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Webséries :

âge d’or ou âge de raison ?

Profitant de l’avènement du numérique, la websérie s’est imposée comme un formidable vivier de talents. Reste à fixer des règles pour que tout le monde s’y retrouve.

On ne va pas vous sortir sa fiche Wikipedia. On relèvera juste qu’il y est question de “montée en gamme” et d'”explosion du genre”. Conçue comme son nom l’indique pour être diffusée sur la toile, la websérie (ou web-série) se porte bien, merci pour elle. Et tant mieux pour celles et ceux, réalisateurs-trices et comédien(ne)s, qui ont pu grâce à elle faire leurs premières armes. Reste que longtemps, et c’est parfois encore le cas aujourd’hui, la loi des webséries fut celle de la jungle. Une jungle dense et luxuriante où l’audace le disputait à la débrouillardise. Budget riquiqui, matériel léger et bonne volonté – que l’on peut traduire par “travail gratuit” – constituaient les viatiques pour ces terres inconnues où venaient s’ébattre de jeunes gens talentueux et désargentés.

Il fallait que genèse se passe et que le phénomène entame sa mue. Comme l’a relevé le spécialiste des séries Joël Bassaget lors du dernier Webfestival de Berlin, “nous ne sommes plus dans l’ère du bricolage”. Aux délires d’amateurs de la fin des années 1990 se sont substituées, dès le mitan de la décennie suivante, des productions de plus en plus soignées et exigeantes. Un bond qualificatif dû autant au développement des technologies qu’au soutien des chaînes de télévision, soucieuses d’atteindre de nouveaux publics.

La comédienne Marie Fontannaz, caissière pleine d’imagination dans la websérie “Bip”, une coproduction RTS- Imajack © RTS

Le premier appel à projets de la RTS date de 2013. “C’était consécutif à l’autorisation de l’Office fédéral de la communication (OFCOM)”, commente Patrick Suhner, producteur de l’unité Fiction à la RTS. “A partir de là, on a eu le droit de produire du contenu web, ce qui était impossible avant”. C’est ainsi que Bipèdes ou encore Break-ups ont vu le jour.  A  l’instar des blagues, les webséries les plus courtes sont souvent les meilleures: ici, les épisodes ne dépassent pas trois minutes. Une étude de 2014 montre d’ailleurs que 95% des webséries réalisées font moins de 13 minutes. Quant aux saisons, elles sont expédiées en deux heures. Games of Thrones, d’accord, mais en condensé! “C’est un format très spécifique qui permet à de jeunes auteurs de se faire la main, relève Patrick Suhner. “Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit d’une forme de fiction qui permet de créer du contenu plus rapidement, avec un dispositif plus léger, des attentes peut-être moins élevées en termes esthétiques, encore que cela a beaucoup évolué. Au début, on partait du principe que le web ça devait être du low-cost, vite fait, un peu cheap, et on se rend compte aujourd’hui que ce n’est plus vraiment le cas. Parce que sur les plateformes qui font du streaming de formats courts, finalement, la facture finale devient proche de celle du format long. Et les gens se sont habitués à ça.”

Les gens, d’accord, mais lesquels? Le plus souvent des moins de trente ans qui ont toujours baigné dans le jus numérique. “La cible, c’est le 15-35 ans, précise le producteur de la RTS. Même si ça reste vague. C’est pour se donner un cadre: on part du principe que l’on ne s’adresse pas à un public qui a la même moyenne d’âge que celui de l’antenne, c’est-à-dire 55 ans”. Logique: ce sont également les plus jeunes qui, parce qu’ils en maîtrisent les codes, concoctent et réalisent ces fictions brèves et (parfois) addictives.

 La RTS, acteur de premier plan

 Les coûts ont beau être dix fois moindre que pour une série de télévision, réunir un budget relève souvent de la gageure quand on en est à son coup d’essai. Certains y vont de leur poche, d’autres recourent au crowdfunding, quelques rares élus bénéficient de l’aide de la RTS. “La plupart du temps, nous travaillons dans le cadre du pacte audiovisuel, note Patrick Suhner. C’est un partenariat que la SSR signe tous les 4 ans avec différentes associations de producteurs indépendants et par lequel elle s’engage à soutenir le cinéma suisse, au sens large, à hauteur de 27,5 millions par année. Donc, via ce pacte, nous distribuons cet argent à des projets. Ensuite, aux producteurs de les mener à bien:  ils s’occupent du développement, du tournage, de la post-prod et c’est à eux que reviennent les droits. Pour les webséries, nous travaillons dans ce cadre-là, c’est-à-dire celui d’un partenariat entre nous et une entreprise indépendante”

En général, la RTS fournit le gros de l’enveloppe. “Si je prends le cas de Bip, poursuit Patrick Suhner, une websérie conçue par Vincent Bossel et coproduite par Imajack Films, nous avons mis 150 000 CHF.- sur un budget de 250-300 000 CHF.-. Il y a aussi des soutiens complémentaires, notamment apportés par Cinéforom. Mais il existe peu de possibilités en Suisse romande et c’est un peu le problème. Si nous ne nous engageons pas, peu de gens vont le faire; nous sommes l’acteur principal”.

Et les comédiens?

Se lancer sans un solide appui financier peut se révéler hasardeux. C’est ce qu’ont pu constater les producteurs genevois des Marouflards il y a une paire d’années. Malgré la qualité indéniable du projet, celui du casting et le soutien de “La Tribune de Genève”, l’aventure s’est achevée au bout de deux épisodes seulement. L’appel au public, via un crowdfunding, n’a pas permis de rassembler les fonds nécessaires (13 000 CHF.- par épisode). “L’équipe était très efficace, très organisée, se souvient le comédien Frédéric Landenberg, qui jouait le rôle d’un journaliste. J’appréciais le travail du réalisateur, Damien Rossini, alors j’ai dit ok pour jouer dans les deux épisodes pilotes, qui se sont tournés en un jour. La carotte, c’était de se dire qu’il y aurait une suite. A titre personnel, je ne regrette pas, mais je ne le ferais plus dans ces conditions”. Traduire “ces conditions” par “à titre gracieux”.

Autre retour d’expérience pour Hélène Hudovernik, qui figure au générique de Break-ups, la première websérie de fiction coproduite – avec Jump Cut Prod – par la RTS (2013). “Une expérience plutôt positive, déclare la comédienne. De toute façon, tu fais ton travail avec la même rigueur, qu’il s’agisse d’une série ou d’une websérie”. Pour elle, le fait le plus notable reste que le réalisateur, Ted Tremper, s’appuyait essentiellement sur l’improvisation. “C’était vertigineux, relève-t-elle. A partir d’une même situation, nous faisions plusieurs propositions et il sélectionnait lors du montage. C’est un format qui permet ça et c’était fait de manière très professionnelle. Surtout, ça m’a permis de me confronter à d’autres méthodes de travail”. Dans tous les cas, pour Hélène Hudovernik, la websérie est “à prendre au sérieux”: “Ce n’est pas quelque chose qui se tourne avec des potes dans son salon. Bien sûr, il faut bien se lancer et parfois on n’a pas d’argent. Mais si des structures soutiennent et s’il y a des comédiens pros, on ne peut pas accepter de tourner pour 100 CH.- par jour. Après, si tu disposes de toutes les infos, c’est à toi de savoir si tu dis oui ou non. Mais il faut respecter son métier”.

C’est probablement là que réside aujourd’hui l’enjeu essentiel. La nécessité d’un code de bonne conduite et des conditions de travail encadrées. Patrick Suhner en convient et constate que “les budgets des webséries que nous avons coproduites ces derniers temps sont en sensible augmentation. Avant, il fallait faire bon marché, mais on est revenu sur ce point parce que ça reste un moyen pour les gens de travailler”. Bref, comme le concluerait tout épisode de websérie: à suivre.

 

“Le défi, c’est d’être visible”

Ancien journaliste au TJ, rompu à l’exercice du web, Patrick Suhner est depuis 3 ans producteur éditorial de l’unité Fiction de la RTS. Il dresse pour nous l’état des lieux.

C’est difficile de faire exister une websérie dans un marché anarchique?

C’est la principale difficulté. Aujourd’hui, on n’en fait pas assez pour vraiment fidéliser le public. Pour qu’il se rende compte de manière régulière qu’il y a de nouveaux projets qui arrivent. Ou alors, il faudrait déplacer une partie du budget de la fiction. On a envie de le faire mais on a aussi beaucoup de choses à côté, qui font partie de notre mission. Donc, les webséries, on en propose deux ou trois par an au maximum. Ce n’est pas suffisant pour fidéliser. Il y a quelques années, on a créé une chaîne Youtube consacrée aux webséries de la RTS, mais quand on publie deux webséries dans l’année c’est insuffisant. Les chaînes qui marchent sont alimentées en continu, elles disposent d’une masse critique d’abonnés qui reviennent régulièrement. Donc c’est vrai que ce n’est pas évident de rendre ses projets visibles: on possède nos propres canaux de diffusion, mais ça reste difficile, car même sur le site internet de RTS, la moyenne d’âge est assez élevée, autour de 40 ans. Dès lors, nos webséries, ce n’est pas sur Play RTS qu’elles vont avoir le plus grand succès. C’est la présence sur les réseaux sociaux qui va être déterminante. Le défi, c’est de rendre les projets visibles parmi un foisonnement.

Il n’existe pas non plus de modèle économique, notamment en ce qui concerne la publicité…

Non. Sur le web, on n’a pas le droit de mettre de la publicité. Même le placement de produit, c’est absolument interdit, du moins jusqu’à maintenant. Ce qui limite la fabrication parce que les boites de production ont parfois envie de collaborer avec des marques et nous devons leur dire non: aucune marque, aucun logo ne doit être visible à l’image. C’est une contrainte supplémentaire.

C’est un format qui impose une découpe dramaturgique autre, des codes auxquels les jeunes sont habitués. Les 3 minutes, c’est la règle?

 C’est vrai que sur les derniers projets, nous étions plutôt dans ce format là. Sauf avec Le 5e cavalier, où l’on avait des épisodes de 8-9 minutes. Là aussi, les habitudes évoluent. Au début, on partait du principe que comme c’était du web il fallait faire court. Et puis on se rend compte que les jeunes acceptent de suivre des youtubeurs qui font des vidéos de 1 h – 1 h 15. Mais c’est plus facile quand on a une communauté de gens qui sont prêts à vous suivre. Quand on débarque avec un projet qui sort de nulle part, les gens sont plus exigeants: si au bout de 3 minutes ça ne leur plait pas, ils zappent.

En matière de thème, on distingue des tendances?

Ce qui marche beaucoup auprès des jeunes, et c’est ce que fait Tataki (ndlr: le média 100% digital et pop-culture de la RTS), c’est le “branché-urbain-sociétal”, où l’on donne la parole aux plus jeunes. Il s’agit de témoignages, de portraits…

Et pour la fiction?

Là, nous avons deux projets en préparation: Pantoufle, qui va se tourner cet été. C’est une websérie en collaboration avec Couleur 3, elle sera diffusée via leurs canaux (Facebook, etc.). L’autre projet, c’est en collaboration avec le Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), qui va déboucher sur une websérie fantastique. Le processus est en cours. On ne connait pas encore le lauréat mais on sait que ça va aboutir. Avec le NIFFF, on a une vraie collaboration, qui débouche sur un projet qui sort un peu des sentiers battus. Mais on se rend compte que ce qui est intéressant avec les webséries, c’est d’aller justement dans des secteurs de niche. On sait qu’on ne va pas toucher un très large public mais on sait aussi qu’une communauté va être intéressée.

C’est une des armes pour résister à la crise que traversent les chaînes généralistes?

Les télés comme la nôtre, je le constate quand on discute avec nos confrères des autres services publics européens, se posent toutes les mêmes questions. Nous sommes tous confrontés à une segmentation de plus en plus forte du public et nous devons, en tant que service public, essayer de toucher tout le monde, mais pas tout le monde en même temps. Et c’est compliqué. Mais il est illusoire de se dire que chaque année on va faire des projets qui vont toucher 3 ou 4 générations en même temps. Il faut pouvoir proposer des choses spécifiques qui s’adressent à un public plus ciblé. L’audience ne sera pas forcément énorme, mais ça permet d’exister pour des gens que l’on ne touche pas tous les jours. Le public est beaucoup moins captif qu’à une époque. Avant, il y avait trois chaînes, il y en a 300. Et il y a aussi ceux qui ne regardent plus la télévision. C’est toujours le grand flip de se demander si on va continuer à toucher les gens à long terme.

Et aujourd’hui, vous travaillez plutôt sur le court, le long ou le moyen terme?

Pour les webséries, on est plutôt sur du court terme. Il y a une grosse réflexion en cours sur le fonctionnement de l’entreprise et sur la manière dont on développe les projets. Notre principale difficulté, à la Fiction, c’est que nous avons de l’argent pour développer les projets mais, à la base, pas de case de diffusion. Nous sommes un incubateur et ensuite les projets sont diffusés de la manière la plus adéquate possible. Mais c’est à nous d’aller vers les responsables de la programmation et de leur dire: “Voilà, on a tel ou tel projet en développement, comment vous pensez le distribuer?”. Typiquement, si on fait une fiction destinée aux ados, la meilleure méthode c’est de s’associer à Tataki qui connait bien ce public. Se dire qu’ensemble on va réussir à créer une fiction qui touche ce public, parce qu’eux ont l’expertise du public et nous celle de développer des projets de fiction. Donc, de plus en plus, on va devoir croiser nos connaissances, nos expertises au sein de l’entreprise, pour trouver la meilleure manière de créer du contenu qui vise juste. Sinon, après le projet avec le NIFFF, on verra sous quelle forme on continue de faire du numérique. Nous n’avons pas lancé de nouvel appel à projet cette année, on se laisse le temps de voir. La chaîne s’est montrée volontariste quand on a pu développer les offres numériques: maintenant, après 5 ans, voyons ce qu’il y a à améliorer, à changer. Une fois qu’on aura remis cela à plat, probablement que l’on repartira pour un tour. C’est un peu une phase de transition.

 

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