Raphaƫl Vachoux

le pur, sans peur et sans reproche

TRAVERSƉE EN SOLITAIRE (II) Le confinement aura Ć©tĆ© l'occasion pour Laure Hirsig de questionner comédiennes et comédiens sur la solitude, ses charmes comme sa nocivité, dans leur parcours et leur pratique.Ā 

En troquant quelques lettres, Raphaël Vachoux devenu "vacher" s'impose comme le parfait cowboy du théaĢ‚tre romand. Sa voix de crooner et ses aisances aĢ€ la gratte seĢ€che aidant, il ne manque plus que le brin d'herbe planté au coin de la moustache pour l'imaginer en santiags ensablées, du soleil couchant plein les yeux, chantonner Ā« My horse and me keep riding / We don't like being tied / Lonesome cowboy, lonesome cowboy, you've a long long way to roamĀ».

Silhouette et diction altieĢ€res pour ce Lucky boy qui ne porte certes pas l'ingratitude de Richard III dans sa chair, mais son enteĢ‚tement suĢ‚rement. Ā« Mon royaume pour un cheval ! Ā», peu importe le tribut aĢ€ payer. Le deal : pas touche aĢ€ la liberté de créer, de penser et d'avancer de ce précoce hyper-actif. Plus désarmant qu'un flingue, son rire fracasse illico tout obstacle entravant sa course hors des sentiers battus. Wanted les rabats-joie et tueurs aĢ€ gags. Mais les perspicaces ne s'y laisseront pas prendre : quand il descend de son fideĢ€le destrier – une vrombissante Yamaha couleur d'ébeĢ€ne - Raphaël tombe le casque mais pas le masque, le cuir mais pas la carapace. Sous ses airs débonnaires et son physique de jeune pionnier, le garçon cogite profond.

Raphaël n'a pas trente ans mais un indéniable talent, et quand il montre les dents, c'est tant pour en démordre que pour badiner. Il était une fois dans le far west vaudois un easy rider rieur qui n'avait pas froid aux yeux.

Copyright: Arnaud Huguenin

Votre choix professionnel fait-il de vous un Ā« martienĀ» aux yeux de votre entourage, ou s’inscrit-il dans une logique de milieu, voire une tradition familiale ?

Mes parents sont ouverts artistiquement. Ils m'emmenaient voir des spectacles quand j'étais petit. L'aspect culturel fait partie de mon milieu, mais je suis un "martien" dans l'équipe. Devenir comédien, c'est tout de meĢ‚me treĢ€s étrange... Le simple fait de monter sur sceĢ€ne décomplexe les assauts critiques. Tout ce qui s'y passe est ouvertement scruté et jugé. Une fois livré, le spectacle ne t'appartient plus, dans la mesure ouĢ€ chacun se sent autorisé aĢ€ donner son avis ; il faut l'accepter. J'ai tendance aĢ€ justifier les choix artistiques et dois lutter contre ce réflexe d'auto-défense en laissant mes parents et mes sœurs s'exprimer ; ils ont le droit de dire ce qu'ils pensent, meĢ‚me si leurs remarques ne correspondent pas aĢ€ ce que j'ai prévu, ou souhaiterais. L'avis de mon entourage me touche intimement. Si j'avais un freĢ€re menuisier, on ne passerait pas nos repas de famille aĢ€ échanger des points de vue sur sa façon de travailler le bois. Malgré tout, j'ai la chance d'eĢ‚tre fideĢ€lement soutenu par ma famille. C'est aĢ€ la fois lourd et magnifique. Depuis quinze ans que je suis sur les planches, ils ont tout vu ! Que ce soit les spectacles amateurs auxquels je participais ado, ou les spectacles professionnels. Ils s'éduquent théaĢ‚tralement aĢ€ travers ce que je fais. Au fil du temps, ils établissent des liens entre les spectacles et analysent ce qu'ils voient. Je souhaiterais parfois qu'ils n'aient pas tout vu, afin d'en garder un peu pour moi, mais comédien n'est pas un job ouĢ€ l'on garde les choses juste pour soi.

Dans mon cercle amical, je n'ai ni copains d'enfance, ni camarades de classes. Le systeĢ€me scolaire m'a posé probleĢ€me, pourtant j'avais de bonnes notes sans efforts, mais c'est une période que je n'ai pas aimé. Une fois ma maturité fédérale en poche, j'ai intégré le Conservatoire aĢ€ GeneĢ€ve en laissant mon "avant"Ā dans un placard : toute mon enfance et toute mon adolescence. Je ne les ai jamais ressorties. J'ai essayé de renouer avec des gens du gymnase mais... on n'est pas dans le meĢ‚me monde. Je suis trop bizarre pour eux.Ā J'ai commencé aĢ€ me faire des amis aĢ€ partir de 18 ans, au Conservatoire. Si je me sens comme un martien par rapport aux gens qui ne sont pas du métier, c'est parce que le systeĢ€me conventionnel m'emmerde. Je n'y ai pas la place nécessaire pour exprimer ma folie et mon exubérance. Cette résonance, je l'ai trouvée parmi les jeunes comédiens pendant ma formation, puis aupreĢ€s des théaĢ‚treux rencontrés sur les plateaux.

Le statut de comédien isole du fonctionnement classique de la société. Aimez-vous ou souffrez-vous de cette différence ? 

Ce n'est jamais noir ou blanc, mais ambivalent. Par exemple, tu travailles entre Noël et Nouvel an, alors que tout le monde a congé ; ta famille et tes potes prévoient des vacances auxquelles tu ne participeras pas. Cette configuration ne se répétant pas chaque année, j'estime que cela vaut le coup de sacrifier ponctuellement des activités personnelles, liées au calendrier social. AĢ€ mes yeux, c'est le prix d'une forme de liberté, qui permet de ralentir dans les moments de creux, ce que le rythme effréné de celles et ceux qui travaillent d'arrache-pied quasiment 365 jours par an, n'autorise pas.

Dans une certaine mesure, nous, comédiens, sommes entraiĢ‚nés aĢ€ ce que tout le monde a vécu durant le confinement. Deux mois durant : pas de travail, le téléphone ne sonne plus, il ne se passe plus rien ; c'est la galeĢ€re. Tout le monde reste confiné ou télé-travaille, donc une partie de la vie sociale disparaiĢ‚t. Personne ne sait quand l'activité va redémarrer. Nous traversons une période aĢ€ la fois flippante et passionnante. Ce ralentissement de la société, c'est le ralentissement du comédienĀ qui travaille comme un fou, puis traverse le désert. Habituellement, ces "trous" paraissent inexplicables. Il existe maintenant une expérience collective du vide.

Comédien est un métier exceptionnel, mais il favorise les phases de célibat. Dans un couple d'acteurs, il y en a toujours un qui travaille plus que l'autre, ce qui provoque des tensions. Dans le cas ouĢ€ votre partenaire n'est pas comédien.ne, comment expliquer les creux, pendant lesquels l'autre travaille comme un fou ? Comment faire comprendre l'énergie considérable qu'exige un roĢ‚le, puis le temps de récupération nécessaire ? ApreĢ€s plusieurs mois de travail intense, tout s'interrompt ; on est seul chez soi, parfois la tristesse s'installe. C'est un petit deuil, comparable aĢ€ celui que vivent les footballeurs interdits de jeu aĢ€ cause du covid-19, alors qu'ils étaient lancés dans une saison exceptionnelle. Tout s'est arreĢ‚té subitement. Leur corps ne comprend pas cette rupture brutale des entraiĢ‚nements et des matchs. Pour un acteur, c'est pareil. Il investit toute son énergie physique et mentale dans un entraiĢ‚nement intensif sur une période concentrée. Quand cela cesse, c'est désarçonnant.

Comment menez-vous la part de travail préparatoire à pratiquer seule avant les répétitions ?

Je reĢ‚vasse pendant des mois. De l'extérieur, je donne l'impression de ne rien faire. En réalité, je n'arreĢ‚te pas de penser. Idéalement, il ne faudrait pas seulement apprendre ses répliques, mais s'immerger dans le texte entier, s'imprégner de son sens, de son style, du contenu des sceĢ€nes. EĢ‚tre curieux, se projeter avec lui, se poser la question des affinités aĢ€ l'égard de la matieĢ€re aĢ€ interpréter : comment ai-je envie de l'aborder, de la jouer? Est-ce que je me sens proche de cette écriture, ou pas ?

Survoler la pieĢ€ce en faisant un montage haĢ‚tif Ā« ça je garde, ça je coupe Ā», risque de faire passer aĢ€ coĢ‚té de ce qu'elle contient de crucial. Se contenter de ce qui est accessible au premier abord rend le roĢ‚le trop efficace, trop facile, trop évident. Je pense qu'il faut nourrir sa réflexion seul, en amont. Comédien est un métier d'obsessions. Plus tu t’enteĢ‚tes sur ta préparation, plus tu développes de l'affection pour ton roĢ‚le, mieux tu vas le défendre. Je ne crois pas au coup de cœur : Ā« ce roĢ‚le, c'est moi !Ā» Non, j'essaye de déclencher le coup de cœur aĢ€ chaque opportunité de travail. Il faut apprendre aĢ€ aimer son roĢ‚le, comme on apprend aĢ€ aimer les gens avec lesquels on crée et le projet auquel on s'associe. Cela ne veut pas dire que l'on sera amoureux toute la vie, ni que l'on restera une grande famille.

Plus un fragment de texte résiste, plus il est complexe de se l'approprier ou d'en jouer la situation, plus un passage semble tordu et inaccessible, plus il faut s'y attarder. Bien souvent, s'y logent des moteurs de jeu insoupçonnés. L'auteur a peut-eĢ‚tre inscrit la difficulté dans l'écriture, comme un défi lancé aĢ€ l'acteur. Le comédien a tendance aĢ€ confondre ce que la situation fait éprouver aĢ€ son personnage et ce qu'il vit sur le plateau. En coïncidant avec ce qu'éprouve son personnage ; la perte de controĢ‚le, le malaise, l'inconfort du comédien deviennent de troublants indicateurs que son travail de composition vise juste. Personnellement, ce sont les moments que je préfeĢ€re et dont je suis le plus fier car je me mets en jeu. Le métier de comédien exige alors de s'aventurer sur sceĢ€ne aĢ€ un endroit ouĢ€ je ne suis pas aĢ€ l'aise. Par exemple, si je suis trop preĢ€s du public ou trop sur le coĢ‚té, si j'ai moins de lumieĢ€re que mon partenaire, ou qu'il y a devant moi une chaise qui entrave mon mouvement. Je vais peut-eĢ‚tre, graĢ‚ce aĢ€ ces sources d'inconfort, nourrir mon inspiration.

Imaginons que mon personnage se fait ballotter dans un tourbillon permanent, comment signifier cet état ? Il a envie de faire une courte pause, mais quelqu'un vient systématiquement oĢ‚ter laĀ chaise prévue aĢ€ cet effet, ou quelqu'un le pousse systématiquement aĢ€ l'extérieur, contrecarrant son projet. Entravé par ces perturbations scéniques, mon personnage ne peut jamais se reposer. La mise en sceĢ€ne se construit fréquemment aĢ€ partir des improvisations des acteurs, plutoĢ‚t qu'aĢ€ partir du texte. Si tu n'as pas réfléchi aĢ€ ton roĢ‚le ; c'est l'enfer. ReĢ‚ver une transposition de la pieĢ€ce qui t'amuse et te stimule, meĢ‚me si elle n'est pas rationnelle, permet d'entrer en improvisation au début des répétitions. Le travail de préparation consiste aussi aĢ€ imaginer comment la pieĢ€ce pourrait investir l'espace de la sceĢ€ne, des coulisses, du gradin, l'architecture du théaĢ‚tre. Quel est le terrain de jeu ? Joue-t-on aĢ€ l'extérieur ? Peut-on utiliser la scénographie élargie que propose le baĢ‚timent-théaĢ‚tre ?

Avez-vous aimé être seul en scène ?

Pas du tout. J'ai fait un "seul en sceĢ€ne" inspiré par Richard III pour mon spectacle de sortie de la Manufacture. C'était un solo sur la solitude ; celle d'un acteur - un type insupportable, fui par ses partenaires de jeu - qui veut jouer la pieĢ€ce intégrale de Shakespeare sans personne, sachant pertinemment que cela est impossible. Il s'y aventure quand meĢ‚me, se heurtant évidemment aĢ€ une multitude d'obstacles. Il finit par réclamer un cheval en hurlant, tout cela avant de disparaiĢ‚tre, faĢ‚ché contre le public.

J'ai construit tout ce solo en voulant jouer avec quelqu'un. J'appelais des acteurs imaginaires en coulisses qui n'arrivaient jamais, je jouais avec le technicien- régisseur qui cumulait les erreurs de lumieĢ€re, entravant par sa maladresse feinte la réussite de la représentation. Et puis... les deux cents spectateurs sont devenus mes partenaires de jeu. Je voulais rendre mon personnage désagréable, me faire détester du public ; le credo étant de ne pas eĢ‚tre applaudi aĢ€ la fin. Si on m'applaudit, tant pis pour moi. Je me suis volontairement installé dans un inconfort total. Toute perturbation émanant du public – gigotement sur les chaises, rire incongru, éternuement, mouchage, lecture du programme de salle – prouvant les entraves aĢ€ l'encontre du monstrueux défi porté par mon personnage : jouer Richard III seul, alors que tout le monde s'en fout (rires). Étonnamment, plus j'agressais le public plus il me soutenait, riait avec moi et exprimait du plaisir. Finalement, nous avons fait un solo aĢ€ deux cents personnes, et c'était super.

Je ne fais pas ce métier pour eĢ‚tre seul sur sceĢ€ne. J'estime eĢ‚tre assez seul dans la vie, ce qui me convient aĢ€ certains moments, moins aĢ€ d'autres. J'ai envie de jouer avec des acteurs et des actrices, qu'on se renvoie les répliques, qu'on se bagarre, qu'on se mette le public aĢ€ dos, ensemble. La relation avec un partenaire de jeu n'est pas comparable aĢ€ celle que l'on a avec le.la metteur.re en sceĢ€ne. Avec un.e partenaire, il arrive de passer deux heures aĢ€ se regarder dans les yeux... et on se regarde vraiment ! Dans la vie, les vrais regards sont rares. Sur sceĢ€ne, nous luttons ensemble, le temps de la représentation ; pas les uns contre les autres. Les sensations grisantes et addictives que nous y éprouvons donnent l'impression de sur-vivre, dans le sens vivre davantage. Dans la vie normale, ces sensations me manquent. Énormément de choses merveilleuses arrivent dans la vie, mais rien de comparable aĢ€ celles qui arrivent sur sceĢ€ne.

On dit que le théâtre est l’art du collectif par excellence, quelle part de solitude vous rĆ©serve-t- il ?

Le théaĢ‚tre est un tout collectif, mais relatif. Des groupes se forment en fonction des roĢ‚les. J'ai eu la chance d'interpréter aĢ€ la fois des roĢ‚les secondaires et des roĢ‚les principaux. Ces derniers ressentent souvent de la solitude, car les probleĢ€mes qu'ils rencontrent paraissent abscons aux autres. Lorsque des premiers roĢ‚les m'ont été confiés, meĢ‚me en ayant des amis dans la distribution, je rencontrais des difficultés, des frustrations, des inquiétudes et des fatigues impossibles aĢ€ partager, car personne d'autre ne les éprouvait. Ça, c'est une grande solitude : se débattre seul avec ses sensations. Depuis, je comprends que les interpreĢ€tes coutumiers des roĢ‚les principaux perdent parfois pieds. Cela semble paradoxal de souffrir de solitude pendant six ou sept semaines, alors que tu es dans toutes les sceĢ€nes, avec tout le monde. En réalité, le reste de la distribution prend des pauses, révise son texte, prépare ses sceĢ€nes, fréquente le groupe. L'idéal serait de pouvoir s'exercer aĢ€ jouer les premiers roĢ‚les et considérer cela comme un entraiĢ‚nement. AĢ€ défaut, on violente l'acteur au meĢ‚me titre que si l'on ordonnait aĢ€ un footballeur Ā« maintenant que tu as de l'aisance, tu vas faire du saut aĢ€ la perche Ā». Potentiellement, tout.e comédien.ne peut, aĢ€ un moment donné, tenir un premier roĢ‚le. Pour cela, il faut jouer un maximum. Or, jouer beaucoup est devenu un luxe.

En jouant des petits roĢ‚les, j'ai également pu me sentir isolé voire oublié, comme si tout le fun de la pieĢ€ce se passait sans moi, ailleurs. Ce n'est pas un drame, cela fait partie du job de se sentir seul et incompris aĢ€ certains moments. Cela fait aussi partir du job de ne pas se laisser envahir par ces impressions négatives et acerbes.Ā Le tout collectif, je n'y crois pas trop : nous formons un ensemble de solitudes. Bien suĢ‚r, il existe des moments de symbiose, mais, meĢ‚me dans une création collective et horizontale, les désaccords persistent. Il y a toujours un moment ouĢ€ l'on est incompréhensible pour les autres ; cette incompréhension nous use. La peur du conflit aussi, comme si tout le monde devait eĢ‚tre en permanence d'accord : c'est une connerie. Les personnages ne sont pas tous d'accord entre eux, le théaĢ‚tre repose sur des conflits ; pourquoi les acteurs devraient-ils eĢ‚tre systématiquement d'accord ? Nous mettons de l'affect partout. C'est cela qui mine le travail. Entrer dans le débat sans se sentir attaqué personnellement – y compris pour le metteur en sceĢ€ne qui craint d'eĢ‚tre rejeté ou évincé par les comédiens – suppose une immense confiance en soi, en l'équipe et l'acceptation qu'il n'y ait pas de résolution ; Ā« toi tu as raison, toi tu as tort Ā», mais plutoĢ‚t 1+1=3. C'est cette troisieĢ€me entité, fruit de l'addition des deux premieĢ€res, que l'on doit montrer sur sceĢ€ne, en interrogeant l'énergie meĢ‚me du travail. Accepter qu'un spectacle ne se réduise pas aĢ€ la seule mise en sceĢ€ne, mais inteĢ€gre la part d'invention liée au cadre de répétition permet d'accueillir l'inconnu comme une force.

Le.la metteur.e en sceĢ€ne transmet son "jouet" aux comédiens.iennes, qui s'en emparent, le malaxent, le jettent du 15e étage, le trempent dans l'acide pour voir comment ça réagit. Cela peut eĢ‚tre ingrat de voir une bande de sales gamins malmener la matieĢ€re sur laquelle tu sues depuis des mois. En l'occurrence, l'exploration contradictoire ne casse pas le projet, mais l'enrichit et le complexifie. Monter une pieĢ€ce consiste aĢ€ la découvrir avec humilité. Tu réalises en cours de répétition que le sujet principal ou la raison pour laquelle tu aimes cette pieĢ€ce ne sont pas ceux que tu imaginais. Cela n'alteĢ€re en rien ton projet initial, mais te rappelle qu'il évolue, comme un eĢ‚tre vivant. Imagine-toi dire aĢ€ un enfant Ā« Maintenant que tu as cinq ans ; arreĢ‚te de grandir, ne bouge plus Ā» et aĢ€ chaque fois qu'il grandit, tu agirais en coupant ses centimeĢ€tres supplémentaires. Au contraire, il faut accompagner et encourager sa croissance. Dans une distribution, il faut laisser la diversité des acteurs transpirer. Ils n'ont pas le meĢ‚me corps ni la meĢ‚me image, pas la meĢ‚me voix ni la meĢ‚me imagination, pas le meĢ‚me univers ; c'est la rencontre de ces différences qui produit un résultat spécial, sinon on a un treĢ€s joli spectacle, mais... so what ?

Quelle part de l’art théâtral est rĆ©alisĆ©e pour soi, comme nĆ©cessitĆ© personnelle ? Quelle part pour les autres du fait du rapport direct au public (dimension sociale, citoyenne, politique) ?

J'ai commencé le théaĢ‚tre il y a quinze ans et ne me suis plus arreĢ‚té. Sur sceĢ€ne, je m'amuse comme un fou, j'ai envie d'engager mon énergie et de poursuivre mes chimeĢ€res. J'éprouve une satisfaction personnelle dans le rapport ; je parle et vous, vous m'écoutez. Ce plaisir, je dois l'assumer pour que les spectateurs en ressentent aĢ€ leur tour. J'aime procurer, par contagion, du plaisir aux autres, pas de la culpabilité ni du malheur.

Le confinement m'a fait réaliser que notre métier ne "sert" pas aĢ€ grand-chose. La tentation estĀ forte de penser que cela manque terriblement aux gens d'aller au théaĢ‚tre. Ah oui ? Personne ne s'est écroulé en pleurs dans mes bras en réclamant Ā« ça me manque tellement de te voir sur sceĢ€ne ! Ā», et c'est normal. Je ne pense pas pouvoir changer la société avec le théaĢ‚tre, bien que la question du politique me passionne. J'ai plusieurs amis comédiens investis dans des projets engagés, mais j'ai de la peine aĢ€ rejoindre cette approche. Je crois qu'elle m'emmerde, ou me complexe. J'ai la sensation de ne rien avoir aĢ€ dire, alors je me tais. D'autant plus que je suis un maĢ‚le blanc, hétérosexuel, vivant dans un pays occidental, issu d'une famille relativement aisée. Quelle est ma légitimité aĢ€ porter un discours sur la précarité du Tiers-monde ou sur les désastres migratoires? Je ne me sens pas militant. Les mouvements sociaux comme me too ou l'écologie sont des sujets bruĢ‚lants dont il faut absolument parler dans la vie publique, mais sur sceĢ€ne, permettons-nous d'aborder d'autres sujets. AĢ€ la reprise des activités théaĢ‚trales, j'espeĢ€re que nous ne traiterons pas exclusivement du covid-19 pendant des années, sur l'intégralité des sceĢ€nes.

Je fais aussi ce métier parce que je me pose des questions (existentielles) explorées par certains textes du répertoire. Lorsque j'entends Ā« Shakespeare, notre contemporain Ā», cela me fait doucement rigoler. Il n'a pas tout compris quatre sieĢ€cles avant nous. Les grands auteurs parlent de la société des hommes et des femmes, de leur vie, du pouvoir, de l'argent, de la séduction, de l'amour impossible. Ce ne sont pas les pieĢ€ces qui sont contemporaines ; mais les theĢ€mes qu'elles abordent qui sont atemporels. En quatre sieĢ€cles, nous avons fait un indéniable bond technologique, mais restons les meĢ‚mes handicapés sociaux dans grand nombre de situations. Tout comme le plaisir, ce questionnement existentiel par le jeu, se partage avec le public.

"La tentation estĀ forte de penser que cela manque terriblement aux gens d'aller au théaĢ‚tre. Ah oui ? Personne ne s'est écroulé en pleurs dans mes bras en réclamant Ā« ça me manque tellement de te voir sur sceĢ€ne ! Ā», et c'est normal"Ā 

"L'ego est un faux ami monstrueux"

Quel rĆ“le joue l’ego dans votre pratique ? Est-ce un guide ou un traĆ®tre?

Je vais commencer par une pirouette. Un comédien peut se cacher derrieĢ€re l'ego d'un autre : Ā« ce n'est pas moi, c'est mon personnage ! Je ne suis pas égocentrique aĢ€ ce point Ā». La sceĢ€ne offre l'opportunité de débrider une part de soi, délicate aĢ€ assumer dans la vie. L'ego est un faux ami monstrueux. J'aurai toujours envie de plaire, de faire bien, qu'on me trouve beau et formidable, mais mes désirs personnels ne servent en rien les besoins du roĢ‚le. L'ego doit en prendre pour son grade. Pour cela, il faut accepter d'adopter des positions jugées dévalorisantes, prendre des risques quitte aĢ€ eĢ‚tre mauvais, assumer d'eĢ‚tre désagréable, trop lent, ennuyeux sur sceĢ€ne, accepter que les spectateurs n'aient pas envie de boire une bieĢ€re avec moi apreĢ€s la représentation.

Par définition, l'ego occupe une position centrale. Le roĢ‚le indique quel rapport entretenir avec lui. Dois-je flatter ou déstabiliser mon ego ? Chaque jour, il faut sonder sa petit météo personnelle : Ā« Pourquoi suis-je sur sceĢ€ne ? Je joue pour moi ? Mes potes ? Personne ? Ā» Étrangement, ce sont souvent les blessures d'amour propre - qui sont de violentes atteintes Ć  l'ego – qui nous font grandir, professionnellement et personnellement.Ā 

Ma question porte sur l'ego hors de toute considération morale, au-delaĢ€ du bien et du mal. Il peut certes s'apparenter au narcissisme, mais aussi nourrir cet élan qui donne le courage de s'exposer aĢ€ la critique, de monter sur sceĢ€ne et faire face aux autres.Ā 

Le véritable ego unit qui je suis et ce que je ressens. L'ego intime se différencie de l'ego social. Rester connecté aĢ€ son ego permet de conscientiser sur sceĢ€ne des sensations telles que l'envie de fuir. Ā« Je pourrais partir. Le metteur en sceĢ€ne est dans la salle, mais il n'a pas le pouvoir de s'y opposer. Je peux quitter la représentation Ā». Évidemment, la raison retient le passage aĢ€ l'acte, maisĀ la potentialité d'aller jusque-laĢ€ existe, ne serait-ce que théoriquement. J'ai réellement le pouvoir de sortir de sceĢ€ne : ce sera la premieĢ€re et la dernieĢ€re fois, apreĢ€s je disparais de tous les radars. S'imaginer des trucs dingues a rapport aĢ€ l'ego. C'est lui qui nourrit la folie du personnage, susceptible de désobéir au prévu.

Je reĢ‚ve d'un spectacle ouĢ€ l'humeur de l'acteur serait utilisée comme moteur de jeu, son tempérament intégré aĢ€ la construction des personnages et des situations théaĢ‚trales. Tu n'as pas envie d'entrer sur sceĢ€ne ? Cela tombe bien, ton personnage non plus. Il devient intéressant de mettre aĢ€ contribution l'ego, comme matieĢ€re d'improvisation, vecteur de frustrations, d'envies, d'ultra-connexion au présent de la représentation, et d'éprouver son courage dans l'imprévu, pour révéler des ressources insoupçonnées.

Les acteurs sont et incarnent des personnes ordinaires sur sceĢ€ne, tout en étant appelés aĢ€ déployer un courage extraordinaire, pour combattre ensemble. Dans les coulisses, ça pue la peur. C'est intime, au point que l'on n'en parle jamais entre comédiens. La tension monte pendant l'heure qui préceĢ€de la représentation. Souvent, nous manquons de place dans des loges ouĢ€ il est impossible de coexister sans se déranger. Certains ont besoin de s'agiter, de parler et rire, d'autres se concentrent dans le silence et l'isolement. Quelque chose d'inéluctable va arriver et on le sait. Pendant une heure, nous voilaĢ€ enfermés dans un non-lieu, dont on ne peut pas sortir. AĢ€ ce stade, impossible d'arreĢ‚ter le processus en cours. Il faut juste attendre. Jouer un spectacle quarante ou cinquante fois permet de dompter la peur, et d'entrer sur sceĢ€ne plus décontracté, débarrassé de l'impression que tu joues ta vie aĢ€ chaque respiration. Le spectacle a besoin de plusieurs dizaines de représentations pour devenir le spectacle. Il est regrettable que les longues exploitations soient si rares. Le travail ne s'arreĢ‚te pas le soir de la premieĢ€re représentation. Il commence... Le savoir-faire, les moyens, l'énergie, le matériel investis dans une création sont phénoménaux. Tout cela pour jouer trois ou quatre fois ! Merde alors, c'est insensé ! Par contre, je trouve sensé de défendre qu'un spectacle se joue au moins autant de temps qu'il a été répété.

En créant des spectacles avec un plus grand nombre d'acteurs, employés plus longtemps, tu crées de l'emploi. Il faut du temps pour se perfectionner.Ā Le théaĢ‚tre est l'un des rares lieux ouĢ€ il est possible d'agir lentement, ouĢ€ la poésie peut exister ; c'est peut-eĢ‚tre une forme d'engagement politique... se rassembler et se taire, juste respirer ensemble, regarder un changement de lumieĢ€re sur un bout de rideau. L'attention seĀ focalise sur une seule chose, et meĢ‚me si je ne comprends pas tout de la pieĢ€ce, je m'en fiche. En regardant la télé, en me promenant dans la rue, en écoutant la radio, je trouve peu de poésie. Pas besoin de débat, ni de bruit au théaĢ‚tre. Tout est par ailleurs tellement bruyant et agressif. L'eĢ‚tre humain a peur de l'ennui.

J'aurais pu profiter des deux mois de confinement pour écrire quarante mises en sceĢ€ne, mon premier livre et un premier scénario, pourtant je n'ai rien fait. C'est la seule période de ma vie, durant laquelle j'ai eu le droit de ne rien faire, sans que personne ne puisse me le reprocher puisqu'il n'y avait rien aĢ€ faire. Le vide est l'endroit ouĢ€ la poésie peut apparaiĢ‚tre. Au théaĢ‚tre, accepter le vide d'une interprétation incertaine, le vide de la mise en sceĢ€ne quand une sceĢ€ne n'est pas trouvée peut eĢ‚tre constructif. L'échec et la fragilité ne sont pas des valeurs cotées dans la grande marche du monde, mais au théaĢ‚tre, ils peuvent devenir des sujets centraux ; c'est la force de cet art. Dans les débats télévisés, des spécialistes s'échinent aĢ€ donner des réponses d'experts, qui seront contredites, puis débattues pendant des sieĢ€cles. On n'avance pas. Le théaĢ‚tre quant aĢ€ lui, ouvre un espace pour penser et vivre nos questionnements. C'est ce qui me touche et me donne envie d'y retourner.Ā