Pierre Monnard, le cinéma et ses multiples ingrédients
Après plusieurs long-métrages et séries télévisées à son actif, Pierre Monnard, originaire de Châtel St-Denis, réalise la première série suisse co-produite par le géant Netflix « Winter Palace » (sortie prévue fin 2024). S’inspirant des paysages de son pays natal et de sa passion de cinéphile, il fait mijoter à feu doux de nombreux projets tout en cultivant sa bonne humeur communicative.
Propos recueillis par Sami Kali

© Luca Zanier
Quelles sont les premières œuvres cinématographiques qui t’ont marqué ?
Les deux premiers films qui m’ont laissé une empreinte sont Mission de Roland Joffé, un drame solennel, avec Jeremy Irons et Robert De Niro, sur des missionnaires qui partent dans la forêt amazonienne pour convertir au christianisme des tribus locales. Et l’année d’après, Les Incorruptibles de Brian De Palma. Un film de gangsters extrêmement violent avec Kevin Costner et Sean Connery. D’ailleurs, une anecdote me revient sur ce film. Je me souviens avoir dû berner ma mère pour le voir car j’étais beaucoup trop jeune. Elle ne savait pas du tout ce qui l’attendait et pendant la séance, je l’ai vue rivée par la terreur à son fauteuil, comme tout le public présent d’ailleurs. Et finalement, à 14 ans, tout seul un mercredi après-midi, Barton Fink des frères Cohen, a enfoncé le clou et m’a convaincu que j’allais tout faire pour être réalisateur. C’est un film qui parle de la fabrication d’un film alors je pense que cela a créé un déclic en moi.
J’ai une profonde envie de jouer avec tous les genres que je chéris en tant que spectateur.
Comment choisis-tu les scénarios que tu vas réaliser ?
Quand j’étais adolescent, je me disais : « Plus tard je ferai : un western, un polar, un film de science-fiction,…» et tant d’autres. J’ai une profonde envie de jouer avec tous les genres que je chéris en tant que spectateur et que chaque film soit un peu différent.
Bisons, mon dernier film, est un western rural empreint de combats clandestins. Il y a une forme de brutalité et de violence graphique qui a retenu mon attention. Dans la série Winter palace, qui narre la première saison hivernale du premier « palace alpin » à la fin du XIXème siècle, il y a l’aspect historique qui me passionne, la beauté des costumes d’époque. Platzspitz baby, c’est un film sur la scène ouverte de la drogue à Zürich dans les années 1990 dont tous les gens de mon âge ont entendu parler. Lorsque j’ai lu l’autobiographie de Michelle Halbheer en 2013, j’ai découvert un angle inédit: la déportation des toxicomanes et leurs familles dans les petits villages. Je me suis tout de suite dit qu’il y avait matière à film.
Donc, en résumé, ce sont des choix instinctifs comme lorsqu’on cuisine. Mais il est vrai qu’un ingrédient se retrouve dans plusieurs de mes films : la neige. J’ai grandi à la campagne et donc la montagne, les paysages, cela m’inspire.
Quels liens entretiens-tu avec Châtel St-Denis ?
C’est essentiel de savoir d’où tu viens, qui tu es, d’être entouré de gens qui t’aiment et te soutiennent et avec lesquels tu peux discuter sincèrement. Châtel St-Denis ce sont mes racines. Mes parents ainsi que beaucoup de mes amis vivent là-bas et je leur rends fréquemment visite. J’y vais pour me ressourcer, me déconnecter de la frénésie des tournages. Je vais marcher dans la campagne et soudain des idées, des envies démarrent car je commence à me détendre. Châtel c’est également un endroit propice pour me souvenir des moments où j’ai décidé de faire ce métier-là. Tous les lieux sont connectés à des souvenirs.
En parlant de souvenirs, peux-tu me parler du tournage de ton premier long-métrage ?
Quand j’ai tourné Recycling Lily, j’avais la chance d’avoir des excellents comédiens suisse-allemands, Bruno Cathomas, Johanna Bantzer, des gens qui avaient déjà une belle filmographie et qui font du théâtre aussi. Les deux premières semaines j’étais très appliqué à reproduire mes storyboards (dessins utilisés pour visualiser les plans d’une séquence de film) et j’essayais d’imposer ma vision de la scène à mes comédiens pour que tout s’emboîte comme des Legos. Et puis, un jour, nous nous sommes retrouvés dans un décor qui ne nous permettait pas de tourner des images sophistiquées. Nous sommes donc partis caméra à l’épaule et j’ai pu me concentrer d’avantage sur les performances des comédiens, apprendre à leur parler, y trouver du plaisir. C’était une vraie découverte. Aujourd’hui, je dirais aux jeunes réalisatrices, réalisateurs, que l’image ne doit pas être la priorité d’un film. Les comédiens sont une arme très puissante, donc si l’on arrive à collaborer efficacement avec eux, il en émerge une plus-value artistique énorme.
Comment conçois-tu ton rôle de réalisateur en lien avec les comédiennes et les comédiens ?
On dit souvent que les réalisateurs perçoivent les comédiens comme des bêtes étranges auxquelles il faut raconter les moindres détails du passé du personnage en ayant l’air intelligent (rires), en ayant réponse à tout. Selon moi, il s’agit d’un travail d’équipe. Je leur dis souvent : « Je vais faire confiance à tes instincts et tu vas faire confiance aux miens. À nous deux on n’est pas cons, on va faire un truc bien. » J’ai compris au fur et à mesure des tournages que le scénario est uniquement un guide qu’il faut savoir mettre de côté pour explorer les chemins de traverse dans le jeu. C’est souvent là que l’on trouve une vérité. Avec les comédiens, nous nous mettons à penser en symbiose aux émotions, aux déplacements du personnage. Tout devient plus organique.

© Aliocha Merker
Qu’attends-tu de tes comédiennes et comédiens pendant un tournage ?
J’attends d’elles, d’eux qu’ils connaissent le scénario, qu’ils aient travaillé en amont. L’idée est vraiment d’utiliser leur talent comme matière première pour raconter l’histoire. Et il faut aussi qu’ils sachent que j’arriverai dans leur loge tous les matins en disant quelque chose comme ça : « Je change tout. On a vu le décor et on a réfléchi. Ce sera la même scène mais les dialogues seront différents, les didascalies (indications d’actions dans un scénario) ne sont plus importantes, la fin sera au début. » En résumé, je demande une grande flexibilité, de la spontanéité et de la confiance. J’offre une solution clé en main et ils, elles sont libres d’accepter, de renchérir, de modifier selon leurs ressentis. Parfois je vais dans leur sens et parfois je dois refuser car je sais déjà que cela ne marchera pas pour l’ensemble de la scène.
Comment décides-tu qu’une prise est la bonne ?
C’est exactement comme quand on goûte une sauce après avoir ajouté du sel, un zeste de citron, trois herbettes, il y a une sorte d’équilibre et c’est quelque chose que l’on sent.
Et puis il y a une recherche qui se met en place. C’est normal d’avoir des premiers essais où l’on tâtonne (pour moi comme pour les acteurs) mais prise après prise on rééquilibre.
La solution peut résider dans des détails très techniques comme baisser le ton de sa voix. Le jeu c’est un muscle. Je dis toujours aux comédiennes comédiens : « On est tous pareils : notre corps est fait de muscles. Un muscle cela ne fait que deux choses : se contracter ou se détendre. Tu tends, tu détends. » Ce sont des curseurs qui peuvent changer complètement le relief d’une scène sans aller dans la psychologie du personnage.
Le scénario est uniquement un guide qu’il faut savoir mettre de côté pour explorer les chemins de traverse dans le jeu

© Alain Wicht
Certains disent que le cinéma est l'art de la maîtrise ; mais pour moi, c'est l'art de la fluidité.
Aurais-tu un conseil pour les comédiennes et comédiens qui passent un casting pour une série ou un film avec toi ?
Un conseil, qui peut paraître basique, c'est d'être bien préparé, de s'être posé des questions au-delà de ce qu'il y a sur la page. Nombre de personnes ne font malheureusement pas ce travail. Mais la réelle difficulté c'est d'être à la fois bien préparé et rester ouvert d'esprit. Si tu es trop préparé, tu peux te bloquer face à l’inattendu. Si tu ne l’es pas assez, tu passes à côté des intentions. En tant que comédienne, comédien, il faut réussir à trouver cette confiance en soi qui fait que l’on sait que l’on va s'en sortir, peu importe la situation. Trouver comment s'oublier, se mettre à nu. Et évidemment pour avoir confiance en soi, il faut faire confiance au réalisateur en face de toi.
Comment se déroulent tes castings ?
J’utilise les castings comme de longues séances de répétition dans lesquelles je demande fréquemment des improvisations. J’invente une situation qui va explorer le vrai problème du personnage : son homosexualité cachée, un tueur en série enfermé dans sa cave depuis 20 ans (rires), peu importe. Ce que je cherche à voir c’est si l’acteur, l’actrice a de l’imagination, peut se projeter dans la vie du personnage. D’ailleurs, je modifie souvent des éléments selon la sensibilité de la personne face à moi. Rien n’est jamais gravé dans le marbre. Certains disent que le cinéma est l'art de la maîtrise ; mais pour moi, c'est l'art de la fluidité. Un mouvement duquel naît une énergie que je ne souhaite jamais figer. Je fais beaucoup de métaphores culinaires mais c’est comme quand je cuisine. Je n'arrive pas avec des idées préconçues sur ce que je vais préparer. Ça me vient en voyant le contenu du frigo.

© Pascal Mora
De quoi ne pourrais-tu te passer dans ta vie ?
Ma famille compte énormément pour moi. Nous nous parlons à longueur de journée, même quand je suis en tournage. J’aime avoir une vie privée stable, ennuyante, solide. C’est ce qui me permet d’être libre, de prendre des risques, de me dire « si je me plante en faisant un navet et bien ce n’est pas grave car ils seront toujours là pour moi ». Et cela me suffit pour être heureux. Et puis, il faut avouer que j’adore les tomates. Le mec qui a inventé la tomate, il est incroyable. La tomate, après ma famille, c’est peut-être la chose qui m’a donné le plus de plaisir sur terre. Tu veux me rendre heureux, tu m’offre un kilo de tomates. Mais des bonnes hein (rires).
Propos recueillis par Sami Kali