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Qu’ils crèvent les critiques!

De Jean-Pierre Léonardini, Les solitaires intempestifs

«On peut perfidement dire que le pain quotidien de la presse en général, ce n’est pas l’art, tout au plus vaguement la culture, mais bel et bien l’opinion, qu’au pire on définirait comme le substitut de l’idée chez ceux qui n’en ont pas. La critique, elle, a pour tâche l’affirmation d’un point de vue soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style».

Le style, donc. Pour qui a croisé le critique de théâtre Jean-Pierre Léonardini, il est clair que chez ce dernier le style se double d’une élégance qui n’est pas seulement vestimentaire. Homme de lettres et de l’être, au regard pétillant et toujours bienveillant, Léonardini pratique la critique avec un raffinement et une érudition qui enchantent. Ce qui n’empêche pas les coups de gueule, comme en témoigne d’ailleurs le titre un brin provocateur de son livre. Une provocation qui n’est d’ailleurs que le constat d’une situation: la critique crève, encombrées par des considérations qui n’ont plus grand chose à voir, justement, avec la critique. Que l’on songe à cet éditeur délégué d’un grand quotidien suisse qui déclarait à ses troupes: « Je ne veux que du positif à propos des spectacles». La critique, quand elle est constructive et repose sur de solides argumentations, n’a pourtant pas pour but de détruire mais bien de mettre en lumière l’objet qu’elle observe. Cette lumière, Léonardini la dispense depuis un demi-siècle dans les pages de L’Humanité.
C’est cette histoire-là, celle d’un sacerdoce au service du théâtre, qu’il raconte dans ce délicieux petit bouquin écrit d’une plume alerte et inspirée. L’auteur nous balade ainsi de la rédaction du quotidien communiste, où il se dirige vers le théâtre un peu par hasard, aux scènes de France, évoquant des figures telles que Chéreau, Benedetto ou Desarthe. « La critique est un exercice d’insatisfaction permanente », note-t-il, lui « le bedeau scrupuleux », sans toutefois être jamais désabusé.
Car c’est aussi d’amour dont il question. Lequel n’économise pas toujours les querelles: le chapitre consacré au Festival d’Avignon 2005 revient avec pertinence sur cette édition placée sous l’égide de Jan Fabre qui « fut d’un coup l’épicentre d’un séisme médiatique abracadabrant ». Dans L’Humanité, Léonardini relève alors « l’absence d’acte dramatique rassembleur dans la Cour ». Un simple constat, d’ailleurs nuancé. « L’ennui », poursuit-il « est que ce constat /…/ a dû croiser des braiments poujadistes au nom du fantôme travesti du Vilar des origines, celles d’un « théâtre populaire » derrière lequel s’abritent ceux qui réfutent toute velléité de recherche dans une pratique qui, bon an mal an, s’est depuis sans cesse métamorphosée ». C’est que, loin d’opposer les Anciens et les Modernes, l’auteur assouvit sa soif de théâtre à toutes les sources. Chez lui, point de chapelle, mais l’application au quotidien de la fameuse réplique de Laurent Terzieff: « Le théâtre n’est pas ceci ou cela, il est ceci ET cela ». Car ce qu’attends Jean-Pierre Léonardini du théâtre, c’est « qu’il fasse un bruit d’enfer à même de réveiller les morts-vivants que nous sommes ». Un fracas, oui, destiné à couvrir celui désespérant d’une époque dont il est l’un des derniers dandys spirituels.

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