Raphaƫl Vachoux
le pur, sans peur et sans reproche
TRAVERSĆE EN SOLITAIRE (II) Le confinement aura Ć©tĆ© l'occasion pour Laure Hirsig de questionner comeĢdiennes et comeĢdiens sur la solitude, ses charmes comme sa nociviteĢ, dans leur parcours et leur pratique.Ā
En troquant quelques lettres, RaphaeĢl Vachoux devenu "vacher" s'impose comme le parfait cowboy du theĢaĢtre romand. Sa voix de crooner et ses aisances aĢ la gratte seĢche aidant, il ne manque plus que le brin d'herbe planteĢ au coin de la moustache pour l'imaginer en santiags ensableĢes, du soleil couchant plein les yeux, chantonner Ā« My horse and me keep riding / We don't like being tied / Lonesome cowboy, lonesome cowboy, you've a long long way to roamĀ».
Silhouette et diction altieĢres pour ce Lucky boy qui ne porte certes pas l'ingratitude de Richard III dans sa chair, mais son enteĢtement suĢrement. Ā« Mon royaume pour un cheval ! Ā», peu importe le tribut aĢ payer. Le deal : pas touche aĢ la liberteĢ de creĢer, de penser et d'avancer de ce preĢcoce hyper-actif. Plus deĢsarmant qu'un flingue, son rire fracasse illico tout obstacle entravant sa course hors des sentiers battus. Wanted les rabats-joie et tueurs aĢ gags. Mais les perspicaces ne s'y laisseront pas prendre : quand il descend de son fideĢle destrier ā une vrombissante Yamaha couleur d'eĢbeĢne - RaphaeĢl tombe le casque mais pas le masque, le cuir mais pas la carapace. Sous ses airs deĢbonnaires et son physique de jeune pionnier, le garçon cogite profond.
RaphaeĢl n'a pas trente ans mais un indeĢniable talent, et quand il montre les dents, c'est tant pour en deĢmordre que pour badiner. Il eĢtait une fois dans le far west vaudois un easy rider rieur qui n'avait pas froid aux yeux.

Copyright: Arnaud Huguenin
Votre choix professionnel fait-il de vous un Ā« martienĀ» aux yeux de votre entourage, ou sāinscrit-il dans une logique de milieu, voire une tradition familiale ?
Mes parents sont ouverts artistiquement. Ils m'emmenaient voir des spectacles quand j'eĢtais petit. L'aspect culturel fait partie de mon milieu, mais je suis un "martien" dans l'eĢquipe. Devenir comeĢdien, c'est tout de meĢme treĢs eĢtrange... Le simple fait de monter sur sceĢne deĢcomplexe les assauts critiques. Tout ce qui s'y passe est ouvertement scruteĢ et jugeĢ. Une fois livreĢ, le spectacle ne t'appartient plus, dans la mesure ouĢ chacun se sent autoriseĢ aĢ donner son avis ; il faut l'accepter. J'ai tendance aĢ justifier les choix artistiques et dois lutter contre ce reĢflexe d'auto-deĢfense en laissant mes parents et mes sÅurs s'exprimer ; ils ont le droit de dire ce qu'ils pensent, meĢme si leurs remarques ne correspondent pas aĢ ce que j'ai preĢvu, ou souhaiterais. L'avis de mon entourage me touche intimement. Si j'avais un freĢre menuisier, on ne passerait pas nos repas de famille aĢ eĢchanger des points de vue sur sa façon de travailler le bois. MalgreĢ tout, j'ai la chance d'eĢtre fideĢlement soutenu par ma famille. C'est aĢ la fois lourd et magnifique. Depuis quinze ans que je suis sur les planches, ils ont tout vu ! Que ce soit les spectacles amateurs auxquels je participais ado, ou les spectacles professionnels. Ils s'eĢduquent theĢaĢtralement aĢ travers ce que je fais. Au fil du temps, ils eĢtablissent des liens entre les spectacles et analysent ce qu'ils voient. Je souhaiterais parfois qu'ils n'aient pas tout vu, afin d'en garder un peu pour moi, mais comeĢdien n'est pas un job ouĢ l'on garde les choses juste pour soi.
Dans mon cercle amical, je n'ai ni copains d'enfance, ni camarades de classes. Le systeĢme scolaire m'a poseĢ probleĢme, pourtant j'avais de bonnes notes sans efforts, mais c'est une peĢriode que je n'ai pas aimeĢ. Une fois ma maturiteĢ feĢdeĢrale en poche, j'ai inteĢgreĢ le Conservatoire aĢ GeneĢve en laissant mon "avant"Ā dans un placard : toute mon enfance et toute mon adolescence. Je ne les ai jamais ressorties. J'ai essayeĢ de renouer avec des gens du gymnase mais... on n'est pas dans le meĢme monde. Je suis trop bizarre pour eux.Ā J'ai commenceĢ aĢ me faire des amis aĢ partir de 18 ans, au Conservatoire. Si je me sens comme un martien par rapport aux gens qui ne sont pas du meĢtier, c'est parce que le systeĢme conventionnel m'emmerde. Je n'y ai pas la place neĢcessaire pour exprimer ma folie et mon exubeĢrance. Cette reĢsonance, je l'ai trouveĢe parmi les jeunes comeĢdiens pendant ma formation, puis aupreĢs des theĢaĢtreux rencontreĢs sur les plateaux.
Le statut de comĆ©dien isole du fonctionnement classique de la sociĆ©tĆ©. Aimez-vous ou souffrez-vous de cette diffĆ©rence ?Ā
Ce n'est jamais noir ou blanc, mais ambivalent. Par exemple, tu travailles entre NoeĢl et Nouvel an, alors que tout le monde a congeĢ ; ta famille et tes potes preĢvoient des vacances auxquelles tu ne participeras pas. Cette configuration ne se reĢpeĢtant pas chaque anneĢe, j'estime que cela vaut le coup de sacrifier ponctuellement des activiteĢs personnelles, lieĢes au calendrier social. AĢ mes yeux, c'est le prix d'une forme de liberteĢ, qui permet de ralentir dans les moments de creux, ce que le rythme effreĢneĢ de celles et ceux qui travaillent d'arrache-pied quasiment 365 jours par an, n'autorise pas.
Dans une certaine mesure, nous, comeĢdiens, sommes entraiĢneĢs aĢ ce que tout le monde a veĢcu durant le confinement. Deux mois durant : pas de travail, le teĢleĢphone ne sonne plus, il ne se passe plus rien ; c'est la galeĢre. Tout le monde reste confineĢ ou teĢleĢ-travaille, donc une partie de la vie sociale disparaiĢt. Personne ne sait quand l'activiteĢ va redeĢmarrer. Nous traversons une peĢriode aĢ la fois flippante et passionnante. Ce ralentissement de la socieĢteĢ, c'est le ralentissement du comeĢdienĀ qui travaille comme un fou, puis traverse le deĢsert. Habituellement, ces "trous" paraissent inexplicables. Il existe maintenant une expeĢrience collective du vide.
ComeĢdien est un meĢtier exceptionnel, mais il favorise les phases de ceĢlibat. Dans un couple d'acteurs, il y en a toujours un qui travaille plus que l'autre, ce qui provoque des tensions. Dans le cas ouĢ votre partenaire n'est pas comeĢdien.ne, comment expliquer les creux, pendant lesquels l'autre travaille comme un fou ? Comment faire comprendre l'eĢnergie consideĢrable qu'exige un roĢle, puis le temps de reĢcupeĢration neĢcessaire ? ApreĢs plusieurs mois de travail intense, tout s'interrompt ; on est seul chez soi, parfois la tristesse s'installe. C'est un petit deuil, comparable aĢ celui que vivent les footballeurs interdits de jeu aĢ cause du covid-19, alors qu'ils eĢtaient lanceĢs dans une saison exceptionnelle. Tout s'est arreĢteĢ subitement. Leur corps ne comprend pas cette rupture brutale des entraiĢnements et des matchs. Pour un acteur, c'est pareil. Il investit toute son eĢnergie physique et mentale dans un entraiĢnement intensif sur une peĢriode concentreĢe. Quand cela cesse, c'est deĢsarçonnant.
Comment menez-vous la part de travail preĢparatoire Ć pratiquer seule avant les rĆ©pĆ©titions ?
Je reĢvasse pendant des mois. De l'exteĢrieur, je donne l'impression de ne rien faire. En reĢaliteĢ, je n'arreĢte pas de penser. IdeĢalement, il ne faudrait pas seulement apprendre ses reĢpliques, mais s'immerger dans le texte entier, s'impreĢgner de son sens, de son style, du contenu des sceĢnes. EĢtre curieux, se projeter avec lui, se poser la question des affiniteĢs aĢ l'eĢgard de la matieĢre aĢ interpreĢter : comment ai-je envie de l'aborder, de la jouer? Est-ce que je me sens proche de cette eĢcriture, ou pas ?
Survoler la pieĢce en faisant un montage haĢtif Ā« ça je garde, ça je coupe Ā», risque de faire passer aĢ coĢteĢ de ce qu'elle contient de crucial. Se contenter de ce qui est accessible au premier abord rend le roĢle trop efficace, trop facile, trop eĢvident. Je pense qu'il faut nourrir sa reĢflexion seul, en amont. ComeĢdien est un meĢtier d'obsessions. Plus tu tāenteĢtes sur ta preĢparation, plus tu deĢveloppes de l'affection pour ton roĢle, mieux tu vas le deĢfendre. Je ne crois pas au coup de cÅur : Ā« ce roĢle, c'est moi !Ā» Non, j'essaye de deĢclencher le coup de cÅur aĢ chaque opportuniteĢ de travail. Il faut apprendre aĢ aimer son roĢle, comme on apprend aĢ aimer les gens avec lesquels on creĢe et le projet auquel on s'associe. Cela ne veut pas dire que l'on sera amoureux toute la vie, ni que l'on restera une grande famille.
Plus un fragment de texte reĢsiste, plus il est complexe de se l'approprier ou d'en jouer la situation, plus un passage semble tordu et inaccessible, plus il faut s'y attarder. Bien souvent, s'y logent des moteurs de jeu insoupçonneĢs. L'auteur a peut-eĢtre inscrit la difficulteĢ dans l'eĢcriture, comme un deĢfi lanceĢ aĢ l'acteur. Le comeĢdien a tendance aĢ confondre ce que la situation fait eĢprouver aĢ son personnage et ce qu'il vit sur le plateau. En coiĢncidant avec ce qu'eĢprouve son personnage ; la perte de controĢle, le malaise, l'inconfort du comeĢdien deviennent de troublants indicateurs que son travail de composition vise juste. Personnellement, ce sont les moments que je preĢfeĢre et dont je suis le plus fier car je me mets en jeu. Le meĢtier de comeĢdien exige alors de s'aventurer sur sceĢne aĢ un endroit ouĢ je ne suis pas aĢ l'aise. Par exemple, si je suis trop preĢs du public ou trop sur le coĢteĢ, si j'ai moins de lumieĢre que mon partenaire, ou qu'il y a devant moi une chaise qui entrave mon mouvement. Je vais peut-eĢtre, graĢce aĢ ces sources d'inconfort, nourrir mon inspiration.
Imaginons que mon personnage se fait ballotter dans un tourbillon permanent, comment signifier cet eĢtat ? Il a envie de faire une courte pause, mais quelqu'un vient systeĢmatiquement oĢter laĀ chaise preĢvue aĢ cet effet, ou quelqu'un le pousse systeĢmatiquement aĢ l'exteĢrieur, contrecarrant son projet. EntraveĢ par ces perturbations sceĢniques, mon personnage ne peut jamais se reposer. La mise en sceĢne se construit freĢquemment aĢ partir des improvisations des acteurs, plutoĢt qu'aĢ partir du texte. Si tu n'as pas reĢfleĢchi aĢ ton roĢle ; c'est l'enfer. ReĢver une transposition de la pieĢce qui t'amuse et te stimule, meĢme si elle n'est pas rationnelle, permet d'entrer en improvisation au deĢbut des reĢpeĢtitions. Le travail de preĢparation consiste aussi aĢ imaginer comment la pieĢce pourrait investir l'espace de la sceĢne, des coulisses, du gradin, l'architecture du theĢaĢtre. Quel est le terrain de jeu ? Joue-t-on aĢ l'exteĢrieur ? Peut-on utiliser la sceĢnographie eĢlargie que propose le baĢtiment-theĢaĢtre ?
Avez-vous aimé être seul en scène ?
Pas du tout. J'ai fait un "seul en sceĢne" inspireĢ par Richard III pour mon spectacle de sortie de la Manufacture. C'eĢtait un solo sur la solitude ; celle d'un acteur - un type insupportable, fui par ses partenaires de jeu - qui veut jouer la pieĢce inteĢgrale de Shakespeare sans personne, sachant pertinemment que cela est impossible. Il s'y aventure quand meĢme, se heurtant eĢvidemment aĢ une multitude d'obstacles. Il finit par reĢclamer un cheval en hurlant, tout cela avant de disparaiĢtre, faĢcheĢ contre le public.
J'ai construit tout ce solo en voulant jouer avec quelqu'un. J'appelais des acteurs imaginaires en coulisses qui n'arrivaient jamais, je jouais avec le technicien- reĢgisseur qui cumulait les erreurs de lumieĢre, entravant par sa maladresse feinte la reĢussite de la repreĢsentation. Et puis... les deux cents spectateurs sont devenus mes partenaires de jeu. Je voulais rendre mon personnage deĢsagreĢable, me faire deĢtester du public ; le credo eĢtant de ne pas eĢtre applaudi aĢ la fin. Si on m'applaudit, tant pis pour moi. Je me suis volontairement installeĢ dans un inconfort total. Toute perturbation eĢmanant du public ā gigotement sur les chaises, rire incongru, eĢternuement, mouchage, lecture du programme de salle ā prouvant les entraves aĢ l'encontre du monstrueux deĢfi porteĢ par mon personnage : jouer Richard III seul, alors que tout le monde s'en fout (rires). EĢtonnamment, plus j'agressais le public plus il me soutenait, riait avec moi et exprimait du plaisir. Finalement, nous avons fait un solo aĢ deux cents personnes, et c'eĢtait super.
Je ne fais pas ce meĢtier pour eĢtre seul sur sceĢne. J'estime eĢtre assez seul dans la vie, ce qui me convient aĢ certains moments, moins aĢ d'autres. J'ai envie de jouer avec des acteurs et des actrices, qu'on se renvoie les reĢpliques, qu'on se bagarre, qu'on se mette le public aĢ dos, ensemble. La relation avec un partenaire de jeu n'est pas comparable aĢ celle que l'on a avec le.la metteur.re en sceĢne. Avec un.e partenaire, il arrive de passer deux heures aĢ se regarder dans les yeux... et on se regarde vraiment ! Dans la vie, les vrais regards sont rares. Sur sceĢne, nous luttons ensemble, le temps de la repreĢsentation ; pas les uns contre les autres. Les sensations grisantes et addictives que nous y eĢprouvons donnent l'impression de sur-vivre, dans le sens vivre davantage. Dans la vie normale, ces sensations me manquent. EĢnormeĢment de choses merveilleuses arrivent dans la vie, mais rien de comparable aĢ celles qui arrivent sur sceĢne.
On dit que le théâtre est lāart du collectif par excellence, quelle part de solitude vous rĆ©serve-t- il ?
Le theĢaĢtre est un tout collectif, mais relatif. Des groupes se forment en fonction des roĢles. J'ai eu la chance d'interpreĢter aĢ la fois des roĢles secondaires et des roĢles principaux. Ces derniers ressentent souvent de la solitude, car les probleĢmes qu'ils rencontrent paraissent abscons aux autres. Lorsque des premiers roĢles m'ont eĢteĢ confieĢs, meĢme en ayant des amis dans la distribution, je rencontrais des difficulteĢs, des frustrations, des inquieĢtudes et des fatigues impossibles aĢ partager, car personne d'autre ne les eĢprouvait. Ça, c'est une grande solitude : se deĢbattre seul avec ses sensations. Depuis, je comprends que les interpreĢtes coutumiers des roĢles principaux perdent parfois pieds. Cela semble paradoxal de souffrir de solitude pendant six ou sept semaines, alors que tu es dans toutes les sceĢnes, avec tout le monde. En reĢaliteĢ, le reste de la distribution prend des pauses, reĢvise son texte, preĢpare ses sceĢnes, freĢquente le groupe. L'ideĢal serait de pouvoir s'exercer aĢ jouer les premiers roĢles et consideĢrer cela comme un entraiĢnement. AĢ deĢfaut, on violente l'acteur au meĢme titre que si l'on ordonnait aĢ un footballeur Ā« maintenant que tu as de l'aisance, tu vas faire du saut aĢ la perche Ā». Potentiellement, tout.e comeĢdien.ne peut, aĢ un moment donneĢ, tenir un premier roĢle. Pour cela, il faut jouer un maximum. Or, jouer beaucoup est devenu un luxe.
En jouant des petits roĢles, j'ai eĢgalement pu me sentir isoleĢ voire oublieĢ, comme si tout le fun de la pieĢce se passait sans moi, ailleurs. Ce n'est pas un drame, cela fait partie du job de se sentir seul et incompris aĢ certains moments. Cela fait aussi partir du job de ne pas se laisser envahir par ces impressions neĢgatives et acerbes.Ā Le tout collectif, je n'y crois pas trop : nous formons un ensemble de solitudes. Bien suĢr, il existe des moments de symbiose, mais, meĢme dans une creĢation collective et horizontale, les deĢsaccords persistent. Il y a toujours un moment ouĢ l'on est incompreĢhensible pour les autres ; cette incompreĢhension nous use. La peur du conflit aussi, comme si tout le monde devait eĢtre en permanence d'accord : c'est une connerie. Les personnages ne sont pas tous d'accord entre eux, le theĢaĢtre repose sur des conflits ; pourquoi les acteurs devraient-ils eĢtre systeĢmatiquement d'accord ? Nous mettons de l'affect partout. C'est cela qui mine le travail. Entrer dans le deĢbat sans se sentir attaqueĢ personnellement ā y compris pour le metteur en sceĢne qui craint d'eĢtre rejeteĢ ou eĢvinceĢ par les comeĢdiens ā suppose une immense confiance en soi, en l'eĢquipe et l'acceptation qu'il n'y ait pas de reĢsolution ; Ā« toi tu as raison, toi tu as tort Ā», mais plutoĢt 1+1=3. C'est cette troisieĢme entiteĢ, fruit de l'addition des deux premieĢres, que l'on doit montrer sur sceĢne, en interrogeant l'eĢnergie meĢme du travail. Accepter qu'un spectacle ne se reĢduise pas aĢ la seule mise en sceĢne, mais inteĢgre la part d'invention lieĢe au cadre de reĢpeĢtition permet d'accueillir l'inconnu comme une force.
Le.la metteur.e en sceĢne transmet son "jouet" aux comeĢdiens.iennes, qui s'en emparent, le malaxent, le jettent du 15e eĢtage, le trempent dans l'acide pour voir comment ça reĢagit. Cela peut eĢtre ingrat de voir une bande de sales gamins malmener la matieĢre sur laquelle tu sues depuis des mois. En l'occurrence, l'exploration contradictoire ne casse pas le projet, mais l'enrichit et le complexifie. Monter une pieĢce consiste aĢ la deĢcouvrir avec humiliteĢ. Tu reĢalises en cours de reĢpeĢtition que le sujet principal ou la raison pour laquelle tu aimes cette pieĢce ne sont pas ceux que tu imaginais. Cela n'alteĢre en rien ton projet initial, mais te rappelle qu'il eĢvolue, comme un eĢtre vivant. Imagine-toi dire aĢ un enfant Ā« Maintenant que tu as cinq ans ; arreĢte de grandir, ne bouge plus Ā» et aĢ chaque fois qu'il grandit, tu agirais en coupant ses centimeĢtres suppleĢmentaires. Au contraire, il faut accompagner et encourager sa croissance. Dans une distribution, il faut laisser la diversiteĢ des acteurs transpirer. Ils n'ont pas le meĢme corps ni la meĢme image, pas la meĢme voix ni la meĢme imagination, pas le meĢme univers ; c'est la rencontre de ces diffeĢrences qui produit un reĢsultat speĢcial, sinon on a un treĢs joli spectacle, mais... so what ?
Quelle part de lāart théâtral est rĆ©alisĆ©e pour soi, comme nĆ©cessitĆ© personnelle ? Quelle part pour les autres du fait du rapport direct au public (dimension sociale, citoyenne, politique) ?
J'ai commenceĢ le theĢaĢtre il y a quinze ans et ne me suis plus arreĢteĢ. Sur sceĢne, je m'amuse comme un fou, j'ai envie d'engager mon eĢnergie et de poursuivre mes chimeĢres. J'eĢprouve une satisfaction personnelle dans le rapport ; je parle et vous, vous m'eĢcoutez. Ce plaisir, je dois l'assumer pour que les spectateurs en ressentent aĢ leur tour. J'aime procurer, par contagion, du plaisir aux autres, pas de la culpabiliteĢ ni du malheur.
Le confinement m'a fait reĢaliser que notre meĢtier ne "sert" pas aĢ grand-chose. La tentation estĀ forte de penser que cela manque terriblement aux gens d'aller au theĢaĢtre. Ah oui ? Personne ne s'est eĢcrouleĢ en pleurs dans mes bras en reĢclamant Ā« ça me manque tellement de te voir sur sceĢne ! Ā», et c'est normal. Je ne pense pas pouvoir changer la socieĢteĢ avec le theĢaĢtre, bien que la question du politique me passionne. J'ai plusieurs amis comeĢdiens investis dans des projets engageĢs, mais j'ai de la peine aĢ rejoindre cette approche. Je crois qu'elle m'emmerde, ou me complexe. J'ai la sensation de ne rien avoir aĢ dire, alors je me tais. D'autant plus que je suis un maĢle blanc, heĢteĢrosexuel, vivant dans un pays occidental, issu d'une famille relativement aiseĢe. Quelle est ma leĢgitimiteĢ aĢ porter un discours sur la preĢcariteĢ du Tiers-monde ou sur les deĢsastres migratoires? Je ne me sens pas militant. Les mouvements sociaux comme me too ou l'eĢcologie sont des sujets bruĢlants dont il faut absolument parler dans la vie publique, mais sur sceĢne, permettons-nous d'aborder d'autres sujets. AĢ la reprise des activiteĢs theĢaĢtrales, j'espeĢre que nous ne traiterons pas exclusivement du covid-19 pendant des anneĢes, sur l'inteĢgraliteĢ des sceĢnes.
Je fais aussi ce meĢtier parce que je me pose des questions (existentielles) exploreĢes par certains textes du reĢpertoire. Lorsque j'entends Ā« Shakespeare, notre contemporain Ā», cela me fait doucement rigoler. Il n'a pas tout compris quatre sieĢcles avant nous. Les grands auteurs parlent de la socieĢteĢ des hommes et des femmes, de leur vie, du pouvoir, de l'argent, de la seĢduction, de l'amour impossible. Ce ne sont pas les pieĢces qui sont contemporaines ; mais les theĢmes qu'elles abordent qui sont atemporels. En quatre sieĢcles, nous avons fait un indeĢniable bond technologique, mais restons les meĢmes handicapeĢs sociaux dans grand nombre de situations. Tout comme le plaisir, ce questionnement existentiel par le jeu, se partage avec le public.
"La tentation estĀ forte de penser que cela manque terriblement aux gens d'aller au theĢaĢtre. Ah oui ? Personne ne s'est eĢcrouleĢ en pleurs dans mes bras en reĢclamant Ā« ça me manque tellement de te voir sur sceĢne ! Ā», et c'est normal"Ā
"L'ego est un faux ami monstrueux"
Quel rĆ“le joue lāego dans votre pratique ? Est-ce un guide ou un traĆ®tre?
Je vais commencer par une pirouette. Un comeĢdien peut se cacher derrieĢre l'ego d'un autre : Ā« ce n'est pas moi, c'est mon personnage ! Je ne suis pas eĢgocentrique aĢ ce point Ā». La sceĢne offre l'opportuniteĢ de deĢbrider une part de soi, deĢlicate aĢ assumer dans la vie. L'ego est un faux ami monstrueux. J'aurai toujours envie de plaire, de faire bien, qu'on me trouve beau et formidable, mais mes deĢsirs personnels ne servent en rien les besoins du roĢle. L'ego doit en prendre pour son grade. Pour cela, il faut accepter d'adopter des positions jugeĢes deĢvalorisantes, prendre des risques quitte aĢ eĢtre mauvais, assumer d'eĢtre deĢsagreĢable, trop lent, ennuyeux sur sceĢne, accepter que les spectateurs n'aient pas envie de boire une bieĢre avec moi apreĢs la repreĢsentation.
Par deĢfinition, l'ego occupe une position centrale. Le roĢle indique quel rapport entretenir avec lui. Dois-je flatter ou deĢstabiliser mon ego ? Chaque jour, il faut sonder sa petit meĢteĢo personnelle : Ā« Pourquoi suis-je sur sceĢne ? Je joue pour moi ? Mes potes ? Personne ? Ā» EĢtrangement, ce sont souvent les blessures d'amour propre - qui sont de violentes atteintes Ć l'ego ā qui nous font grandir, professionnellement et personnellement.Ā
Ma question porte sur l'ego hors de toute consideĢration morale, au-delaĢ du bien et du mal. Il peut certes s'apparenter au narcissisme, mais aussi nourrir cet eĢlan qui donne le courage de s'exposer aĢ la critique, de monter sur sceĢne et faire face aux autres.Ā
Le veĢritable ego unit qui je suis et ce que je ressens. L'ego intime se diffeĢrencie de l'ego social. Rester connecteĢ aĢ son ego permet de conscientiser sur sceĢne des sensations telles que l'envie de fuir. Ā« Je pourrais partir. Le metteur en sceĢne est dans la salle, mais il n'a pas le pouvoir de s'y opposer. Je peux quitter la repreĢsentation Ā». EĢvidemment, la raison retient le passage aĢ l'acte, maisĀ la potentialiteĢ d'aller jusque-laĢ existe, ne serait-ce que theĢoriquement. J'ai reĢellement le pouvoir de sortir de sceĢne : ce sera la premieĢre et la dernieĢre fois, apreĢs je disparais de tous les radars. S'imaginer des trucs dingues a rapport aĢ l'ego. C'est lui qui nourrit la folie du personnage, susceptible de deĢsobeĢir au preĢvu.
Je reĢve d'un spectacle ouĢ l'humeur de l'acteur serait utiliseĢe comme moteur de jeu, son tempeĢrament inteĢgreĢ aĢ la construction des personnages et des situations theĢaĢtrales. Tu n'as pas envie d'entrer sur sceĢne ? Cela tombe bien, ton personnage non plus. Il devient inteĢressant de mettre aĢ contribution l'ego, comme matieĢre d'improvisation, vecteur de frustrations, d'envies, d'ultra-connexion au preĢsent de la repreĢsentation, et d'eĢprouver son courage dans l'impreĢvu, pour reĢveĢler des ressources insoupçonneĢes.
Les acteurs sont et incarnent des personnes ordinaires sur sceĢne, tout en eĢtant appeleĢs aĢ deĢployer un courage extraordinaire, pour combattre ensemble. Dans les coulisses, ça pue la peur. C'est intime, au point que l'on n'en parle jamais entre comeĢdiens. La tension monte pendant l'heure qui preĢceĢde la repreĢsentation. Souvent, nous manquons de place dans des loges ouĢ il est impossible de coexister sans se deĢranger. Certains ont besoin de s'agiter, de parler et rire, d'autres se concentrent dans le silence et l'isolement. Quelque chose d'ineĢluctable va arriver et on le sait. Pendant une heure, nous voilaĢ enfermeĢs dans un non-lieu, dont on ne peut pas sortir. AĢ ce stade, impossible d'arreĢter le processus en cours. Il faut juste attendre. Jouer un spectacle quarante ou cinquante fois permet de dompter la peur, et d'entrer sur sceĢne plus deĢcontracteĢ, deĢbarrasseĢ de l'impression que tu joues ta vie aĢ chaque respiration. Le spectacle a besoin de plusieurs dizaines de repreĢsentations pour devenir le spectacle. Il est regrettable que les longues exploitations soient si rares. Le travail ne s'arreĢte pas le soir de la premieĢre repreĢsentation. Il commence... Le savoir-faire, les moyens, l'eĢnergie, le mateĢriel investis dans une creĢation sont pheĢnomeĢnaux. Tout cela pour jouer trois ou quatre fois ! Merde alors, c'est insenseĢ ! Par contre, je trouve senseĢ de deĢfendre qu'un spectacle se joue au moins autant de temps qu'il a eĢteĢ reĢpeĢteĢ.
En creĢant des spectacles avec un plus grand nombre d'acteurs, employeĢs plus longtemps, tu creĢes de l'emploi. Il faut du temps pour se perfectionner.Ā Le theĢaĢtre est l'un des rares lieux ouĢ il est possible d'agir lentement, ouĢ la poeĢsie peut exister ; c'est peut-eĢtre une forme d'engagement politique... se rassembler et se taire, juste respirer ensemble, regarder un changement de lumieĢre sur un bout de rideau. L'attention seĀ focalise sur une seule chose, et meĢme si je ne comprends pas tout de la pieĢce, je m'en fiche. En regardant la teĢleĢ, en me promenant dans la rue, en eĢcoutant la radio, je trouve peu de poeĢsie. Pas besoin de deĢbat, ni de bruit au theĢaĢtre. Tout est par ailleurs tellement bruyant et agressif. L'eĢtre humain a peur de l'ennui.
J'aurais pu profiter des deux mois de confinement pour eĢcrire quarante mises en sceĢne, mon premier livre et un premier sceĢnario, pourtant je n'ai rien fait. C'est la seule peĢriode de ma vie, durant laquelle j'ai eu le droit de ne rien faire, sans que personne ne puisse me le reprocher puisqu'il n'y avait rien aĢ faire. Le vide est l'endroit ouĢ la poeĢsie peut apparaiĢtre. Au theĢaĢtre, accepter le vide d'une interpreĢtation incertaine, le vide de la mise en sceĢne quand une sceĢne n'est pas trouveĢe peut eĢtre constructif. L'eĢchec et la fragiliteĢ ne sont pas des valeurs coteĢes dans la grande marche du monde, mais au theĢaĢtre, ils peuvent devenir des sujets centraux ; c'est la force de cet art. Dans les deĢbats teĢleĢviseĢs, des speĢcialistes s'eĢchinent aĢ donner des reĢponses d'experts, qui seront contredites, puis deĢbattues pendant des sieĢcles. On n'avance pas. Le theĢaĢtre quant aĢ lui, ouvre un espace pour penser et vivre nos questionnements. C'est ce qui me touche et me donne envie d'y retourner.Ā