Passion, précarité et persévérance : enquête sur les conditions de travail des artistes romands

Être actif dans les arts vivants : un travail d'équilibriste

Que se cache-t-il derrière les applaudissements, les premières théâtrales et la richesse de la vie culturelle romande ? Comment vivent celles et ceux qui montent sur scène, créent des spectacles, dirigent des compagnies ou consacrent leur vie à la création artistique ? Quels parcours empruntent-ils pour continuer à exercer leur métier dans un secteur souvent présenté comme passionnant, mais également marqué par l'incertitude ?

Ces questions sont au cœur de mon mémoire de Master consacré à la situation socio-économique des professionnel.le.s des arts vivants en Suisse romande en 2025. Réalisée en partenariat avec La Grange de l'Université de Lausanne, cette recherche s'appuie sur une enquête menée auprès de 152 artistes ainsi que sur quatorze entretiens approfondis réalisés avec des professionnel.le.s du secteur. Son objectif était de mieux comprendre les réalités économiques, sociales et professionnelles qui se cachent derrière les parcours artistiques.

Mais avant d'aborder les principaux enseignements de cette enquête, il me paraît utile d'expliquer brièvement ce qui m'a conduit à m'intéresser à cette thématique. Pour me présenter en quelques mots, je m'appelle Frédéric Christin. Après une reconversion professionnelle qui m'a conduit de l'industrie aux sciences sociales à l'Université de Lausanne, j'ai consacré mon mémoire de Master aux conditions de travail des professionnel.le.s des arts vivants en Suisse romande. Mon intérêt pour cette thématique s'inscrit également dans mon expérience de médiateur culturel au sein de différentes institutions en Suisse romande. Cette recherche m'a permis de découvrir des parcours d'une grande richesse humaine et professionnelle, mais surtout de rencontrer des artistes dont la passion, la créativité et la résilience continuent de faire vivre les arts vivants romands.

L'enquête a permis de montrer un paradoxe central : malgré des revenus souvent modestes et une forte instabilité professionnelle, près de neuf sur dix des répondant.e.s envisagent toujours d'exercer leur métier dans cinq ans. Cette tension entre passion, précarité et persévérance traverse l'ensemble des résultats.

Approche méthodologique

Pour répondre à mon questionnement, j’ai opté pour une approche mixte, combinant une enquête statistique et une partie qualitative. L’enquête statistique réalisée à l’aide du logiciel LimeSurvey a permis de mettre au jour des tendances dans les pratiques des professionnel.le.s de la création, tandis que la partie qualitative, comprenant douze entretiens semi-directifs, m’a permis de mieux comprendre la réalité concrète du terrain grâce à des échanges riches avec mes interlocuteurs et interlocutrices.

Si les arts vivants occupent une place importante dans la vie culturelle suisse romande, les conditions concrètes d'exercice des artistes restent relativement peu documentées. Les discussions publiques mettent souvent en avant les spectacles, les programmations ou les institutions culturelles, mais plus rarement les personnes qui rendent ces projets possibles. Pourtant, derrière chaque représentation se trouvent des trajectoires professionnelles complexes, des arbitrages financiers permanents, des réseaux de collaboration et une importante capacité d'adaptation.

L'enquête a permis de montrer un paradoxe central : malgré des revenus souvent modestes et une forte instabilité professionnelle, près de neuf sur dix des répondant.e.s envisagent toujours d'exercer leur métier dans cinq ans. Cette tension entre passion, précarité et persévérance traverse l'ensemble des résultats.

Résumer les arts vivants en un seul mot : tel était le défi proposé aux répondant.e.s. Le nuage ci-dessous révèle un univers marqué à la fois par la passion, la créativité, l'engagement et la précarité. Une tension qui traverse l'ensemble des résultats de cette recherche.

Qui sont les artistes qui ont participé à cette recherche ?

L'enquête a réuni 152 répondant.e.s ayant complété l'intégralité du questionnaire. Les participant·e·s résident principalement dans les cantons de Vaud et de Genève, qui représentent à eux seuls plus des trois quarts de l'échantillon.

Les femmes représentent un peu plus de la moitié des répondant.e.s, tandis que les hommes constituent un peu plus de 40 % de l'échantillon. Les artistes interrogé.e.s couvrent une large diversité de profils : comédien.ne.s, metteur.e.s en scène, danseur.euse.s, chorégraphes, musicien.ne.s ou encore professionnel.le.s exerçant simultanément plusieurs fonctions. Au niveau de l'âge des répondant.e.s, 57 personnes (38 %) ont entre 31 et 40 ans, 38 (25 %) entre 41 et 50 ans, 26 (17 %) entre 18 et 30 ans, 20 (13 %) entre 51 et 60 ans, et 11 (7 %) ont plus de 60 ans.

L'un des premiers constats de l'enquête concerne le niveau de formation particulièrement élevé des personnes interrogées. Plus de la moitié disposent d'un diplôme de haute école et près des deux tiers ont suivi une formation spécialisée dans le domaine des arts vivants. Ces résultats rappellent que les carrières artistiques reposent souvent sur de longues années d'apprentissage, de perfectionnement et de professionnalisation.

Contrairement à certaines représentations qui associent parfois le métier d’artiste à un parcours atypique ou autodidacte, l'enquête révèle un secteur fortement professionnalisé, où les compétences acquises dans les écoles spécialisées, les hautes écoles et les expériences de terrain occupent une place importante.

Y a-t-il des conditions particulières pour réussir à créer la magie théâtrale et continuer à faire rêver les spectateur.trice.s dans la durée, ou suffit-il simplement d’y croire ?

Contrairement à certaines représentations qui associent parfois le métier d’artiste à un parcours atypique ou autodidacte, l'enquête révèle un secteur fortement professionnalisé, où les compétences acquises dans les écoles spécialisées, les hautes écoles et les expériences de terrain occupent une place importante. Dans un contexte où les professionnel.le.s de la création sont de plus en plus poussé.e.s vers l’indépendance, le statut de porteur.euse de projet prend une importance croissante. Pour réussir à créer son propre collectif ou sa troupe, il faut de bonnes connaissances transversales afin de réussir à naviguer dans le système de demande de subventionnement.

© Frédéric Christin

Le paradoxe d'un métier passion

Les résultats montrent que le revenu brut annuel médian provenant des arts vivants se situe autour de 35'000 francs par année (pour une période de 2023 à 2025). Pour de nombreuses personnes interrogées, ces revenus apparaissent relativement modestes au regard du niveau de qualification requis, du temps investi dans la création et de l'engagement nécessaire à la poursuite d'une carrière artistique.

Graphique des revenus médians annuels bruts des répondant.e.s provenant des arts vivants entre 2022 et 2025

Pour beaucoup, abandonner la création artistique ne représente pas simplement un changement professionnel ; cela reviendrait à renoncer à une partie importante de leur identité

Ce résultat constitue sans doute l'un des enseignements les plus frappants de l'étude. Dans de nombreux secteurs professionnels, une rémunération faible ou une forte instabilité conduisent fréquemment à des réorientations de carrière. Les arts vivants semblent obéir à une logique passablement différente pour ceux et celles qui prennent la décision de rester dans ce domaine d’activité. Cependant, en contactant des personnes diplômées des hautes écoles de théâtre de Suisse romande, je me suis quand même rendu compte qu’une partie des personnes formées finissent par changer de voie professionnelle.

Les entretiens réalisés dans le cadre du mémoire permettent de mieux comprendre les motivations à rester actif.ve dans les arts vivants. Plusieurs artistes décrivent leur activité non seulement comme un métier, mais également comme une vocation, un besoin d'expression ou une manière d'habiter le monde. Pour beaucoup, abandonner la création artistique ne représente pas simplement un changement professionnel ; cela reviendrait à renoncer à une partie importante de leur identité. L’une des répondantes a déclaré : « Abandonner les arts vivants serait un crève-cœur, mais je devrais être plus raisonnable.». Cette citation met en évidence les difficultés structurelles des professionnel.le.s de la création qui peuvent amener à un questionnement sur ce métier. Néanmoins, la passion et le plaisir de la scène restent des motivations fortes pour rester actif.ve dans ce domaine.

La pluriactivité : exception ou norme ?

L'image de l'artiste exerçant une seule activité apparaît largement éloignée de la réalité observée dans cette enquête. Près des deux tiers des répondant.e.s déclarent cumuler plusieurs fonctions au sein même des arts vivants. Une personne peut ainsi être simultanément comédienne, metteuse en scène, pédagogue, administratrice ou responsable de production selon les projets auxquels elle participe.

Cette polyvalence constitue une caractéristique importante du secteur. Elle permet de multiplier les opportunités professionnelles, de diversifier les revenus et de maintenir une activité relativement régulière malgré la nature souvent discontinue des contrats artistiques. Mais la pluriactivité dépasse largement le seul cadre des arts vivants.

De nombreuses personnes interrogées exercent également des activités complémentaires dans d'autres domaines. L'enseignement, la médiation culturelle, le travail administratif, la formation, l'animation ou encore différents emplois temporaires constituent autant de ressources mobilisées pour compléter les revenus issus de la création. Les activités exercées en dehors des arts vivants doivent néanmoins rester compatibles avec les exigences de flexibilité et de disponibilité propres au secteur.

Les entretiens montrent que ces activités complémentaires ne sont pas toujours vécues comme une contrainte. Certaines permettent de développer de nouvelles compétences, de maintenir un lien avec d'autres publics ou de bénéficier d'une plus grande stabilité financière. Cependant, elles traduisent également une réalité économique : pour une partie importante des artistes, les revenus issus de la création seule ne suffisent pas à assurer l'ensemble des besoins financiers. Le plus gros problème est l’instabilité des revenus de la branche.

L'idée romantique de l'artiste entièrement consacré à son œuvre correspond donc rarement aux trajectoires observées. Les parcours apparaissent davantage comme des équilibres complexes entre différentes activités, différentes sources de revenus et différents espaces professionnels. Pouvoir rester dans ce domaine, c’est avant tout un savant équilibre afin de pérenniser sa situation professionnelle.

Des inégalités qui traversent également les arts vivants

L'enquête met également en évidence certaines différences importantes entre groupes d'artistes.

L'âge semble notamment jouer un rôle significatif. Les revenus moyens augmentent progressivement au fil de la carrière. Les jeunes artistes apparaissent particulièrement exposé.e.s aux difficultés économiques durant les premières années suivant leur formation.

Cette situation peut s'expliquer par plusieurs facteurs : construction progressive du réseau professionnel, accumulation d'expérience, reconnaissance croissante dans le milieu ou accès à des responsabilités artistiques plus importantes.

Les résultats révèlent également des différences entre femmes et hommes. Les femmes interrogées déclarent des revenus médians inférieurs à ceux des hommes.

Cette recherche ne permet pas d'identifier précisément les mécanismes à l'origine de cet écart. Néanmoins, ce constat rejoint des observations déjà formulées dans d'autres travaux consacrés au monde culturel et aux inégalités professionnelles. Ces résultats, qui apparaissent également dans d’autres recherches et rapports, rappellent que les arts vivants ne constituent pas un univers isolé des dynamiques sociales plus larges. Les inégalités observées dans d'autres secteurs d'activité peuvent également s'y manifester, parfois sous des formes spécifiques. Le monde culturel, sous les apparences d’un univers égalitaire, répond souvent à des logiques de fonctionnement relativement verticales.

Les réseaux : une ressource essentielle

Parmi tous les résultats de l'enquête et des entretiens, la question des réseaux professionnels apparaît comme l'une des plus importantes. Près de 97 % des répondant.e.s considèrent que le réseau joue un rôle important ou très important dans la poursuite d'une carrière artistique.

Ce chiffre impressionnant témoigne d'une réalité largement partagée au sein du secteur. Les entretiens montrent que les auditions ouvertes occupent aujourd'hui une place relativement limitée dans certains domaines des arts vivants. Les collaborations se construisent souvent à partir de relations développées au fil du temps, de recommandations, d'expériences communes ou de rencontres réalisées lors de projets précédents.

La confiance apparaît comme un élément central. Les équipes artistiques travaillent fréquemment dans des contextes exigeants, avec des budgets limités et des délais parfois serrés. Dans ce cadre, connaître les personnes avec lesquelles on collabore constitue un avantage important.

Cette logique relationnelle n'est pas propre aux arts vivants. De nombreux secteurs professionnels fonctionnent également sur la base de réseaux. Toutefois, elle semble particulièrement marquée dans un univers caractérisé par des contrats de courte durée et des opportunités d'emploi souvent informelles.

Pour les jeunes diplômé.e.s ou les personnes nouvellement arrivées dans le secteur, cette importance des réseaux peut représenter un défi supplémentaire. Construire progressivement des relations professionnelles devient alors une étape essentielle du développement de carrière.

Les mécanismes invisibles qui soutiennent la création

L'un des apports majeurs de cette recherche consiste à mettre en lumière des ressources souvent peu visibles dans les représentations publiques du travail artistique.

Parmi les répondant.e.s, près des deux tiers déclarent avoir bénéficié de l'assurance-chômage au cours des dernières années. D'autres mentionnent l'importance d'activités complémentaires, du soutien familial ou encore des dispositifs de soutien public à la culture.

Ces mécanismes ne constituent pas des réalités périphériques. Ils participent directement aux conditions de possibilité de la création artistique.

Les subventions permettent à de nombreux projets d'exister malgré leur rentabilité économique limitée. L'assurance-chômage joue un rôle d'amortisseur face à l'irrégularité des engagements. Les activités complémentaires offrent une stabilité financière partielle. Les proches peuvent parfois fournir un soutien matériel ou émotionnel essentiel dans les périodes d'incertitude.

L'étude invite ainsi à dépasser une vision individualisée de la réussite artistique. Les trajectoires professionnelles observées ne reposent pas uniquement sur le talent ou la motivation individuelle. Elles dépendent également de ressources collectives, institutionnelles et relationnelles qui contribuent à rendre la création possible.

Plusieurs professionnel.le.s évoquent une augmentation de la concurrence, une pression croissante sur les budgets ou encore une multiplication des tâches administratives liées à la production artistique.

Un secteur en transformation

Les entretiens permettent également d'observer certaines évolutions récentes du secteur.

Plusieurs professionnel.le.s évoquent une augmentation de la concurrence, une pression croissante sur les budgets ou encore une multiplication des tâches administratives liées à la production artistique.

Certain.e.s soulignent également l'évolution des formats de création. Face à des moyens financiers parfois limités, les productions impliquant un nombre réduit d'interprètes semblent gagner en importance dans certains contextes.

D'autres mettent en avant la nécessité de développer des compétences toujours plus diversifiées : gestion de projet, communication, recherche de financements, administration ou médiation culturelle. L'activité artistique contemporaine apparaît ainsi comme un travail qui dépasse largement le seul moment de la création ou de la représentation. Une partie importante du temps est consacrée à l'organisation, à la coordination, à la recherche de ressources ou à la préparation de projets futurs.

Au-delà du mythe du talent

L'un des principaux enseignements de cette recherche consiste peut-être à remettre en question certaines représentations simplifiées des carrières artistiques.

Les discours publics mettent souvent l'accent sur le talent individuel, la créativité ou la réussite personnelle. Ces dimensions sont évidemment importantes. Cependant, les résultats montrent qu'elles ne suffisent pas à expliquer les trajectoires observées.

Construire une carrière dans les arts vivants implique également de développer un réseau professionnel, d'apprendre à naviguer dans des dispositifs institutionnels complexes, de diversifier ses activités, de rechercher des financements et de s'adapter à des conditions de travail souvent changeantes. Autrement dit, le talent constitue une condition nécessaire, mais rarement suffisante.

Cette observation ne diminue en rien la valeur du travail artistique. Au contraire, elle permet de mieux reconnaître l'ensemble des compétences, des stratégies et des efforts mobilisés par les professionnel.le.s du secteur.

Derrière chaque spectacle se cachent des heures de répétition, des années de formation, des collaborations patientes, des dossiers de financement, des activités complémentaires, des périodes d'incertitude et une capacité constante à s'adapter.

Conclusion : derrière chaque spectacle

Cette recherche invite finalement à porter un regard renouvelé sur les arts vivants et sur celles et ceux qui les font exister au quotidien.

Derrière chaque spectacle se cachent des heures de répétition, des années de formation, des collaborations patientes, des dossiers de financement, des activités complémentaires, des périodes d'incertitude et une capacité constante à s'adapter.

Les résultats mettent en lumière un secteur traversé par de nombreuses fragilités, mais également par un engagement remarquable. Malgré les difficultés économiques, l'instabilité professionnelle et les incertitudes qui jalonnent souvent les parcours artistiques, la grande majorité des personnes interrogées continuent de croire en leur métier et souhaitent poursuivre leur activité. Cette persévérance constitue sans doute l'une des caractéristiques les plus marquantes des arts vivants.

Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ces questions, découvrir l'ensemble des résultats de l'enquête ou mieux comprendre les réalités contemporaines du secteur culturel romand, je vous invite à consulter le mémoire complet disponible en cliquant sur le bouton ci-dessous. 

Réalisé sous la direction du professeur Daniel Oesch et avec l'expertise de Marc Perrenoud, spécialiste reconnu des mondes artistiques en Suisse romande, ce travail s'inscrit dans une tradition de recherche attentive aux réalités concrètes des carrières culturelles. Je profite enfin de cette présentation pour remercier chaleureusement Comedien.ch pour son soutien à la diffusion de cette recherche, ainsi que l'ensemble des professionnel.le.s qui ont accepté de répondre au questionnaire ou de participer à un entretien. Leurs témoignages, leurs réflexions et leur disponibilité ont constitué la matière première de ce travail.

Frédéric Christin. Après une reconversion professionnelle qui l’a conduit de l’industrie aux sciences sociales à l’Université de Lausanne, il a consacré son mémoire de Master aux conditions de travail des professionnel.le.s des arts vivants en Suisse romande. Son intérêt pour cette thématique s’inscrit également dans son expérience de médiateur culturel au sein de différentes institutions en Suisse romande.