Samuel Perthuis - Apprendre à tout faire.

@Janine Guldener

On dit de l’acteur qu’il doit être capable de faire tout ; ce que Samuel Perthuis à peut-être un peu trop pris au pied de la lettre. En cinq ans d’activité, ce jeune trentenaire s’est démultiplié : metteur en scène, assistant, diffuseur, responsable de communication… C’est à la terrasse d’un café des Eaux-Vives, quartier genevois qu’il habite, que nous rencontrons cet artiste aux multiples casquettes, mais au discours entier et à l’humeur joviale. Il vient de finir sa journée, s’excuse d’un retard très léger. « J’ai croisé un collègue en sortant alors j’ai papoté », nous explique-t-il avec un sourire franc qui donne déjà envie de tout lui pardonner. À peine le temps d’enlever son manteau et de commander un verre qu’il se prête à l’exercice : « Ça a commencé ? ».

Entretien signé Zacharie Jourdain

@Janine Guldener

Commençons par ce que tu fais actuellement et remontons de manière antéchronologique. Comment es-tu devenu en six mois responsable de la communication de deux théâtres genevois ?

J’avais envie de travailler de façon fixe pour un lieu. D’avoir la possibilité d’occuper mon esprit. Pouvoir tout le temps me projeter dans la saison d’après. J’étais ennuyé quand je n’étais que du côté artistique. Tu t’engages à fond pendant deux mois, puis tu n’as rien pendant six mois, puis tu reprends pendant deux mois. C’est quelque chose de très éphémère, qui te stimule beaucoup sur le moment, mais après plus du tout. Je voulais avoir toujours quelque chose qui trotte dans le fond de ma tête. Je crois que c’est important. J’ai l’impression d’avoir plus d’influence à ce poste, je me sens moins à la merci des décisions des directions. Et puis j’ai toujours été intéressé par la communication. J’ai souvent été en colère quant à la manière dont certains lieux organisaient leurs communications, enfin, « en colère » c’est un bien grand mot... Mais j’étais parfois embêté, je me disais : « pourquoi ils font comme ça ? ». Au moins maintenant, si je trouve que ce n’est pas bien, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Et puis il y a quelque chose d’assez populaire dans la communication, d’essayer de toucher le plus grand nombre, plutôt que penser uniquement au milieu. Et puis pourquoi deux théâtres? les rencontres de la vie…

Tu marches beaucoup par rencontre ?

Oui ! Ça n’est que ça. Si ça a marché au Théâtre de Loup, c’est parce que Julie Gilbert [codirectrice du théâtre : ndlr] me croisait beaucoup. Pareil pour Céline et Bastien [codirecteur·rice du Théâtre de l’Orangerie ; ndlr], qui me croisaient trois fois par semaine au théâtre. Ils ont dû se dire : « au moins il touche un peu, il va savoir de quoi il parle. ». Pour l’Orangerie, ce qui leur manquait, c’était quelqu’un qui connait les artistes et le milieu. Si tu as quelqu’un qui ne s’intéresse pas au plateau, c’est un peu problématique. Tu peux avoir un super communicant, mais s’il ne sait pas parler de théâtre, ça ne sert à rien d’avoir la communication de Burger King. Natacha Koutchoumov disait : « pourquoi on bosse tous dans cette grande tour de verre ? Il ne faut jamais oublier que c’est pour ce qui se passe en dessous, sur le plateau. »

Tu parles de Natacha Koutchomov, tu l’as assisté à la Comédie de Genève en 2021 ?

C’était mon premier contrat, le lendemain du diplôme. C’était révélateur. Ils m’ont confié la coordination de trois créations collectives, dans l’ancienne Comédie, rue des Philosophes. Je devais gérer huit artistes sur le plateau, sans les mettre en scène ; en les coordonnant avec toutes les équipes de la technique, de la communication, pendant le covid. C’était déjà un premier poste multicasquette. Après ça a été plus dur, quand on est arrivé à la nouvelle Comédie de Genève. C’est un immense paquebot. J’assistais Natacha sur deux projets. J’ai aimé mon rôle, mais le bateau était trop gros. Il y avait tellement de choses à gérer, tellement de personnes qui te sollicitent pour des choses différentes. Tu ne peux pas être partout, tu n’es pas celui qui est le plus payé et il n’y a pas vraiment de raisons que tu fasses trois heures de plus que les autres tous les soirs. Il fallait avoir les reins solides.

J’assume totalement mon passé d’usurpateur, et je me revendique tout à fait filou sur les bords.

Pourtant, tu as continué l’assistanat, notamment pour Philippe Saire à Lausanne, sur trois spectacles ?

C’est différent ! L’équipe est plus petite, Philippe peut se reposer sur moi. Dans sa compagnie tout est direct, si j’ai une question je peux aller voir l’administrateur à côté. Sur le dernier spectacle, je comptais les jours parce que je ne voulais pas que ça s’arrête. Il y a quelque chose de simple… C’est comme à la maison.

Avant d’être responsable de la communication, tu faisais déjà de la communication digitale, pour la Fête du Théâtre, le festival Genève Genève et la Sélection Suisse en Avignon, comment es-tu arrivé à ce poste ?

Je crois que les gens aiment bien les gens qui se démerdent, les gens qui osent. Par exemple, Laurence Pérez [ancienne directrice de la Sélection Suisse en Avignon ; ndlr] m’a apprécié parce que je rentrais de façon frauduleuse dans des soirées de festivals, en me faisant passer pour un journaliste.

Tu accepterais de nous parler de cette histoire de journaliste ?

Oui, sans rentrer dans les détails bien sûr. Mais j’assume totalement mon passé d’usurpateur, et je me revendique tout à fait filou sur les bords. Avec une amie, on cherchait un moyen de rentrer dans les soirées de certains festivals de théâtre. Au début, on voulait faire un faux site, mais on s’est pris au jeu. On s’est retrouvé à écrire plein d’articles. C’est allé assez loin, on a été affiché au théâtre de Marseille, dans les pages presse de plusieurs compagnies et dans les revues de presse des festivals. À la fin ça n’était plus du tout un faux site, il était référencé sur Google. Ça a fini par devenir un vrai travail, ce qui n’était pas l’idée à la base !

Tu disais aller trois fois par semaines au théâtre, tu y as toujours passé autant de temps ?

Oui ! J’allais beaucoup au théâtre à Orléans, dont je suis originaire. Je suis devenu ouvreur dès que j’ai pu, à dix-huit ans, pour les trois scènes de la ville. Mes parents m’emmenaient aussi voir Philippe Gentil, Ariane Mnouchkine… Je n’ai qu’une passion dans la vie, c’est parler théâtre. Je pourrais passer ma vie à ne parler que de ça, je serais le plus heureux des hommes !

 Il y a plein de gens gentil dans notre milieu, prêts à aider. 

 Est-ce que tu pourrais nous parler ton projet « Ainsi va la vie » ?

À la base, c’était mon projet de master, à la HKB[Haute école des arts de Berne ; ndlr]. Je voulais faire un projet qui sorte de la boite noire et je voulais raconter quelque chose de très personnel, donc je me suis orienté vers une forme en appartement. Je voulais faire un spectacle touchant. J’ai donc raconté l’histoire d’une dame âgée, atteinte d’Alzheimer, qui décide de recourir à l’aide d’Exit. Julien Jacquerioz [directeur des Halles de Sierre ; ndlr] est venu, a aimé, et m’a demandé d’en faire un spectacle d’une heure. Véronique Mermoud a prêté sa voix au projet. Comme on jouait dans un appartement du théâtre de Sierre, on aurait pu croire à un spectacle in situ, mais le sujet est universel. Je pense que ça pourrait tourner partout en Suisse Romande.

Tu as étudié longtemps, comment tu expliques la longueur de ce parcours ?

C’est comme ça pour tout le monde… Il n’y a pas besoin de faire huit ans d’études pour être comédien. Mais je suis quand même content de ne pas être entré à la Manufacture à dix-huit ans. D’avoir une certaine maturité pour pouvoir emmagasiner ces trois ans d’études, qui doivent représenter six ans d’expériences professionnelles. J’avais déjà fait mon droit. Mais ça n’enlève en rien qu’il a fallu faire quatre ans dans des conservatoires avant ça.

Très vite pourtant, tu t’es retrouvé à d’autres postes que celui de comédien, ce qui n’avait rien à voir avec ta formation initiale ?

Rien ! En même temps, dès l’obtention du Bachelor, je savais que je ne voulais pas être que comédien. J’ai fait le master de HKB. Après je me suis dit : « Non, mais je ne veux pas juste faire de la mise en scène, je veux aussi faire de la communication. ». Après la communication, je voulais aussi faire de la diffusion. À chaque fois que j’arrive sur un nouveau poste, j’ai quelques sueurs froides, on ne va pas se mentir. Mais pour la communication, la diffusion, il n’y a pas besoin de beaucoup de connaissances techniques. Modifier un site internet, tu le fais une fois, tu as compris. Tu essayes chez toi, dans ton coin, tu cliques partout... Et puis on n’est jamais seul. Si j’ai des questions pointues de stratégie, je peux appeler les collègues d’autres théâtres. Il y a plein de gens gentil dans notre milieu, prêts à aider. C’est ce que j’avais dit dans mon dernier entretien d’embauche. On peut toujours appeler une telle ou untel. Le régisseur, quand il arrive face à une nouvelle console qu’il ne connait pas, c’est ce qu’il fait. Il appelle un collègue d’un autre théâtre.

Tu fais partie de ces artistes qui s’intéressent beaucoup aux documents techniques, tu lis les rapports, les conventions de subventionnements, les bilans, en quoi est-ce important pour toi ?

Tout le monde devrait le faire. C’est très intéressant. J’ai toujours eu envie de comprendre le monde dans lequel j’évolue, et force est de constater que l’économie tient une place importante. C’est bien beau d’avoir de super idées artistiques, mais si tu as des équipes à gérer, un budget à respecter, et que tu ne sais pas faire… Surtout qu’on connait les conditions actuelles… C’est un problème. Où alors tu t’entoures de personnes qui savent faire, mais il faut avoir les moyens. Si tu veux améliorer le système, à notre niveau, au niveau théâtral, tu dois chercher à le comprendre.

C’est une question de morale pour toi, de comprendre l’économie dans laquelle tu évolues ?

Morale… Je ne sais pas. Si on cherche des réponses économiques aux problèmes, souvent les réponses ne sont pas très morales. Je suis plus intéressé par l’aspect politique qu’économique. Après, c’est une question d’échelle. Il faut prendre le théâtre pour ce qu’il est, pour son rôle. Le propre du théâtre, c’est de remettre en circulation des pensées. Si tu veux vraiment changer le monde, ce n’est pas très efficace de faire du théâtre.

Tu pourrais tout faire sur un projet ?

Non ! Je me méfis des gens qui font tout, tout seul, sur un projet ! Sur un projet je me divise, une fois je fais de la communication, une fois de la diffusion, une fois de la mise en scène…

@Janine Guldener

Cela fait longtemps que tu n’es pas allé au plateau en tant que comédien, ça t’effrayerait d’y retourner ?

Comme tout le monde, je crois. Je serais stressé, mais pas plus que n’importe qui d’autre. Je connais des actrices de 25 ans de carrière ; elles ont toujours peur. Je me dis que si on vient me chercher, j’aurais une légitimité et j’irais avec le sourire. Mais je ne serais pas malheureux si je n’y retournais pas. Aujourd’hui je travaille dans le milieu, si ça ne marche pas au plateau, ça marchera ailleurs. Je ne mise plus tout là-dessus… Si tu es juste comédien, tu dépends d’une seule chose, et tu dois toujours tout prouver le jour J, donc forcément tu finis par te planter.

Quel est ton rapport aux applaudissements ?

Je crois que ça me met assez mal à l’aise. Sur la photo de classe, j’étais celui qui se cachait derrière la maitresse. Bien sûr, si j’avais une salle de deux mille personnes qui m’applaudissait, ça me ferait plaisir. Mais je ne vis pas pour les applaudissements. Recevoir huit remerciements de personnes à qui tu as rendu service, ça me comble plus qu’une centaine de personnes qui m’applaudissent. J’aime bien être celui qui est caché, mais à qui on demande son avis. Quand un autre artiste m’appelle pour l’aider sur un projet, ça vaut, pour moi, tous les applaudissements du monde.

Multiplier les casquettes, ça a l’air de te combler ?

J’aime cet aspect du théâtre où tu dois faire un peu tout, si tu fais un peu de communication, tu vends mieux ton projet et tu fais de meilleurs dossiers, si tu fais de meilleurs dossiers, les gens s’intéressent plus et donc tu fais quelque chose de plus intéressant artistiquement. La dernière fois après un spectacle, il y avait des collègues qui parlaient d’une danseuse qui tenait beaucoup de postes administratifs en ce moment. L’un d’entre eux s’est voulu rassurant en disant « elle reviendra à la danse à un moment. », ce à quoi mon directeur a répondu : « Ou pas. Et c’est pas grave. ». Et c’est vrai. Ça m’a touché. On peut être utile partout. Ce n’est pas parce qu’on travaille tous pour le plateau qu’on est plus utile dessus qu’en dehors. Tant que je travaille avec des gens qui me plaisent, pour des projets qui me plaisent, je suis heureux.

Ton profil comédien.ch interpelle beaucoup. Il est très atypique. Tu y mets toutes tes expériences à des postes administratifs, mais aussi des expériences fictives et humoristiques, pourquoi ?

Ça devrait s’appeler artiste.ch ! D’abord, ce n’est pas parce qu’être acteur n’est pas une finalité pour moi, qu’aujourd’hui je m’intéresse à autre chose, que demain je ne voudrais pas revenir au jeu. C’est important pour moi de le garder, d’y mettre tout ce que je fais encore aujourd’hui. Parce que si je ne mets que quand je joue, les gens pensent que je ne fais rien, et on ne m’appelle jamais. Alors je bidouille sur le site pour mettre tout ce que je fais. Pour autant, on n’est pas à l’abri de rire, donc je glisse des filouteries çà et là. Tout est vrai ! En tout cas, selon moi [dit-il en riant] ! Si on ne me connait vraiment pas, on peut se dire que je suis un petit rigolo, mais si on me connait un peu, on me reconnait bien. On a tous envie de travailler avec des gens gentils et drôles. En tout cas j’en ai envie, donc j’essaie de me distinguer comme ça.

Qu’envisages-tu pour la suite ?

Continuer mes mandats, déjà ! Maintenant je m’intéresse à la question de la programmation. J’aimerais beaucoup mettre mon énergie au profit d’autres projets pour qu’ils existent, ou au profit de lieux, de structures, pour qu’elles existent. Comme je sors beaucoup au théâtre, je me dis que je ne dois pas être pire qu’un autre… C’est assez jouissif de sentir qu’on peut générer des rencontres entres ses pairs. Quand tu parles de quelqu’un à quelqu’un d’autre, que tu conseilles une telle d’aller voir tel spectacle, et que ça génère des collaborations, ça fait plaisir. C’est une belle reconnaissance quand on me demande mon avis. J’aime être franc. Pour animer le débat, et puis aussi parce que sinon ça n’avance en rien. Ce n’est pas méchant, c’est juste mon avis, et après on peut analyser. S’il y a une critique, c’est pour que ça bouge. J’insiste : le théâtre doit remettre en circulation les problématiques. L’intérêt quand tu sors d’une pièce, c’est que le lendemain midi, au repas de famille, tu lances le débat de ce qui t’a parlé dans la pièce. Si ça arrive, je me dis que c’est réussi.

 

Un prochain projet artistique ?

J’aimerais bien faire tourner « Ainsi va la vie ». Je n’avais pas eu beaucoup de professionnels mais ça avait beaucoup touché les gens à Sierre, le bouche à oreilles avait vraiment pris, on avait dû programmer des supplémentaires. Je pense que c’est un spectacle qui marche pour un public qui ne va pas souvent au théâtre, alors j’ai envie de continuer à le partager. Mais pour une autre mise en scène… Oui, mais j’aimerais bien qu’on soit deux pour porter le prochain projet. Quand je vois une comédienne et une metteuse en scène qui s’associent, comme Rébecca Balestra et Manon Krüttli, ça donne envie.

Zacharie Jourdain est artiste dramatique depuis dix ans. Diplômé de la Manufacture Hes-so et de l’Université de Lille, il porte un intérêt tout particulier à l’aspect technique de la pratique actorale, aux écritures contemporaines ainsi qu'aux œuvres graphiques atypiques ou déroutantes.