Véronique Mermoud, sa majesté des Osses (II)

Dans cette seconde partie, la grande dame de théâtre partage des points de vue très personnels sur son métier de comédienne et son rapport au monde. Approfondir la discussion confirme que rien n’est tiède dans la vie de Véronique. La nécessité de faire et dire le théâtre autrement la brûle. Le duo Mermoud-Sallin essaime sa propre vision théâtrale pour ne plus dépendre d’une commande, d’un metteur en scène, d’un contrat à honorer parce qu’il faut bien vivre après tout… Plus jamais ça ! Du haut de ses 77 ans, elle précise que « pour être libres, il a fallu la prendre, la liberté ». Personne ne la donne spontanément, cette liberté chérie, surtout pas aux insoumis.e.s. Véronique vient de partager là une évidence qui force mon respect et pique ma curiosité pour poursuivre l’échange.

De nos rencontres, je ressors marquée par sa flamme, un regard critique qui ne lâche rien, une certaine nostalgie et la fierté immense, même quand les illusions s’effritent, de ne trahir ni ses idéaux, ni ses convictions, ni ses amis.

 Article signé Laure Hirsig

"Diotime et les lions" d'Henry Bauchau (1994-95) © Mario del Curto

Les tournées nous permettaient de rencontrer dans la campagne des gens qui se révélaient des passionné.e.s et lecteur.ice.s incroyables. Leur goût de la lecture – et ses vertus formatrices - a d’ailleurs peut-être été le sésame pour entrer dans un théâtre.

Quelle expérience théâtrale emblématique retenez-vous de votre carrière mythique ?

Avant d’être installées aux Osses, nous avons joué notre 1er spectacle Antigone de Sophocle dans les locaux de l’école d’Attalens pour les gens du village. Il faut savoir que dans ces campagnes, les gens votent très majoritairement UDC. Nous nous situions donc aux antipodes politiquement, mais ces 300 personnes se sont révélées curieuses, et sont peu à peu entrées dans le texte, dans l’histoire. Il y avait des silences de toute beauté… Nous avions atteint là, quelque chose d’indicible. Dans ma mémoire, ce souvenir est un moment de grâce. Pour moi, c’est ça l’acte fondateur de notre théâtre. Les tournées nous permettaient de rencontrer dans la campagne des gens, que certains politiciens traitaient à l’époque d’imbéciles, mais qui pour nous, se révélaient être des passionné.e.s et des lecteur.ice.s incroyables. Leur goût de la lecture – et ses vertus formatrices - a d’ailleurs peut-être été le sésame pour entrer dans le théâtre.

En tant que comédienne, j’ai un autre souvenir emblématique : interpréter Diotime et les lions, un monologue de 2 heures d’une beauté absolue d’Henry Bauchau. Pour moi, il y a un avant et un après. J’avais une cinquantaine d’années et devais interpréter une adolescente de 15 ans dont le grand-père est chasseur de lion. Pour devenir adulte, elle doit elle-même tuer un lion. Ce récit initiatique m’a beaucoup apporté en tant que femme en me questionnant à des endroits inédits. Ce texte a aussi bouleversé mon rapport à la mort car à la fin du récit, il est question d’un voyage initiatique sur le dos d’un buffle, qui conduit d’une marche pleine d’aplomb, de calme et d’indolence, à l’inéluctable. Il faudrait arriver à entrer dans la mort avec cet apaisement. Depuis ce spectacle, j’essaie d'y penser à la mort, tranquillement. À 50 ans on pense peu à la mort mais j’en ai maintenant 77. Il me reste quoi ? Environ 8 ans puisque les femmes vivent en moyenne jusqu’à 85 ans. 8 ans… ça se rapproche vachement quand même ! Il y a des morts tragiques, des morts rapides, des morts accidentelles certes, mais la mort nous attend tous. J’y pense beaucoup, ce qui m’aide à accepter la mort des autres. À mon âge beaucoup de gens meurent autour de moi. Mourir à 20 ans est terrible mais à partir de 75, 77, 80 ans, pourquoi vouloir absolument continuer ? Quand je suis allée en Inde, à Bénarès (actuelle Varanasi), j’ai vécu une expérience marquante en assistant à des crémations d’humains au bord du Gange. Là-bas se déroulent des rites funéraires ancestraux. Partout, des cadavres brûlent. Les corps sont retournés avec des fourches, on voit les yeux sortir des orbites. Tout autour, les gens prennent du bétel, crachent dans le feu après avoir chiqué. À côté, un taureau saillit une vache, des gamins hurlent, courent, rigolent et paf, on amène un corps de plus sur le bûcher. Pour nos esprits occidentaux matérialistes, cela peut paraître complètement dément mais finalement, ils ont raison : vie et mort sont intimement et entièrement entremêlées.

 "Les Bas-fonds" de Maxime Gorki, m.e.s. Gisèle Sallin (2007-08) ©Isabelle Daccord

Julien Schmutz, Véronique Mermoud et Céline Nidegger dans "Thérèse Raquin" d'Emile Zola, m.e.s. Gisèle Sallin (2002-03) ©Isabelle Daccord

Revenons à votre pratique théâtrale, quand vous jouez, vous faites quoi ?

Je joue un personnage donc je ne suis pas Véronique. Néanmoins, je joue avec tout ce que je suis en tant que Véronique. Si je n’arrive pas à incarner le personnage dans l’imaginaire travaillé avec mon ou ma metteur.e en scène, alors je ne peux pas jouer parce que je joue Véronique, et que cela n’a aucun sens. Il faut qu’il y ait une distance. C’est obligatoire même si mes émotions et mon intelligence sont mises au service de la création d’un personnage. Il faut maintenir cet écart, tout en étant incarnée.

Cela arrive de ne pas rencontrer son personnage ? Si oui, que faire ?

Travailler. Ne pas abandonner avant de trouver. D’abord, il faut comprendre ce que l’on fait, ce que l’on dit, pourquoi on le fait et pourquoi on le dit. À partir du moment où tu as compris, tu dois lâcher, ne plus être dans la tête. Si tu restes dans la tête : c’est fini ! Le jeu passe par le corps, la voix, le sexe. Réfléchir pendant que tu joues empêche d’incarner, car tu réfléchis forcément en tant que Véronique.

Le pouvoir que l’acteur.ice exerce sur le public est proportionnel à sa responsabilité vis-à-vis de lui. Tu ne peux pas faire n’importe quoi.

Véronique Mermoud, Vincent Bonillo et Alfredo Gnasso dans "Mère courage" de Bertolt Brecht, m.e.s. Gisèle Sallin (2005-06) ©Isabelle Daccord

Le goût du risque serait-il, selon vous, un levier favorable au jeu ?

Oui. Tu es au bord du gouffre et il faut sauter. Certaines personnes n’y arrivent pas. C’est l’interprète qui amène le public à adhérer au spectacle ou non. Le public sent si tu arrives à incarner. Le silence est alors tellement compact, ç’en est presqu’effrayant tout en étant absolument jouissif. En te taisant, tu peux faire résonner le silence du public. Tu peux le faire durer. Ce pouvoir que l’acteur.ice exerce sur le public est proportionnel à sa responsabilité vis-à-vis de lui. Tu ne peux pas faire n’importe quoi. Si tu utilises mal ce pouvoir, si tu ne respectes pas le public, alors tu es vraiment nul.le, mais alors vraiment ! Je ne supporte pas les comédien.ne.s paresseux.ses qui ne vont pas où bout de leurs répliques et ne portent pas pleinement le sens. Je ne vais presque plus au théâtre à cause de cela.

Existe-t-il un rôle ou une expérience théâtrale que vous aimeriez vivre dans un avenir proche ?

Je ne tiens pas debout plus de 10 minutes sans souffrir. Il m’est donc devenu impossible de jouer. Savoir se retirer quand on n’y arrive plus est une exigence éthique, une ultime marque de respect pour le public, les metteur.e.s en scène et les partenaires de jeu. La dernière fois que j’ai joué, j’étais tellement mal que mes camarades étaient inquiet.e.s avant d’entrer en scène à cause de moi. Un soir, j’ai perdu l’équilibre et je suis tombée sur scène. Tout le monde a été traumatisé par cet incident et craignait soir après soir que je rechute. J’avais un tout petit rôle mais ma fragilité créait une inquiétude perpétuelle chez les autres. Je ne veux plus jamais provoquer cela.

Et puis le fait de perdre ma puissance vocale, cela ne me convient pas non plus. Je n’accepterai jamais de compenser ma voix que je ne peux plus projeter comme avant, avec un micro. Avoir ta voix quand tu es comédien.ne fait partie intégrante du travail.

J’ai tellement bien travaillé, j’ai porté tant de rôles extraordinaires que je ne suis ni frustrée, ni en manque. Décemment, je ne peux quand même pas pleurnicher alors que je me suis arrêtée à 67 ans…

Nourrissez-vous un désir de transmission, avez-vous un désir de passation ?

La saison prochaine, je vais faire quelque chose qui me plaît infiniment : donner un cours d’alexandrins pendant une semaine aux Osses. La nouvelle directrice, Anne Schwaller, va monter Le Misanthrope de Molière. Elle m’a demandé de former ses comédien.ne.s au jeu en alexandrins et cela me fait extrêmement plaisir. Je les ai prévenus que j’appartiens à la vieille école et qu’il va falloir être extrêmement rigoureux.ses. Ce n’est qu’en connaissant les règles par cœur, en travaillant assidûment la technique jusqu’à ce qu’elle devienne un réflexe que l’on arrive à s’approprier l’alexandrin. Une fois ce stade de maîtrise atteint, tu fais ce que tu veux, quel pied. J’adore ! Si tu joues les alexandrins vraiment justes, tu n’as presque plus besoin de les interpréter, ils se jouent par eux-mêmes. Quelle virtuosité d’écriture ! Et quelle connaissance de l’âme humaine, notamment chez Racine.

Les problèmes commencent - cela vaut pour le théâtre aussi - quand tu ne défends plus que ton ego. Or, les hommes et femmes politiques ne défendent que leur ego.

Véronique Mermoud en 1986 ©Malou Wattenhofer

Comment vous situez-vous politiquement au-delà de la sphère théâtrale, dans le monde ?

Je suis complètement écolo, je suis complètement désespérée, je suis complètement engagée, mais cela ne sert à rien : j’ai perdu…

Je me suis toujours battue, même encore récemment. Je fais partie d’une association de vieilles dames militantes écologistes, Les Aînées pour le climat. Nous sommes toutes âgées de plus de 65 ans. Nous avons porté plainte contre la Suisse estimant qu’elle ne remplit pas sa mission de protection des citoyen.ne.s suisses en matière d’écologie. L’état est censé remplir une mission qu’il contourne. Les autorités helvétiques ont refusé de nous entendre à Saint-Gall, à Berne, à Lausanne. Nous sommes donc allées à la CEDH* à Strasbourg et nous avons gagné. La Suisse a été condamnée pour inaction politique en mars dernier. Les juges qui avaient refusé de nous recevoir ont également été condamnés. Nous étions contentes ! Mais… cela ne sert à rien : le Conseil Fédéral vient de décider de ne pas entrer en matière. Voilà un nouveau camouflet pour la démocratie.

Bref ; je suis une vieille, de gauche, hyper déçue par ce qu’est devenue la gauche. Les idées de base ont été trahies et la ligne directrice déviée à force de concessions. J’aurais aimé que la gauche reste dans l’opposition au lieu d’accepter des alliances douteuses. La seule chose que la Suisse veut, que le monde veut c’est l’extrême droite ; par peurs, notamment la peur des étrangers. La seule chose que les dirigeants savent faire : mettre des barrières partout. Les mêmes schémas, les mêmes discours se répètent, inlassablement. J’ai vu et entendu les mêmes inepties au moment de la guerre du Vietnam, d’Algérie, etc. Rien ne change. Les problèmes commencent - cela vaut pour le théâtre aussi - quand tu ne défends plus que ton ego. Or, les hommes et femmes politiques ne défendent que leur ego. Ils n’en ont rien à faire du peuple. Le plus bel exemple du moment est Nétanyahou. Il fait ce qu’il veut en toute impunité. Il détruit un peuple, complètement. Il détruit aussi son propre peuple au passage car les otages vont tous y passer. 90% des politicien.ne.s agissent ainsi : à l’exemple de Trump, Poutine, et de tous les autres tyrans.

Je suis quelqu’un d’assez heureux, mais sans illusion. Pourtant, j’en avais beaucoup. Je pensais que le monde allait changer grâce à moi et à mon art…

Vous dites aller peu au théâtre, qu’est-ce qui, dans le champ artistique, stimule votre curiosité, vous redonne le sourire ?

L’opéra. Ma mère et mon frère aîné, fous d’opéra m’ont, dès mes 14 ans, emmenée au Grand théâtre de Genève voir les grandes œuvres de Mozart, de Verdi. J’adorais cela ! Quand je suis partie à Paris pour faire mes études, j’ai cessé d’y aller mais je me suis jurée que, si je vivais jusqu’à la retraite, j’irais à l’opéra dans chacune des villes où je voyagerai. Pour des raisons d’éthique écologique, je ne prends plus l’avion mais nous faisons des escapades en Europe avec Gisèle. Dernièrement, nous sommes allées à Venise, à Milan, en Allemagne. Nous avons vu un opéra dans chaque ville visitée. L’opéra me file la banane et m’arrache les larmes, même quand je ne comprends pas bien le texte, et bien que je ne sois pas très cultivée musicalement. J’admire tellement les chanteur.euse.s. Quand tu penses que les cordes vocales sont minuscules et qu’il n’y en a que deux… En plus de leur puissance vocale, ces virtuoses sont maintenant devenus d’excellent.e.s acteur.ice.s, j’en suis jalouse !

J’aime aussi la peinture. À Florence, nous sommes allées revoir le David. À la Fondation de l’Hermitage de Lausanne, j’ai récemment découvert Nicolas De Staël ; quelle splendeur !

Les musées, la musique, les villes… Plein de choses me donnent la patate. Je suis quelqu’un d’assez heureux, mais sans illusion. Pourtant, j’en avais beaucoup. Je pensais que le monde allait changer grâce à moi et à mon art… Et bien non, c’est fini avec l’âge. J’ai fait ce que j’ai pu et voilà. Maintenant que j’ai plus de temps, nous invitons régulièrement nos ami.e.s à passer des soirées délicieuses. Ce sont des moments de réflexion, des moments intelligents, généreux, tendres et affectueux. Avec le temps, j’ai appris à être bien, là où je suis.

 

 *CEDH : Cour Européenne des Droits de l'Homme.

Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.