Wave Bonardi et Julia Portier : Vertige de l’humour

Déglacer le mythe Betty Bossi, tel est le point de départ de la nouvelle création signée La Compagnie des Plaisantes. En amuse-bouche du spectacle, qui est à découvrir au Théâtre de l’Orangerie (Genève) du 17 au 28 juillet, Wave Bonardi et Julia Portier acceptent joyeusement de se faire tirer le portrait : résolument drôles, fines gueules, impétueuses, solaires... et multifonction tendance couteau suisse. Mais derrière ces traits de caractère évidents, c’est l’interconnaissance qui ressort comme ingrédient clé d’une collaboration sensible et fructueuse. Rencontre avec un duo artistique funambule, qui cherche son équilibre entre légèreté de ton et profondeur du propos.

Article signé Marie Lou Félix

Julia Portier et Wave Bonardi ©Sarkis Ohanessian

Commençons par les a priori.

Julia, quelle a été ta première impression lorsque tu as rencontré Wave ?

JP : J’ai intégré l’École Serge Martin au dernier moment, alors que le stage de sélection avait déjà eu lieu. Dans le groupe, Wave avait une sorte d’aura. Je te jure, c'est vrai. Elle avait le parcours spécial de quelqu’un qui a vagabondé aux États-Unis. Elle m’est apparue comme une personne qui a confiance en elle. Quelqu’un qui assure…

Et toi, Wave, peux-tu raconter votre première collaboration scénique ? Est-ce que tu t’en souviens ?

WB : Bien sûr que je m'en souviens. En fait, j'étais toujours assez proactive dans le choix de mes collaborateur.rice.s pour les ateliers. À l’École Serge Martin, on appelle « ateliers » les présentations publiques qui ont lieu régulièrement. Ce sont des formes courtes, environ dix minutes, que les étudiant.e.s préparent en autonomie. L’un de ces ateliers s’appelait « Quiproquo ». J’avais sollicité Julia pour qu’on travaille ensemble, et nous avions demandé à Leonardo Rafael de se joindre à nous. C’était vraiment l’éclate. On a commencé par du très mauvais boulevard, et ensuite ça partait en cacahuètes. Déjà là, c'était le starter : l'étincelle de l'amitié et l'envie de continuer à faire des choses ensemble.

Avant d’être comédiennes, vous avez chacune exercé un premier métier. Comment ces vies antérieures influencent-elles votre travail artistique ?

JP : Comme la plupart des artistes émergeant.e.s, nous devons faire beaucoup de choses par nous-même. Au début de notre collaboration professionnelle, je pense que ma formation en communication nous a été très utile. Avec le temps, Wave a largement acquis ce bagage. Je ne me sens plus spécialement en avance sur ce point-là. Mais je pense qu’au départ mon premier métier nous a aidées. La communication c'est quand même un aspect très important dans la création d’un spectacle. Il faut arriver à le vendre : le vendre à une institution pour qu’il soit programmé, et ensuite faire en sorte que des gens aient envie de venir le voir.

WB : En fait, une partie de nos compétences vient des métiers exercés par le passé. Moi j'étais costumière, donc évidemment que cela nous a servi. Mais j'ai aussi travaillé dans l'animation socioculturelle, où il faut coordonner pas mal de choses : jongler avec différent.e.s interlocuteur.ice.s, communiquer sur des événements, rédiger des courriers. C’est une vraie plus-value sur le marché du travail d’avoir de la bouteille. Évoluer dans le milieu du théâtre c’est très éprouvant émotionnellement, parce qu’instable. Alors autant avoir la peau épaisse.

Selon toi, entrer dans le métier à environ 30 ans était plus un avantage qu'un inconvénient ?

 WB : Oui, je pense que certains aspects du métier de comédienne auraient pu être destructeurs pour moi à 20 ans. Alors, sortir d’école à 30 ans m’a permis de savoir un peu mieux qui j’étais, et d'avoir certaines ressources. Je me sentais beaucoup plus ancrée et apte à faire face à ce monde du travail en particulier.

Julia, dans ta biographie tu parles de « virage ». Tu dis avoir pris un virage en te formant dans une école de théâtre. Une bifurcation radicale ?

 JP : Oui, parce que jusque là je n'étais pas du tout en lien avec le milieu culturel. Ni même en lien avec une quelconque pratique artistique. J’évoluais dans des milieux très institutionnels. Pour te dire, mon dernier poste c’était à l'État de Genève. Il y avait un chemin de vie qui était plutôt tracé. Et alors oui, aller vers le théâtre c'était un choix que j’ai fait assez brusquement, et sans trop y réfléchir. Ça a été un instant. Et voilà que je ne suis plus du tout dans la même ligne que celle sur laquelle je m'étais engagée au départ.

Est-ce que ce commun-là vous a rapprochées ?

 JP : Oui, c’est sûr. Quand tu refais une formation tardivement, dans une situation où tu n’es plus nourrie, logée, blanchie par tes parents, cela implique un certain engagement. En dehors de l'école, il fallait pouvoir assurer sur le plan matériel. Et forcément, évoluer dans une réalité similaire, éprouver les mêmes difficultés, ça renforce les liens et le soutien. Il y a même eu une période où l’on a travaillé pour le même employeur…

Il est toujours nécessaire de savoir quelle est l'intention de la blague, et de comprendre le mécanisme humoristique. Que cherche-t-on à raconter ou à critiquer ?

Depuis la fin de vos études de théâtre, vous collaborez régulièrement, et notamment au sein de la Compagnie des Plaisantes. Cette structure genevoise met au centre de sa démarche « la capacité à rire d'une situation ou de soi-même ». Wave, es-tu prête à rire de tout ?

WB : éclat de rire. Oh, merci pour la question impossible ! Je n’ai pas la réponse. Je pense que c'est une question qui doit se poser et se reposer, très régulièrement. Pour moi, il est toujours nécessaire de savoir quelle est l'intention de la blague, et de comprendre le mécanisme humoristique. Que cherche-t-on à raconter ou à critiquer ? Personnellement, je sais que certaines choses ne vont pas me faire rire, parce qu'elles me touchent trop. Mais ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas en rigoler. Certaines blagues peuvent me fâcher et, à l'inverse, il y a des choses à propos desquelles je vais avoir besoin de rigoler. Passer par le médium du rire permet de faire circuler une émotion. C'est un peu une question sans fin. Mais j'ai l'impression que l'intention et l'adresse sont importantes. Et puis, de qui vient la blague…

L’embarras du choix ©Juliette Russbach

est-ce qu’il faut faire partie de telle ou telle communauté pour avoir le droit de faire telle ou telle blague… Je ne sais pas. Ça se discute.

Rire implique d’engager une sensibilité. Il faut que notre écriture permette d’entrer en empathie avec ces mêmes individu.e.s dont nous rions…et auxquel.le.s nous nous identifions aussi parfois.

Est-ce que tu veux dire qu’il y a des blagues qui ne fonctionnent que dans certaines bouches ?

WB : Je ne sais pas comment répondre. Ta question amène celle du communautarisme : est-ce qu’il faut faire partie de telle ou telle communauté pour avoir le droit de faire telle ou telle blague… Je ne sais pas. Ça se discute. Si l’on parle de Julia et moi, on peut constater que l’émettrice de la blague est importante. Il y a des choses qui fonctionnent mieux en partant de chez Julia, et des choses qui sont davantage efficaces lorsque c’est moi qui les dis. Ça a un lien avec ce que l’on représente socialement, mais c’est aussi parce que nous ne sommes pas la même comédienne. C’est une question de rythme.

 

 

JP : De rythme, et d’intention ! Parfois, c'est risqué de rire de quelque chose. Si je prends l'exemple de notre dernier spectacle, L’Embarras du choix, il y a plein de fois où l’on a eu des doutes. C’est une pièce qui parle d'une forme de désespoir. Le désespoir des individu.e.s qui cherchent absolument à trouver le bonheur, et ce par tous les moyens. Je crois que derrière cette démarche-là, très consumériste, il y a une véritable détresse. C’est complexe à résoudre. Pour nous, il était clair que si l’on se moquait de certains comportements ce n’était pas pour pointer du doigt les gens qui sont en quête de développement personnel. Rire implique d’engager une sensibilité. Il faut que notre écriture permette d’entrer en empathie avec ces mêmes individu.e.s dont nous rions…et auxquel.le.s nous nous identifions aussi parfois.

Sous clé – Théâtre en appartement

Plus que l'envie de faire rire, nous travaillons un thème en particulier. Il y a ce désir de faire des pas de côté et l’humour permet parfois d’être moins frontales.

Et alors toi, Julia, as-tu des tabous en terme d’humour ?

JP : Il y a certains thèmes qui ne me font jamais rigoler. Oui, il y a des choses que je ne traiterais pas de manière humoristique dans un spectacle.

 Lesquelles ?

JP : Je ne sais pas. Les questions liées aux violences. Il n'y a pas un truc précis qui me vient, mais à vue de nez j’ai du mal à projeter une petite blague sympa sur les violences. Et en même temps, peut-être que si je travaillais là-dessus, l’humour aurait du sens. Plus que l'envie de faire rire, nous travaillons un thème en particulier. Il y a ce désir de faire des pas de côté et l’humour permet parfois d’être moins frontales.

Qu'est-ce que vous pensez des blagues sur les blondes ? Étant blondes vous-même…

 JP : Fatiguée, quoi. Moi ça ne m’amuse pas.

 WB : En général, ce n'est ni d’une grande qualité d'écriture, ni d’une mécanique humoristique très recherchée. La plupart du temps, c’est juste ultra-misogynes. À moins que, comme l’a dit Julia, l’intention de la blague est de faire un pas de côté. Parce que la blondeur et la représentation de la blondeur dans le monde, c’est un sujet comme un autre. Si quelqu'un arrive à faire une blague bien écrite, intelligente… Moi, je me dis que ce n'est pas impossible qu’on me fasse rire avec une blague sur les blondes. Mais en général, c'est juste misogyne.

 Vous diriez que l'humour, ça vous sert à quoi ?

 JP : Rires Ça nous sert à faire passer la pilule ! À survivre.

 WB : Oui ! Assez basiquement … à survivre.

 Alors c'est un remède ?

 WB : À un premier niveau, oui. Mais c’est aussi une philosophie de vie. C'est autant un remède qu’un plaisir. Le jus de la vie.

 JP : On ne rit pas uniquement à propos de choses graves. En fait, on rit beaucoup tout le temps. Mais forcément, quand il t'arrive un coup dur, le mécanisme c'est de passer par le rire pour en faire une petite digestion.

 

le concept de : « il doit y avoir une blague toutes les 9 secondes » m’ennuie un peu. Ça ne m’intéresse pas de réfléchir dans une logique de quantité.

Est-ce que vous cherchez à être drôles sur scène?

 WB : Pas forcément. Après, il y a aussi le fait qu'on est une compagnie émergente. La réponse à ta question serait peut-être différente dans quelques années. Notre premier spectacle était un acte très spontané... Aujourd’hui, le fait d’écrire une deuxième pièce implique que l’on s’interroge sur la démarche et l’identité de La compagnie des Plaisantes. Quelle est notre méthode ? Et notre style ? Ce sont des questions qui ne se posaient pas jusqu’ici. Après, on a quand même vendu le spectacle sur lequel nous travaillons actuellement en disant qu’il serait drôle. C'est ce que nous avons envie de faire. Alors oui, on cherche à être drôles parce qu'on souhaite traiter les choses par l'humour, ce qui n’empêche pas la sensibilité. On ne s’interdit pas les moments dramatiques…

JP : Je ne sais pas si c'est tant que l’on veut être drôles. Je crois plutôt qu’il y a quelque chose de l’ordre du réflexe. L’humour, c’est notre manière d'aborder un sujet. Comme Wave l'a dit tout à l’heure, c'est une sorte de philosophie de vie. J'ai l'impression que dans mon quotidien, je peux ressentir les choses de manière très dramatique. Vraiment, je te jure ! Et puis en même temps, il y a énormément de choses qui me font rire. Pour te dire, je rigole jusque dans mon sommeil. Donc, a priori, il y a quand même une sorte de terrain… Quand on écrit, ça nous plaît d’imaginer que l’on peut faire rire les gens. Mais ce n'est pas notre objectif pour chaque scène. C’est vrai qu’à travers le rire, il est possible de dire des choses très fortes. Mais parfois on a envie de communiquer autrement et on ne s'interdit pas de le faire. Il y a un équilibre à trouver, histoire de rendre le spectacle un peu digeste et intéressant. Je ne suis pas toujours une grande fan de stand-up, par exemple. Tu vois, le concept de : « il doit y avoir une blague toutes les 9 secondes » m’ennuie un peu. Ça ne m’intéresse pas de réfléchir dans une logique de quantité.

 "Signé Betty"  © Aline Zandona

Venons-en au spectacle que vous présenterez en juillet au Théâtre de l'Orangerie. Pouvez-vous me raconter de quoi il s'agit ?

 JP : Le spectacle s’appelle Signé Betty. Il faut dire que la bouffe a une importance assez cruciale dans notre existence. Le rire et la bouffe, en résumé. On se disait que ça pourrait être chouette de faire un spectacle là-dessus. Et en même temps, le thème de la nourriture a déjà été largement traité. Donc, dans un premier temps, ça restait une petite envie. Et puis, il y a eu l'appel à projet du Théâtre de l'Orangerie qui mettait au concours une création inspirée d'une œuvre classique. À partir de là, nous avons repensé à notre envie de faire un spectacle sur la bouffe. On s’est dit : « mais quoi de plus classique que la figure de Betty Bossi ? » En tout cas en Suisse…

Est-ce que tu peux raconter qui est Betty Bossi?

 JP : Betty Bossi, c'est une collection de livres de cuisine. Des livres de recettes prétendument signées par une femme qui s'appellerait Betty Bossi, et autour de laquelle plane un petit mystère. En réalité, ce n'est pas une vraie personne. Certain.e.s supposent que ce personnage a été créé par Nestlé. En interrogeant notre entourage, nous avons réalisé que beaucoup de gens voient cette femme comme une ménagère, une nourricière. Il existe un imaginaire très concret autour d’elle. On s'est dit que ce serait intéressant de partir de cette figure-là pour parler de bouffe. Il ne s’agit pas d’écrire une pièce qui tourne autour de Betty Bossi. Même si tout ce qu’elle incarne en terme de « suissitude » est un bon terrain humoristique, cela reste un point de départ. On cherche à élargir…

Comment travaillez-vous à partir de ce mythe ?

WB : C'est toujours important de se documenter et de se renseigner avant de commencer à écrire. Pour L’embarras du choix et maintenant pour Signé Betty, nous avons consulté beaucoup de documentation. Nous voulons traiter la dimension sociale du repas et puis aborder la question du sexisme dans notre rapport à la nourriture. Dans notre culture, préparer à manger appartient aux femmes. En revanche, l’acte de manger est l’apanage des hommes. Dans la littérature, au cinéma, ce sont les hommes qui bouffent. Les femmes, on ne les voit pas manger ou alors c'est systématiquement sexualisé. Le monde de la publicité est un bon exemple de ce phénomène… À croire que le fait de manger un yogourt peut provoquer un orgasme…

JP : Ce qui n’est pas totalement faux, si c'est un très bon yogourt…

WB : Mangeuses, le livre que Lauren Malka a sorti récemment, nous a beaucoup servi. À partir de notre documentation, on discute, on s’interviewe, et on utilise des outils d'éducation populaire afin d’établir notre biographie personnelle en lien avec le sujet. Au fil de nos échanges, on dézoome et ça nous permet de réfléchir à ce que l’on a envie de dire au niveau sociétal. Puis, on passe par le plateau et les improvisations.

Dans notre culture, préparer à manger appartient aux femmes. En revanche, l’acte de manger est l’apanage des hommes. Dans la littérature, au cinéma, ce sont les hommes qui bouffent. Les femmes, on ne les voit pas manger ou alors c'est systématiquement sexualisé.

Avec qui travaillez-vous pour la création de Signé Betty ?

 JP : Nous collaborons avec Oscar Gómez Mata. Actuellement, il joue essentiellement un rôle de regard extérieur et de direction d’actrices durant les répétitions. Mais Oscar a suivi l’ensemble du processus d'écriture et c’est aussi un soutien à la dramaturgie. Et bien sûr, il y a Agathe Lecomte. Au départ, nous devions être deux sur scène, mais finalement nous avons décidé d’élargir le casting. Après, il y a toute une équipe. Fanny Courvoisier pour la scénographie, Claire Firmann pour les lumières, Anna Cressaty Pacchiani pour les costumes et Ivan Verda pour la création sonore.

 

Une dernière question…

Julia, si tu devais représenter votre collaboration sous la forme d’un dessin en 2D, comment t’y prendrais-tu ?

 JP : Attends, c’est difficile !! Longue réflexion. Ça ressemblerait à une étincelle ou à un feu d’artifice. Il y a quelque chose d’assez puissant qui se passe. Quelque chose de chatoyant. Toutes les deux, on a un tempérament assez vif. Un peu nerveux. Et nos deux énergies ensemble, comme je les ressens de l’intérieur, ça donne quelque chose qui…pfuiiitchkk ! Je ne sais pas le dire autrement. Rires

Wave, si cette collaboration était une matière, textile ou non, quelle serait-elle ?

WB : Oh là-là… Une matière qui me vient, c’est le papier journal. Parce que c’est très malléable et sensible. Ça prend les plis. Je pense que l’on est d’une grande sensibilité toute les deux, et d’une certaine manière plutôt marquées par la vie. Le papier journal c’est un élément déchirable et en même temps, si tu le mets en boule, il peut retrouver sa forme. Sensible et fort à la fois. L’autre matière qui me vient c’est la soie. Ça brille et c’est confortable. Pour moi, la soie est reliée au cocon. Parce que c’est l’œuvre d’un ver à soie, qui naît d’un cocon. Et le cocon, c’est un « chez soi(e) ».

Entretien signé Marie Lou Félix

Après des études en Arts du Spectacle à Berne et Paris, Marie Lou Félix se forme comme comédienne à l’École de Théâtre Serge Martin. Autrice, dramaturge, coordinatrice et interprète, elle fait encore le choix de ne pas choisir.