VOYAGE DANS LA CARTE DE TENDRE D’YVES ADAM
Aujourd'hui, la Voie lactée a un goût plus sucré que d'habitude. Nous sommes quelques jours avant l’éclipse du mois d’août. Pour certains, le soleil va passer entre la Terre et la Lune… tandis que d'autres se donnent déjà rendez-vous en 2075.
Moi, j’ai rendez-vous avec Yves Adam, un amoureux des étoiles vagabondes, des horizons scintillants. Mais Yves est aussi fasciné par les mers profondes, celles qu’on trouve dans les atlas de géographie. Ces vieux atlas colorés où les mers se teintent de bleu et d’indigo, les terres vertes et brunes dessinent des pays aux frontières éphémères, les lignes noires s’arrêtent sans raison, la couleur de la neige côtoie celle des déserts.
Rencontrer Yves Adam c’est ouvrir un atlas particulier, sa carte de tendre, où les villes, les pays, les langues, les cultures se télescopent et créent peu à peu une alchimie particulière, où les réalités se confondent, se perdent, se réinventent.
Rencontrer Yves Adam c’est accepter de partir en zigzaguant sur des chemins de traverse de sa carte de tendre, l’atlas personnel de ses pays des imaginaires.
Propos recueillis par Domenico Carli

©Yves Adam
GARE DE DÉPART : BIENNE CENTRE DU MONDE
Bienne l’origine du monde… origine du désir de troupe.
Quand je pense à toi, Yves, je vois quelqu’un qui a toujours son sac à dos très rempli - (Yves éclate de rire).
Et, si tu me le permets, j'ai l'impression que tu as un rapport particulier à la lumière. Je ne t’imagine pas comme un acharné du proscénium. Un.e comédien.ne a peut-être deux manières de jouer avec la lumière : il y a celle, celui qui avale, engloutit la lumière et il y a celle, celui qui la diffuse, qui distribue la lumière sur ses collègues (Yves plisse des yeux).
Rarement j’ai vu un comédien se mettre aussi pleinement au service du projet d’un.e metteur.e en scène, d’un projet. Ton parcours d’artiste est, à mon sens, très particulier et je me demande si cela n’est pas dû aussi, en partie, à tes origines biennoises, comme le symptôme d’un régionalisme atypique et atavique.
Est-ce que c'est l'empreinte d'une génération ? Ou est-ce que c'est le caractère de certains ? Est-ce que c'est un régionalisme atypique ? Atavique ? Probablement. Mais je crois surtout que vibre en moi l’envie de défendre une manière de faire, une manière d'être, une manière de jouer. Est-ce que c'est pour autant un régionalisme atypique ? Peut-être… Mais dès le début de mon parcours, la notion de troupe, de bande, était très ancrée chez moi. Probablement parce qu’à Bienne, il était impossible de faire ou d’imaginer du théâtre en solo.
Dès ma première enfance, j’ai tout de suite été attiré par les costumes, tissus et chapeaux pour me créer des personnages pour étonner les copains de l’école enfantine et inventer des histoires. Puis, vers dix-onze ans, j’ai intégré une chorale. On chantait du Starmania, du Maxime Le Forestier… Premiers frissons, premiers émois ressentis face à un public. Le directeur faisait partie de la troupe amateure « la Théâtrale de Bienne » ; je suis allé le voir jouer avec mes parents dans “L’amour des trois oranges” de Carlo Gozzi. Et là, tous ces personnages, toutes ces lumières qui s'allument et s’éteignent ont déclenché en moi mon désir de théâtre. Il faut dire que dans les années 80, la Bienne francophone comptait pas mal de troupes d’amateurs, mais rien de bien professionnel à part les tournées des Galas Karsenty (haussement d’épaules et sourire sardonique). Mon père était amateur de théâtre, et ensemble, nous avons intégré la troupe de mon directeur de chorale. Là, j’ai pu toucher d’un peu plus près ce monde fascinant. Mais il était déjà temps de choisir un métier : je serai instituteur. Je suis entré à l'École Normale, où j’ai rencontré un professeur, Guy Lévy, qui dirigeait la troupe de théâtre de l’école. J'ai immédiatement intégré cette troupe et j’ai rencontré quelqu’un, un homme dont le discours, soudain, m’ouvrait l’esprit. Une sorte de mentor qui nous faisait répéter tout au long de l’année. C'était passionnant. Puis, vers la fin de l’année, l’école invitait un metteur en scène ; je me souviens de Paul Gerber, un mime. Avec Paul nous finalisions le spectacle pendant une semaine intensive (nous étions dispensés des autres cours, ce qui rendait jaloux ceux qui ne faisaient pas partie de cette troupe). Les représentations me procuraient toujours autant de frissons. L’École Normale m’a permis de rencontrer des personnes hors du commun, comme Guy… ou comme une prof de piano horriblement horrible ! (éclats de rire.)

Laika - Le Chien de l'espace ©MAGALI DOUGADOS
UNE MANIÈRE D’ABORDER LE THÉÂTRE QUI M'ENTHOUSIASMAIT.
Mais c’est quand j’ai assisté au travail du TPR avec Charles Joris, que j’ai compris qu’un théâtre basé sur l'énergie d’une troupe cristallisée autour d’un projet était une manière d’aborder le théâtre qui m'enthousiasmait. Le TPR avait alors pour mission d’organiser des stages dans la région. J’ai suivi ces stages et je suis resté totalement fasciné par le travail, le sérieux, l’engagement, les répétitions… tout ce silence, cette magie ! Et quelle patience ! Un premier point commun entre ma carrière de jeune instituteur et le monde de la comédie. Le plaisir que doit prendre le ou la metteur.e en scène pour concrétiser une scène convergeait vers celui de l’instituteur qui doit expliquer une notion de mathématique. Donc, j’ai vingt ans et j’ai envie de transmettre et j’ai envie de jouer ! Être ou ne pas être… comédien ? Instit ? J’ai vingt ans et je dois choisir. Mais comment devient-on comédien ? C’est un métier ? Où est-ce qu’on l’enseigne ? Dans quelle école ? Il faut se souvenir de cette belle époque où Internet n’existait pas ! Qu’il fallait se renseigner par des listes, des annuaires qui répertoriaient les différentes écoles. Et il n’y avait pas d’e-mail, donc tout se passait par écrit, par courrier postal. Le temps, l’espace… voilà deux notions bien concrètes qui ont évolué.
Je me suis informé, suis tombé sur le Conservatoire de Strasbourg où je me suis présenté avec, entre autres, un extrait du Cid… avec mon accent biennois (gros gros éclats de rire), cela devait être cocasse. Finalement j’ai été admis à la SPAD (section professionnelle d’art dramatique du conservatoire de Lausanne), d’abord en classe préprofessionnelle puis en classe professionnelle.
PREMIER ARRÊT : LAUSANNE
C’était le bon moment. Je sentais que si je voulais progresser, si je voulais, un jour, jouer du théâtre avec de grandes chemises blanches et bouffantes, il fallait quitter le nid familial… !
Quitter sa maison pour retrouver une autre maison. Alors en route pour Lausanne et la SPAD. La mythique SPAD.
Une école, soi-disant brechtienne, animée par certains professeurs qui aujourd'hui, auraient de sérieux problèmes (!), mais une école qui m’a permis de rencontrer aussi des complices de mon âge qui partageaient les mêmes rêves (Vincent Bonillo, Céline Goormaghtigh, François Nadin, Julie Cloux, Jean-Michel Brandt), les mêmes angoisses. Cette période m’a donc remis dans une position d’étudiant, mais inconsciemment, je n’étais plus le jeune homme vierge de tout outil pédagogique. Je pouvais distinguer le pédagogue du paresseux. Je regrette notamment ces professeurs invités qui choisissaient très vite quelques élèves qui méritaient l’attention du maître, tandis que les autres devaient se contenter de regarder et de quelques figurations idiotes. Nous étions dans une école pour apprendre et je me suis souvent retrouvé à devoir attendre que le regard du « grand maître » daigne se poser sur moi. Alors j’organisais les plannings (cela ne m’a jamais quitté), je jouais les rôles du grand-papa, du machin, du truc, mais grâce à ça, paradoxalement, j'ai pu explorer des rôles de composition, en allant chercher autre chose. J’ai composé des personnages loufoques ; j'étais par exemple un Obéron nabot ou cul de jatte. Et j'ai pris un pied fou.
LA QUÊTE DE LA MAISON
Enfin et surtout, grâce à d’autres professeurs plus pédagogues qui ont su rallumer la flamme du projet collectif, qui ont nourri le sentiment de la troupe, de la recherche dramaturgique, des dimensions historiques, sociales et politiques du théâtre, et grâce aussi à mes camarades, je me suis senti un peu À LA MAISON ! Toutefois, j’ai regretté le manque de suivi après les quatre ans passés à la SPAD. Je n’étais pas certain de pouvoir pratiquer mon art.
C’est peut-être pendant cette période que j’ai développé, parallèlement à mon désir de jouer, une aptitude à la transmission.
Il y a toujours, dans toute activité humaine, un objectif et au théâtre comme dans l’enseignement il s’agit de toucher.
Antonio R. Damasio, un neurologue américain, a écrit que les notions s'inscrivent mieux, plus profondément dans nos mémoires, si elles sont liées à des émotions.

La Visite de la vieille dame ©Jean-Paul Lozouet
LE THÉÂTRE PÉNETRE AU CŒUR DE L’AFFAIRE PUBLIQUE.
Oui ! J’en suis persuadé. Il s’agit au fond toujours d’émotions, même en politique, et il y avait dans l'approche d’André Steiger, doyen de la SPAD pendant mes études, une vision politique, brechtienne du théâtre. Parfois, les pièces (de Brecht, entre autres) demandent une distribution importante. Or, André nous faisait comprendre que ce n’était pas tant le rôle avec le plus de lignes qui était le plus important, mais le collectif qui raconte une histoire. Une histoire qui doit amener le public non pas à s’identifier, mais à réfléchir. Le théâtre pénétre ainsi au cœur de l’affaire publique. Et cela me parlait directement. Dans mon parcours théâtral - que j’aime à définir fait de bout de ficelles -, il y a ce souci permanent d’amener le théâtre au cœur de la cité. C’est pourquoi j’ai développé de différentes manières et pour le jeune public ces activités de prise de paroles, de théâtre dans les classes. La maîtrise du langage conduit à l’esprit critique.
Je suis un passionné d’histoire : les mœurs des gens, les costumes, les coutumes m’intriguent. Je me suis toujours situé du côté du peuple, à gauche de l’échiquier politique. Je n’ai jamais aimé les extrêmes (surtout à droite). J’y trouve souvent une forme d'intolérance inversée, évidemment. Mon père était à gauche lui aussi. Il m’a sûrement transmis ce goût pour le bien commun.

©Diana-M-Photography
EN PASSANT PAR LA POLITIQUE
J’étais animé par l’envie de faire quelque chose pour ma ville, pour les gens, de mener des luttes qui améliorent la vie des gens.
Je me souviens que durant l’été 1976 il faisait très chaud et l'herbe était jaune comme on le vit cette année. Et que ça me faisait paniquer en tant qu'enfant, alors que tout le monde s'en foutait. J’ai dit à ma mère : “ Est-ce qu'on va mourir ?” L'angoisse. Cela me préoccupait. Six ans et je paniquais.
Ensuite, vers 1983-1984, il y a eu le bostryche, cet insecte qui a attaqué les forêts qui commençaient à mourir. Et c'était l'âge où je devais éventuellement passer mon permis de vélomoteur. Que j'ai refusé de passer. J’ai toujours refusé de passer des permis de conduire, vélomoteur, automobile…Je ne voulais pas polluer ou polluer le moins possible. J’ai entendu récemment qu’à cause de ces canicules à répétitions, les spécialistes ont inventé un nouveau mot : la panicule.
Outre mon père, le milieu des étudiants de l’École Normale se situait plutôt à gauche. Donc, je me suis inscrit au Parti socialiste de Bienne. Les socialistes de Bienne étaient surnommés les Pastèques : verts à l'extérieur rouges à l’intérieur !
C’est sûrement cette expérience qui m’a conduit au Syndicat Suisse Romand du spectacle.
LA POLITIQUE, L’ENGAGEMENT SONT DES PAGES IMPORTANTES DE MA VIE. ATTENTION !
D’abord comme membre du comité puis à la présidence pendant trois ans. Et là, je dois rendre hommage à Anne Papilloud, précieuse et inestimable secrétaire qui m’a toujours conseillé d’une manière pertinente. Puis le parti socialiste lausannois, informé par mon parcours militant, luttant pour la défense des droits des gens du spectacle vivant, m’a invité à me présenter aux élections communales. J’ai été élu et j’ai siégé au Conseil Communal pendant plus de trois ans (de 2011 à 2014). La politique, l’engagement sont des pages importantes de ma vie. Attention ! Je ne suis pas un fan des spectacles purement politiques - encore qu’il faudrait les définir. Souvent, j’ai assisté à des spectacles dits “politisés” mais en fait, j’avais l’impression que sous ce prétexte se cachait une morale facile, paresseuse, négligée. J’aime qu’un spectacle soit bien foutu, qu’il me touche, qu’il me questionne. Là, oui, le politique est atteint. On se doit de trouver les formes et les contenus qui parlent à tous les publics.
Le métier évolue dans le sens de la marche du temps et de notre époque qui (et je le regrette un peu) se dirige plutôt vers davantage d'individualisme. Chacun.e désire peut-être davantage être le créateur ou la créatrice qu’on remarque plutôt que l'interprète dans un collectif. Cela n'est qu'une autre façon de voir le métier et ce n'est pas grave dans l'absolu. Mais cela vient aussi des moyens financiers en diminution qui poussent vers des créations « avec moins de monde ». Ce qui m'inquiète le plus par contre, c'est la dérive vers des idées politiques populistes voire néofascistes qui menacent la création qui est le fondement de la culture. Nous devons demeurer libres de déranger, questionner, remettre en question et cela, sans une censure plus ou moins déguisée.
Et donc la politique, le théâtre, l'enseignement…On mélange tout ça, je suis là-dedans.

Lido Adriatico ©Olivier Wavre
PROCHAIN ARRÊT : LA SCÈNE …ET ÇA BOUGE !
Mais, en sortant de l’école (comme dirait Prévert que j’adore), j’avais très envie de jouer et voilà que je commence à tâter du plateau. Plusieurs metteuses et metteurs en scène étaient venus voir nos travaux de sortie sans que je le sache. Mais rien ne semblait bouger vraiment. J’ai eu alors la chance de participer à une audition pour Gérard Diggelmann et qui m’a engagé pour deux petites partitions dans le Dr Knock (joué par Jacques Roman) puis, par un concours de circonstances, je me retrouve à jouer le rôle de l’instituteur… ! Enfin, certains parmi les professionnels qui étaient venus me voir à la SPAD se sont manifestés et j’ai eu la chance de travailler à de nombreuses reprises pour Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, Simone Audemars, et plus tard avec Anne Cécile Moser, sans oublier Claude Stratz…et l’aventure de Sa Majesté des mouches à la Comédie de Genève en 1998. Un moment vraiment traumatisant. Claude Stratz avait demandé à Olivier Chiacchiari d’adapter le roman de William Golding (dont Peter Brook avait déjà tiré un film). Le projet était magnifique et la distribution comprenait beaucoup de jeunes comédiens. Mais la veille de la première nous apprenons que la production est bloquée, car les ayants droits n’avaient pas octroyé le droit de jouer “ce“ texte. Claude aurait dû prendre leur adaptation et changer probablement toute la distribution. Ce ne fût qu’après d’âpres négociations qu’il a obtenu le droit de jouer la générale, puis dès la troisième, uniquement les dates prévues à Genève. La tournée a dû être annulée. Un choc pour nous, jeunes comédiens. Cela ne faisait que deux ans que j’étais sorti de la SPAD… Ce premier combat syndicaliste m’a profondément marqué.
C’est l’époque de la rencontre sur le plateau de Valérie Liengme, Marie-Madeleine-Pasquier, Céline Nidegger, Georges Grbic, Pierre Spuhler, Valeria Bertolotto, Shin Iglesias et tant d’autres qui continuent toujours leur chemin théâtral.
Parmi tous ces artistes, il y avait Yann Pugin qui m’a fait confiance rapidement. Yann m’a mis en scène dans « Fantasma » écrit par Denis Guelpa, le spectacle fribourgeois d’Expo 02, puis dans « Peter Falk », une évocation de ce personnage historique de Fribourg et « Le Tanneur ». Je jouais avec Roger Jendly, Selvi Purro, Frank Semelet, Nicolas Rossier, Salvatore Orlando… Cette rencontre a été déterminante aussi du point de vue pédagogique car Yann m’avait invité à donner des stages aux élèves de la section d’Art dramatique du Conservatoire de Fribourg qu’il dirigeait à l’époque. Wow! Une expérience dingue.
PROCHAIN ARRÊT : FRIBOURG & NOUVEAU DÉPART
J’ai donné avec bonheur régulièrement des cours à des élèves amateurs. Puis en 2007 Yann crée la classe pré-professionnelle. Michel Toman, Simone Audemars, entre autres, font partie de pool de profs qui préparent ces élèves aux concours d’entrée des écoles professionnelles. La donne change, les responsabilités aussi. Je donne un stage d’interprétation chaque année aux élèves de la classe préprofessionnelle de 2008 à 2024. Cette année-là, je succède à Yann et je vais entamer ma troisième année en tant que doyen de cette section.
Dans les classes amateures, nous avons des élèves très jeunes. Ils et elles peuvent s'inscrire dès 7 ans. Suite à mes expériences en tant qu’élève, je choisis judicieusement les professeur.e.s. Je ne veux pas faire subir à ces élèves ce que j’ai subi. Certes, la tentation est grande d’inviter un.e metteur ou metteuse en scène prestigieu.se et de le laisser faire son petit spectacle pour happy few…Non. Je reste persuadé que la comédienne ou le comédien doit être un.e poète.sse, interprète, un peu metteuse et metteur en scène et aussi pédagogue. Donc, la ou le prof, en plus d’être artiste, doit aussi être un.e médiateur.ice, passeur, passeuse de savoirs. Il ou elle doit savoir repérer les besoins, avoir des pratiques, savoir comment les communiquer, comment écouter et parler différemment selon les cas, s'adapter au fond, tout en ayant une ligne évidemment, parce qu'il y a des objectifs.

Lido Adriatico ©Olivier Wavre
C’EST COMME SI J’ENSEIGNAIS À ÊTRE BOULANGER !
C’est comme si j’enseignais à être boulanger ! En sortant de cette école, l’élève doit savoir faire du pain. Cela implique qu’il doit avoir acquis une procédure, des outils, avoir une connaissance des ingrédients pour faire du pain. Son talent, son acharnement au travail nous dira s’il fait un excellent pain ou un pain quelconque.
Une école de théâtre doit transmettre les notions, les techniques qui permettent à la personne de s'emparer d’un texte et de le représenter sur une scène. Une école de théâtre n’est pas la chambre intime du grand artiste venu là pour déployer son caractère (souvent peu affable) et son génie (très relatif).
Dans le contexte de la classe pré-professionnelle, je demande à mes collaborateur.ices une écoute, une attention particulière, car nous préparons, nous accompagnons les élèves aux concours d’entrée des écoles professionnelles. Ce n’est pas le lieu d’un casting pour ambitieux égoïstes. Car je dois dire qu’en 2008 j’ai trouvé à Fribourg une ambiance studieuse que je désire préserver, une qualité de vie qui me rappelait celle de Lausanne des années 90. Une époque où il y avait encore de la place sur les plateaux pour toutes les compagnies mais maintenant la situation se tend partout et la « situation fribourgeoise » ressemble de plus en plus à celle des villes de l’arc lémanique.
Être à Fribourg, me semble en outre boucler un cercle. Je me retrouve dans une autre ville bilingue.
CORRESPONDANCE POUR L’ITALIE
À propos de langue, je t’ai parfois entendu parler italien ?
Hé ! Oui un peu ! C’est que j’ai des origines italiennes. Ma branche italienne prend naissance dans la province de Varese, nord de l'Italie, un petit village appelé Sesona. Mais dans ce début du XXème siècle, la Suisse a besoin de main d'œuvre et c’est du Nord de la Péninsule que viendront les premiers immigrés. Mes grands-parents vont s’installer à Péry-Reuchenette et travailleront dans une cimenterie à réparer les sacs de ciment. Ce n’était pas une situation facile : émigrer, la langue, le racisme, le travail. Ils ont tout fait pour s’intégrer le plus possible : travailler plus que les Suisses, se marier à une suissesse, manger comme…en fait devenir plus Suisse que les Suisses. Être meilleur que les Suisses ! Voilà leur objectif.
À la maison, ma mère ne parlait que le français avec son papa !
En 1992 (après le refus des Suisses d’adhérer à l’EEE), j’ai essayé en tant que citoyen suisse ayant des origines italiennes d’obtenir un passeport européen. Il fallait “simplement” prouver un certain degré d’origine italienne, c’est alors que je me suis adressé à mon grand-père, qui tout fier est allé fouiller dans ses affaires et est revenu triomphant en agitant devant moi son certificat de…naturalisation helvétique !
Être Suisse c’est aussi se confronter avec essentiellement deux religions. C’est ainsi que mon grand-père catholique accompagnait ma mère et ses deux frères à la messe tous les dimanches, tandis que ma grand-mère allait au culte toute seule. Étonnant, non ? Quant à moi, je me suis vite déclaré athée. J'étais fier de me dire : je suis athée. Mais j’avais et j’ai toujours un besoin de spiritualité et certaines populations (dans les pays bouddhistes qui me fascinent) la vivent de belle façon au quotidien.
UNE ÉPOQUE PLEINE DE CONTRASTES MAIS FORT ENRICHISSANTE
DÉCOLLAGE POUR UN SOUPÇON D’AUTRE CHOSE
En plus de l’italien, j’avais acquis, poussé par des raisons de cœur, des notions d’espagnol et j’avais été stupéfait par le “Ubu roi” qu’une bande de cinglés (en bonne partie hispanophones) avait monté au festival de la Cité, je crois en 1993. Un objet artistique différent, une autre manière de jouer, de faire du théâtre. Puis en 2001, j’ai vu “Ay! Quixote”, mais sans faire le lien entre les deux. Ce n’est que lorsque j'ai rencontré Omar Porras que j’ai compris qu’il était à l’origine de ces deux OVNI artistiques. Encore étudiant à la SPAD, je le rencontre pendant un stage (c’est pendant ce stage que j’ai rencontré Joan Mompart qui en était à ses toutes premières expériences théâtrales). Omar Porras avait l’intention de reprendre "La Visite de la vieille dame". Le stage s’était assez bien passé et à la fin, il me demande ce que je vais faire l’an prochain et je réponds : je termine mon conservatoire ! Yves impressionné ? Timide ?
Puis le temps a passé, je lui ai écrit presque vingt plus tard et il m’a répondu et même reçu. Il m’a posé quelques questions, nous avons bien discuté sur mon parcours, puis sur des sujets puisés tous azimuts. Le travail venait de commencer! Je montais dans le train de Madame Zahanassian, la vieille dame de Dürenmatt.
Il m’a invité à le rejoindre un soir pour faire un travail de masque, une heure durant. J’ai sué comme jamais ! Et à la fin il me dit : « tu t’es vachement abandonné, tu n’as pas lâché, tu as continué ! » Je n’ai pas tout de suite compris que je venais d’être engagé, mais voilà je faisais partie du Malandro avec des tournées importantes qui nous ont conduit jusqu’en Amérique Latine. Une époque pleine de contrastes mais fort enrichissante. Elle fut aussi le moment de la création de « la Ruche », école de théâtre amateur, avec des personnalités comme Jeanne Pasquier, véritable alliée sur et hors de la scène.

Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit ©Julien James Auzan
PLUS QUE DES ARRÊTS, DES TOURNANTS : COLOMBIE, LIBAN, URSS
"La Visite de la vieille" dame eut beaucoup de succès. La tournée en Colombie m’a plongé dans mes amours intellectuelles : l’histoire, la politique. Alors qu’on nous avait bien mis en garde contre les particularités de ce pays, j’ai adoré me perdre à Bogota et dans le reste du pays. J’étais inconscient, certes…mais quels plaisirs ! D’autres réalités, d’autres manières de se relationner, de se comporter. D’immenses contrastes sociaux scandaleux, émouvants, bouleversants.
La cie Pasquier-Rossier nous avait auparavant emmenés en Russie, au Liban… Comment est-ce seulement possible de cohabiter avec la guerre ?
Je m’étonnerai toujours devant les inégalités, la répartition des privilèges.
Je crois, néanmoins, que je pourrais m’intégrer n’importe où. Peut-être à cause de mes origines biennoises. J’ai toujours dû me déplacer pour chercher, trouver ce qu’il me fallait. Je crois que je suis animé d’un taux d’adaptation élevé.

LaRuche ©LaureNPasche
PROCHAIN ARRÊT : LE SOUPÇON D’AUTRE CHOSE
Camus, dans « La Peste », faisait dire à son personnage du Dr. Rieux quelque chose comme : « toujours avoir dans la tête le soupçon d'autre chose ». Le soupçon qu'on peut penser différemment. Le soupçon qu'on peut parler différemment. Le soupçon qu'on peut ressentir différemment.
Je crois qu'au théâtre, on est un peu là-dedans, vu qu'on se met à la place de l'autre.
C'est important de garder cette possibilité-là, qui semble se rétrécir, cette fenêtre de l'altérité, de la différence.
Oui, déjà, rien que ça. C'est important.
Ce « rien que ça » résonne encore dans ma tête…
Ce rien que ça remplira encore longtemps le sac à dos d’Yves Adam.
Merci Monsieur Adam et bon voyage.
3 SPECTACLES EN 2026-2027
SANS TITRE II
Par ACMoser cie
2 au 6 décembre 2026
Oriental, Vevey
Conception, montage et mise en scène: Anne-Cécile Moser
Textes et jeu: Amelia Gerber, Amélie Chérubin-Soulières, Anthony Gerber, Cédric Basso | Edmée Fleury, Ella Purro , Eloïse Weiss Dubray, Emilien Dubray, Judith Dubray, Madeleine Assas, Maureen Chiché Wavre, Yves Jenny, Merlin Gerber, Michel Rossy, Nathan Topow, Nicolas Rossier, Rose Tramparulo, Selvi Purro, Véronique Montel, Séverine Bujard, Yves Adam
MARIE TUDOR, C’EST LA CLASSE!
Par la cie « Si j’aurais su, j’aurais pas venu »
Du 18 au 21 février 2027
Théâtre des Osses, Givisiez (puis dans les classes fribourgeoises)
Direction artistique: Aurélie Rayroud et Yves Adam / Mise en scène: Jacqueline Corpataux
Jeu: Aurélie Rayroud et Yves Adam
UBU ROI
Par l'atelier théâtral du conservatoire de Fribourg
23-25 avril 2027
Théâtre de la cité (Fribourg)
Mise en scène: Yves Adam
Jeu : les élèves amateurs de l’atelier théâtral
DIRECTION
Troisième année de Décanat de la section d’art dramatique du Conservatoire de Fribourg
Domenico CARLI est un auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre originales et adaptations, metteur en scène, comédien, pédagogue, animé d’une curiosité tous azimuts. Cet amoureux de l’Adriatique aime se lever tôt le matin pour voir poindre une idée nouvelle et provoquer des rencontres inattendues