Vincent Rime, doux équilibre

Avant de rencontrer Vincent, je consulte son site internet. Je tombe sur une courte biographie qui m’interpelle. J’y lis : « Naît à Epagny en 1976, au pied du château de Gruyères. Roule sur un vélomoteur Cilo Trial ingénieusement maquillé. Découvre le théâtre amateur avant d'être amateur de théâtre. Sent qu'une idée lui pousse derrière la tête. Quitte le bercail pour exercer en tant qu'ingénieur en mécanique. Conçoit la journée des appareils capables de découper parfaitement le carton ondulé, repart le soir avec son idée derrière la tête. Franchit le pas et le seuil de l'école Serge Martin, en sort diplômé en 2007. Ne cesse de jouer dès lors […] tout en prêtant main forte à la conception de décor, ce qui lui permet de conserver son goût pour les mécanismes bien huilés. »

Les images défilent. On sent la benzine du vélomoteur, la générosité d’une troupe amateure, le concret des machines et l’amour du métier. 

Nous nous retrouvons en fin d’après-midi au théâtre Nuithonie avant une première. Le café est presque vide, une musique d’ascenseur en fond. Vincent sort de la première de « La Nuit des Vilains » au théâtre des Osses, dans une mise en scène de Sylviane Tille. Il semble serein. J’ai toujours admiré ce calme et cette bonhomie. La voix est douce, l’échange agréable.

Entretien signé Joséphine de Weck

© Frederic Grangier

Tu dis que tu as découvert le théâtre amateur avant d’être amateur de théâtre… peux-tu m’en dire plus ?

Mon père faisait partie d’une troupe de théâtre amateur à Gruyères. C’est ainsi que je me suis retrouvé pour la première fois sur scène à l’âge de sept ans. Evidemment, je jouais un rôle de figuration. Ce que je trouve extraordinaire dans le théâtre, c’est l’équipe. Tout à coup, on fait partie d’une famille qui se réunit autour d’un événement. Cet événement fait peur et en même temps rassemble cette famille. J’ai été baigné dans le théâtre amateur avant même d’avoir lu un texte de théâtre.

Le premier rôle que j’ai interprété, je devais avoir quatorze ans. Nous avions monté un gros spectacle dans la cour du château de Gruyères. J’étais le plus jeune interprète…

C’est donc une histoire familiale ?

Clairement. Dans ce spectacle, il y avait aussi mon père, mon frère et ma sœur. Il n’y a que ma mère qui n’a pas fait de théâtre, même si elle était toujours là pour nous soutenir. Elle a même soufflé parfois ! Mais elle n’a pas fait ça longtemps car cela la stressait trop.

De ce que tu me décris, j’ai l’impression que c’est une expérience possible uniquement à la campagne…

En tout cas, c’est une expérience de village. Tout le monde se connaissait. J’avais fait partie de la fanfare qui était également là, tout comme les chœurs de la commune. Tous les villages alentour étaient impliqués. C’était magnifique.

Banc © Jean Baptiste Morel

Et après ?

Quand j’avais dix-huit ans, nous avons refait un spectacle tout l’été, « Lysistrata » d’Aristophane. A nouveau, c’était une énorme bastringue avec des musiciens et des chœurs. Avec la compagnie amateure « La Catillon », j’ai fait de nombreux spectacles.

Je suivais aussi mon oncle Yves [*Yves Jenny], qui était déjà comédien professionnel. De plus en plus, l’idée d’en faire mon métier me titillait.

Si je suis sincère, dès cette première expérience à quatorze ans, je savais que je voulais faire du théâtre. Mais mes parents n’étaient pas emballés. Ils voyaient Yves qui galérait parfois. Ils m’ont conseillé de faire autre chose avant. C’est vrai que je n’étais pas encore prêt à faire le pas. C’est pour cette raison que j’ai fait l’école des métiers, puis l’école d’ingénieur, un peu par facilité mais aussi par intérêt. La mécanique m’a toujours passionné. J’ai alors travaillé en tant qu’ingénieur, puis au bout d’un moment, j’ai décidé qu’il était temps de se lancer.

Quel âge avais-tu quand tu as fait l’école Serge Martin ?

J’ai commencé à faire les concours aux alentours de vingt-cinq ans après avoir travaillé en tant qu’ingénieur. Pendant une année, j’ai travaillé en tant qu’assistant à l’école d’ingénieurs, puis trois ans dans une entreprise internationale à Lausanne qui fabrique des machines à découper et peindre du carton pour des grandes marques.

Que le théâtre soit amateur ou professionnel, jouer reste jouer.

Donc tu as mis le pied dans le théâtre plus pour son aspect collectif que pour l’étude des textes dramatiques…

Oui ! D’ailleurs, on me l’a fait comprendre quand j’ai voulu intégrer le cursus professionnel. Il a fallu que je désapprenne certains codes et manières de jouer, issus du théâtre amateur. Mais fondamentalement, que le théâtre soit amateur ou professionnel, jouer reste jouer. On me reprenait sur mon intonation, ma manière d’approcher le texte, le placement du corps… Je ne me souviens plus exactement ce qu’on me reprochait.

Tu construis également des décors de théâtre. C’est quelque chose que tu as commencé dès le début ?

A l’école Serge Martin, il y a une expérience du jeu totale. Lorsque tu crées tes projets, tu crées également les décors, les costumes, etc. Tu touches à tout.

En sortant, j’ai été engagé uniquement en tant que comédien jusqu’à « L’anniversaire » de Harold Pinter dans la mise en scène de Sylviane Tille.

J’y jouais un petit rôle. Pendant les répétitions, Sylviane a fait part de son souhait de voir deux comédiens arriver de derrière le décor comme s’ils étaient sur une plateforme qui monte. Je lui ai dit que je pouvais essayer de fabriquer une sorte d’ascenseur à main. Je me suis mis à l’atelier d’Alain [*Ménétrey, directeur technique de Nuithonie] et j’ai commencé à travailler. Au début, il me regardait bizarrement. « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? », semblait-il se demander. Mais peu à peu, il a vu que je savais ce que je faisais et il m’a accepté avec beaucoup de gentillesse.

Et le.a scénographe n’a pas mal pris ton intervention ?

Pas du tout. C’était Julie Delwarde. Le décor était fait. Il avait été construit par Martial Lambert. Il était énorme avec des escaliers, des portes… vraiment énorme ! Et moi, je faisais un truc derrière qui ne se voyait pas depuis le public. Il s’agissait d’un pur artifice. De fil en aiguille, j’ai commencé à construire des décors. Cette collaboration se fait essentiellement avec la compagnie de l’Efrangeté.

J’ai besoin d’avoir un équilibre entre le côté pratique et le côté « plateau », plus mental.

On ne t’a jamais sollicité en tant que scénographe ?

Je ne suis pas scénographe. J’ai les idées pour construire des mécanismes mais la question esthétique de l’objet m’échappe. Je suis un constructeur pur et dur.

 ©Jean Baptiste Morel

J’ai l’impression que le personnage vient à toi. C’est plutôt lui qui va te trouver que toi qui vas le chercher. C’est forcément toi, quelque part… il s’agit plus du chemin qu’il va prendre pour te rencontrer.

Qu’est-ce qui te plaît dans la construction ? Est-ce un contrepoint au métier du comédien ?

J’ai besoin d’avoir un équilibre entre le côté pratique et le côté « plateau », plus mental. Si je n’ai que ça pendant trop longtemps, je me perds. J’ai besoin d’avoir quelque chose de manuel, d’être dans le faire. Que ce soit dans le théâtre, ou dans mon atelier, j’ai besoin d’avoir les deux.

Et alors, comment construis-tu un personnage ?

Au début, je me laisse guider. Je ne vais pas essayer de le créer tout seul chez moi. J’essaie d’arriver aux répétitions assez neutre. Idem avec l’apprentissage du texte. J’écoute ce que l’on me dit. J’essaie d’aller dans la direction que le metteur ou la metteuse en scène aimerait que je prenne. Mais je ne dirais pas que j’ai une idée préconçue. Je ne vais pas arriver avec plein de propositions qui définissent le personnage. Je ne suis pas sûr non plus que je « construise » vraiment le personnage avec un background, etc.

J’ai l’impression que le personnage vient à toi. C’est plutôt lui qui va te trouver que toi qui vas le chercher. C’est forcément toi, quelque part… il s’agit plus du chemin qu’il va prendre pour te rencontrer.

La-nuit-des-vilains-©-Sylvain-Chabloz.

Et quel personnage joues-tu en ce moment ?

Là, c’est un rôle fantastique ! Je joue Macbeth et Lady Macbeth… en même temps.

En même temps ? Comment tu fais ça ?

C’est une pièce masquée. Cela signifie qu’un côté du masque représente Macbeth et de l’autre côté, Lady Macbeth. C’est génial à faire.

Et comment ça se passe, cette partition schizophrénique ?

Au début, j’ai pas mal flippé parce que Sylviane doutait elle-même de ce choix de double personnage. Cela pose une grosse question au niveau des adresses. Quand je suis au plateau, chaque personnage ne peut regarder que dans un sens ! Mais dès que nous nous sommes mis au travail, nous nous sommes directement amusés. Et maintenant, ce n’est que du plaisir !

Quelles stratégies avez-vous trouvé pour l’adresse ?

Nous avons posé le code du bi-face en début de spectacle, et ensuite, nous nous sommes arrangés pour que les personnages à qui je m’adresse soient du bon côté. Il y a une ou deux répliques qu’on a dû changer mais pas beaucoup plus. Parfois, je parle à un personnage qui est derrière moi tout en gardant le bon axe pour le masque. Cela fonctionne très bien. C’était un beau défi.

Avec le masque, tu cherches moins le naturalisme. Le sens passe par ailleurs.

Tu aimes travailler avec les masques ?

J’aime bien, oui. Avec Sylviane, il y a aussi le travail visuel qui me plaît beaucoup.

Ca change quelque chose pour toi dans le jeu ?

Clairement ! Tu joues plus grand. Tu grossis le trait. Physiquement, il y a une précision, un dessin différent.

J’imagine que cela te donne aussi une liberté différente comme il y a une étrangeté de fait liée au masque…

Oui, tu cherches moins le naturalisme. Le sens passe par ailleurs.

La liste des spectacles dans lesquels tu as joués est impressionnante. On y trouve également une grande fidélité à certain.es metteur.ses en scène. Je pense notamment à Sylviane Tille, Julien Schmutz, Lorenzo Malaguerra, Geneviève Pasquier… Comment vis-tu chaque aventure théâtrale ? Est-ce qu’au fil du temps une routine s’installe ?

Une routine, non, je ne pense pas. Chaque projet est différent. Evidemment, il y a quelque chose de particulier à travailler avec les mêmes personnes régulièrement, comme avec Sylviane ou Julien. Il y a des manières de travailler que tu connais et donc tu peux aller plus vite dans le processus. Là, dans « La Nuit des Vilains », nous sommes quasiment toujours la même équipe de base avec François Gendre à la musique, Mario Torchio à la lumière… le spectacle se construit à une vitesse folle. Céline Cesa aussi est toujours là. C’est génial. Ce n’est pas une routine car c’est aussi un plaisir de retrouver les gens. C’est toujours la fête, les projets de l’Efrangeté ! Aussi parce que je joue et je construis.

Quand tu travailles avec des gens que tu connais, tu as aussi moins l’appréhension du début des répétitions. Mais le travail reste le même. L’avantage de travailler avec une équipe que tu connais permet d’aller plus loin.

Avant tout, je travaille avec ces personnes-là car ce sont de belles personnes, extrêmement bienveillantes. C’est également une histoire d’amitié.

Le Grand Theatre ©Jean Baptiste Morel

Quelles sont pour toi les particularités du théâtre pour enfant ?

Il y a quelque chose d’extrêmement direct avec un public d’enfants. Ils n’ont pas encore les codes. S’ils s’embêtent, ils vont te le faire sentir. Il y a un côté hyper vrai. Après, à toi de t’en sortir avec ça ! Parfois, c’est rude, surtout avec les ados.

Tu te souviens d’une représentation particulièrement difficile avec un spectacle jeune public ?

Une fois, au 2.21, j’avais un groupe juste devant moi qui faisait n’importe quoi. Tu sens la colère monter en même temps que tu joues et tu te demandes comment tu vas réussir à gérer. Si tu les insultes, ils ont gagné. C’est fini. Mais c’est vrai que parfois tu aurais juste envie de dire : « Fermez vos gueules ! » Ce qui serait la chose la plus idiote à faire…

Qu’est-ce que cela signifie d’être comédien à Fribourg ? Il y a peu de théâtres… cela implique de travailler souvent avec les mêmes structures…

Ce que je remarque, c’est qu’il faut effectivement toujours garder un lien avec d’autres villes. Sinon, c’est prendre le risque de ne pas avoir assez de travail. J’ai de la chance car j’ai toujours travaillé avec des personnes d’ailleurs. Mais c’est vrai que dernièrement j’ai principalement été employé par des compagnies fribourgeoises et je sens que j’atteins une limite. Je dois donc élargir le cercle. Il y a aussi moins d’argent, moins de créations à Fribourg…

Être comédien à Fribourg, c’est aussi faire du théâtre dans un milieu différent d’une grande ville, à un endroit qui ne se dit pas le « centre ». Comment vis-tu cette réalité ?

C’est vrai que je ne ressens pas le besoin de « monter à Paris ». Cette idée ne m’a jamais donné envie. J’aime ma région, j’aime vivre ici. Et j’aime aussi partager avec les personnes qui me sont proches. Faire des spectacles et que ma famille vienne les voir, ça me fait plus plaisir que jouer ailleurs. Je suis heureux si je peux continuer à faire du théâtre dans ma région.

Et tes filles, elles viennent te voir jouer ?

Bien sûr ! Chaque fois qu’elles peuvent. Il n’y a pas beaucoup de spectacles qu’elles n’ont pas vu. L’une d’elles est un peu plus sensible. Je porte une attention particulière aux spectacles qu’elle vient voir. Mais sinon, elles viennent tout voir. Je fais aussi le tri des pièces qui pourraient les ennuyer. C’est tout l’enjeu car, comme elles viennent voir beaucoup de théâtre, je veux éviter de les dégoûter.

Est-ce que ça te met une pression particulière lorsqu’elles sont dans la salle ? Ou quand ta femme est dans le public ?

Plus quand ma femme est là, oui ! Mes filles… mes filles, elles sont très peu objectives, moins que ma femme, je pense. (rires) Je suis heureux qu’elles puissent venir. En général, elles viennent même plus d’une fois.

Je me souviens d’une fois où nous avions fait une pièce de l’Efrangeté et nous avions demandé à la classe de ma fille de venir voir la générale. Elle devait avoir six, sept ans. A la fin, j’avais dit un mot après les saluts. Elle a couru vers moi et m’a sauté dans les bras, mais elle ne me regardait pas moi, elle regardait ses camarades pour vérifier ce qu’ils voyaient. C’était adorable… C’était sa manière de dire : « Regardez, c’est mon papa ! »

Est-ce que l’une d’elles aimerait faire du théâtre ?

Il y a en une qui fait du théâtre amateur dans la troupe « La Catillon » où j’ai également commencé.

Et tu l’encouragerais à en faire son métier ?

Je ne crois pas. Je ne vais pas la dissuader mais je ne vais pas l’encourager non plus. Nous ne nous trouvons pas dans une période faste au niveau de la culture…

C’est plus le rapport humain qui m’intéresse qu’un genre de théâtre ou d’esthétique. 

Quel est ton regard sur le théâtre romand ?

Je vais beaucoup voir les spectacles des personnes que je connais. Ce qui me plaît, c’est avant tout les rencontres. C’est plus le rapport humain qui m’intéresse qu’un genre de théâtre ou d’esthétique. Avant d’avoir joué dans une pièce, je n’arrive pas à dire si ce sera bien ou non. En lisant juste le texte, je trouve très difficile de juger. Cela dépend tellement de ce que le metteur ou la metteuse en scène va en faire et comment l’équipe va s’en emparer.

Je n’ai donc pas de pièce en particulier que j’aimerais absolument jouer… quoique, j’aimerais vraiment une fois jouer dans une pièce en alexandrins.

 

Comment vis-tu cette place un peu à part des gens du théâtre dans la société ?

J’ai besoin de rester en contact avec mes ami.es qui ne sont pas dans le milieu du théâtre. Je vais faire de la grimpe avec des copains de toujours. Je crois que j’essaie de rester dans la société, de ne pas faire ce pas de côté. Evidemment, il y a des périodes où ce n’est pas possible. Mais dans l’ensemble, j’ai réussi à trouver un bon équilibre. Je n’ai pas l’impression en conséquence d’être en dehors.

Tes plus grandes joies, tes plus grandes peurs liées au métier ?

L’agenda, ça, c’est l’horreur. Le statut que nous avons, je le trouve atroce. Ce statut de chômeur… c’est vraiment dur. Devoir montrer patte blanche, se justifier… Ou par exemple, si tu veux faire un emprunt. Comme tu es considéré comme un chômeur, tu ne peux pas… Je trouve cet aspect du métier vraiment pénible. Parfois, je me demande pourquoi on s’inflige ça pour une reconnaissance sociale aussi nulle. Au cours du temps, cela pèse.

Mais de l’autre côté, nous avons la chance d’avoir du temps. Nous faisons un métier extrêmement diversifié. Je ne pense pas pouvoir trouver un métier aussi intéressant que celui-ci. C’est assez clair que si je faisais autre chose, il y aurait de fortes chances que je m’ennuie.

Par exemple, aujourd’hui, je sors d’une première. Je suis porté par la sensation du plateau, par ce qui se passe dans les coulisses, à l’atelier… c’est dense et complet. Existe-t-il un métier qui m’apporterait autant ?

Joséphine de Weck est autrice, comédienne et créatrice scénique. Elle s'est formée en interprétation dramatique à Bruxelles (INSAS) et est titulaire d’un master en «Expanded Theater » à Berne (HKB). Elle a publié son premier roman Ambassadrice de la marque en 2019 à L’Âge d’Homme. "La petite lutte" est sortie en 2025 aux éditions La Veilleuse. Elle traduit aussi des pièces de théâtre de l’allemand vers le français, notamment Ex de Marius von Mayenburg, à paraître à L’Arche. Ses projets en arts vivants se concentrent sur la mise en forme scénique de ses créations littéraires.

Photo : © Pierre-Yves Massot