari, son partenaire, son ex-partenaire, son frère ou son fils, parfois par un inconnu. Le Bureau fédéral de l'égalité des sexes rapporte que chaque semaine une femme survit à une tentative de féminicide - source: stopfeminzid.ch, ndlr).

Aujourd’hui les droits des femmes sont à nouveau contestés. Il faut continuer à se mobiliser pour que les femmes soient plus présentes dans la société sans que le seul fait d’être une femme soit synonyme de promotion automatique. Je me souviens de mon travail de maturité qui consistait à écrire une pièce. Avec ma camarade, nous avons écrit et joué « Rouge », une pièce qui parlait de la vie de Camille Claudel. Cette pièce questionnait le statut de la femme à la fin du XIX ème. s, ses relations sentimentales, familiales, artistiques…

Donc comme tu le vois, ces questionnements m’habitent depuis fort longtemps.

J’adore la musique, j’aime danser… Beaucoup !

FAMILLE : Je pense à ma grand-mère, qui aurait voulu faire du théâtre, mais qui a été empêchée par son père, car, avait-il prétexté, il y avait déjà son aîné qui en faisait ! Donc quand je lui ai dit que je faisais du théâtre, j’ai vu briller dans les yeux de ma grand-mère, un éclat, une lumière scintillante. J’ai senti qu’elle était super fière, et qu’enfin, après quelques générations, elle accomplissait un rêve. 

Mais je pense aussi aux familles artistiques. J’ai toujours fonctionné dans le théâtre par famille. Cela a commencé aux Ateliers Spirale, car ce sont des gens avec qui je me sens bien, avec qui j’ai envie de continuer, de continuer à travailler. Ça été pareil aussi avec le Malandro. Je me suis dit voilà une famille à laquelle j’appartiens. Ce n’est pas une appartenance exclusive, mais j’y reconnais une fibre, une manière de faire, une possibilité de théâtre, un imaginaire, des affinités. 

MUSIQUE : Musicienne, clarinettiste, chanteuse. La musique, pour moi, est totalement en écho avec ma manière de concevoir le théâtre. Dans mon travail de comédienne ou de metteuse en scène, je travaille énormément avec la musique et, quand j'interprète de la musique, je m’appuie sur le théâtre. C’est vraiment un dialogue très présent, j’adore la musique, j’aime danser… beaucoup ! Il y a un groupe colombien que j’adore, Puerto Candelaria, (très bon groupe, ndlr), ce groupe a inspiré en partie La Revuelta (Jeanne joue de la clarinette dans cette super fanfare, ndlr). Ces temps, j’écoute aussi beaucoup de chansons françaises, notamment une chanson de Suzane : “Je t’accuse”. C’est une chanson qui dénonce une justice qui ne soutient pas les femmes qui tentent de dénoncer leur abuseur. J’ai toujours été très attentive aux mots. Très jeune, j’ai aimé Mc Solaar, maintenant je suis sensible à Gaël Faye, Phanee de Pool, une artiste suisse !

CINEMA : Aucune expérience, si ce n'est des voix off pour un film fait aux ateliers spirale, mais pas d'envies particulières...Je suis plus une femme de théâtre. Cependant, le travail des voix off m'intéresse beaucoup, notamment le doublage ou des expériences radiophoniques.

ADMIRATION : J’ai des admirations dans des domaines très divers. Professionnellement, j’admire mes collègues qui s’obstinent, qui insistent, qui cherchent, se passionnent, innovent. En même temps, j’admire aussi ma voisine célibataire, mère de deux enfants. J’admire comment elle réussit à gérer son quotidien. Puis j’ai des admirations plus “lointaines” : Chaplin, Frida Kahlo…Comment a-t-elle fait pour se réinventer après son accident et produire, couchée dans son lit, une peinture aussi miraculeuse ? 

Je n’appartiens à personne, mais je continue, j’avance avec, je collabore.

APPARTENANCE : Je n’appartiens à personne, mais je continue, je collabore, j’avance avec. Le danger de l’appartenance, c’est le cloisonnement. Il est important pour moi de rester la plus libre possible. Il est plus que nécessaire de faire ce qui nous plaît, dans la manière que nous décidons, et non pas ce qui va plaire aux critiques ou au public. C’est à nous de les surprendre. Je ne veux pas me conformer encore aux modes, aux genres. La Suisse est un petit pays, mais si, en plus, on se limite, nous finirons par nous appauvrir. 

 © Diana M Photography

Il est important de défendre le collectif au théâtre, défendre le fait de raconter ensemble des histoires.

TON ART, UN METIER : Je crois qu’il faut rester ouvert.e, revendiquer son style mais sans cloisonner complètement la pensée. Parfois, je constate que nous nous freinons les uns les autres, parce qu'on se doit d’appartenir à un certain genre. Je sens qu’il y a une tendance à imposer ou à s’imposer des éléments obligatoires dans le spectacle, une sorte de manuel de salle. Il faut qu’il y ait ça, ça et ça dans un spectacle pour qu’il puisse exister, sinon, il n’est pas valable, il n’est pas viable. Cela est, pour moi, un vrai danger d’appauvrissement. Tout en pensant au public, l’artiste doit pouvoir se dire : j’ai envie de dire ça comme cela, et puis que c’est très bien qu’un.e autre artiste le dise selon son style. Sans cette liberté, je crains un appauvrissement de nos propositions, un enfermement sur nous-même. Encore une fois, la Suisse est un petit pays si, en plus, toutes les propositions se ressemblent, ce sera triste. 

L’autre phénomène qui m’inquiète est ce discours qui remet en question l’utilité de la culture, qui assène des coupes budgétaires dangereuses pour la survie de nos métiers. On se doit de rester vigilant.e.s et de chercher à atteindre d’autres publics, les spectateurs et spectatrices qui hésitent à se rendre dans un théâtre. Comment créer une forme populaire de théâtre. (Jeanne s’enflamme, ndlr). Le théâtre doit continuer à raconter des histoires. Pas forcément sa propre histoire, mais des histoires qui nous touchent toutes et tous individuellement. Dans presque tous mes spectacles, que ce soit avec Lassaâd, le Théâtre Spirale ou, plus récemment, avec Omar Porras, nous travaillons toujours la choralité, et paradoxalement, c’est à travers ce travail choral que mon individualité ressort. Elle ressort beaucoup plus que si je me pose toute seule, à parler de moi. J’en suis persuadée. C'est à travers le chœur, les autres, que tu fais raisonner qui tu es. Il est important de défendre le collectif au théâtre, défendre le fait de raconter des histoires ensemble.

Profiter des occasions qui se présentent ou les provoquer.

ÂGE : Je n’y suis pas spécialement sensible, même si j’ai subi un petit coup à mes trente-cinq ans, car certains, autour de moi, disaient qu’à trente-cinq ans tu es plus proche des cinquante que des vingt (rire nerveux, ndlr). J’ai eu une espèce d’angoisse ! Je n’ai fait que ça ! Le temps passe trop vite et il ne faut pas le perdre. Profiter des occasions qui se présentent ou les provoquer. Même si l’époque est difficile je me sens en phase avec elle car je suis active dans cette époque. Il n’est pas toujours évident d’être cohérente avec ses convictions, cela demande beaucoup d’énergie…Heureusement le théâtre, les poètes, les auteurs nous aident. Ils posent les bonnes questions. D'ailleurs pour revenir à Brecht et à La Bonne âme, Brecht, pose le questionnement de comment faire le bien. À la fin de la pièce, Brecht nous dit : “Cher public (…) Ce dénouement ne vaut rien (…) Où est la solution ? (…) Cher public, va, cherche ! (…) » Ça veut dire que Shen-Té, le personnage principal de la pièce, n’a pas réussi à trouver comment être bonne, gentille, dans ce monde. Je trouve hyper fort quand Brecht se demande s’il faudrait un autre monde ? D’autres dieux ? Ou pas de dieu du tout ? Brecht pose la bonne question, mais c’est à nous de trouver notre solution.

La culture empêche de se refermer sur soi, elle permet d’avoir un regard plus ouvert !

AUTEUR.E. DU CŒUR :   Quelqu’un qui m’a marqué en tant que jeune lectrice, c’était D. Pennac, avec la saga Malaussène, j’ai adoré ça. Puis, j’ai eu des phases : Kundera, Garcia Marquez, Fred Vargas, Ken Follet…J’aime lire, même si je n’ai pas assez de temps.

SUISSE-GENÈVE-FRIBOURG-COLOMBIE-EUROPE-MONDE : Tout ! Je veux aller partout. Je dois avouer que cela fait longtemps que je n’ai pas voyagé loin. Une partie des membres de ma famille vit au Chili. Je ne les ai plus revus depuis 2019, avant que n’éclate la pandémie de la COVID. Ils me manquent, leur chaleur humaine, leur envie de vivre, la manière qu'ils ont d'exprimer leurs sentiments me manquent.

CULTURE :  il faudrait définir ce qu’est la culture, puis il faudrait vérifier que tous ont bien les moyens, les outils pour se cultiver. À partir de là, oui, la culture est importante. Mais elle ne doit pas devenir un outil qui juge ou qui se prête à la critique discriminante. Il ne faut pas que, sous de faux prétextes, les gens s’excluent. La culture empêche de se refermer sur soi, elle permet d’avoir un regard plus ouvert ! (merci beaucoup, Jeanne ! ndlr)

TOURNÉE DU SPECTACLE "LA TEMPÊTE" :

Neuchâtel – Suisse 22 – 23.01.26 Théâtre du Passage

Bourges – France 28 – 29.01.26 Maison de la Culture de Bourges

Caen – France 31.03 – 03.04.26 Théâtre de Caen

Domenico CARLI est un auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre originales et adaptations, metteur en scène, comédien, pédagogue, animé d’une curiosité tous azimuts. Cet amoureux de l’Adriatique aime se lever tôt le matin pour voir poindre une idée nouvelle et provoquer des rencontres inattendues