Pascal Schopfer : le jeu par amour et par hasards
De corpulence résolument normale, le cheveu rare et châtain, Pascal Schopfer tire son épingle du jeu avec deux grands yeux bleus où se mêlent malice et mélancolie. De ce comédien qui joue, chante, compose, danse et s’amuse en toutes circonstances, on oublie vite le type caucasien car c’est sa cocasserie que l’on retient. Son tour de poitrine fait 92 cm ? De quoi y loger un cœur grand comme ça, qui bat la mesure d’une carrière sans calcul où les amitiés comptent double. Rencontre avec un artiste protéiforme qui fonctionne au coup de cœur.
Entretien signé Emilie Boré

Il a un beau rire, grave, qui tranche avec la légèreté de son visage, comme une bulle de savon. C’est cet air lunaire – parfois un peu clown blanc, il le confesse – qui lui a ouvert la porte des pitreries officielles. C’est bien sûr avec la fourberie de Molière qu’il fourbit ses premières armes sur les planches, par un heureux hasard – «le début d’une longue série». Pour parler de lui, pour revenir sur sa carrière, Pascal Schopfer, 49 ans, est venu au café avec ses agendas papier, dont un gros Quo Vadis siglé BEN, l’objet iconique des étudiants dans les années 1990. «Ca ne nous rajeunit pas…», souffle-t-il dans un sourire enfantin.
Je suis descendu à Lausanne comme on monte à Paris
Une histoire de petite graine
Né à La Chaux-de-Fonds, Pascal Schopfer est le fils unique d’un père ayant fait carrière dans l’horlogerie et d’une maman au parcours un peu moins millimétré, qui a enchaîné toute sa vie des petits boulots et pratiquait le théâtre amateur. Des parents aimants à leur manière mais avec qui «ça n’a pas toujours été simple», comme le décrit Pascal avec pudeur. Après une année de raccordement, il entre en école de commerce. «C’était laborieux, j’ai fait ça pour faire plaisir à mes parents, pour les vacances et aussi les copains…» Programme légèrement bousculé par l’existence d’un atelier théâtre au sein de ladite école, animé par le metteur en scène et comédien jurassien Germain Meyer. «Il y a eu le club de foot, le karaté, la flûte, mais surtout le théâtre, avec les spectacles de fin d’année, dans lesquels on chantait. J’ai le souvenir d’une explosion à l’intérieur: cette école avait planté une petite graine en moi…» Didier Chiffelle, l’auteur et metteur en scène qui dirige ensuite l’atelier, achève de faire pousser cette petite graine en déclarant à Pascal, droit dans les yeux : «Toi, tu devrais faire du théâtre…»
« Descendre à Lausanne »
Il ne lui en faut pas plus. Son diplôme en poche, il quitte La Tchô en 1998 pour s’installer en colocation avec un copain à Lausanne : il a 21 ans. «Je suis descendu à Lausanne comme on monte à Paris, pour vivre du théâtre : j’avais un peu d’argent que m’avait laissé ma grand-mère et, surtout, beaucoup d’espoir et d’envies». Ignorant les systèmes de bourses, n’appartenant pas au sérail, Pascal commence la vie de bohème et se démerde, comme il dit. «Mes parents ont pu m’aider à quelques moments critiques mais j’ai surtout travaillé, d’abord comme serveur dans une pizzeria. Ce n’était pas simple tous les jours…» Puis Didier Chiffelle l’appelle: on cherche un comédien pour une reprise de rôle dans des représentations scolaires des Fourberies de Scapin, dix jours pour apprendre le texte. Pascal accepte immédiatement. Le voilà embarqué avec des comédiens professionnels, des Romands, des Français, qui ont tous une dizaine d’années de plus que lui.
L’école de la rue
A l’issue, les comédiennes et les comédiens du spectacle mis en scène par Olivier Francfort lui demandent : «Tu fais quoi le mois prochain ? On monte un truc à Payerne…» Le truc, c’est Le Tricorne enchanté de Théophile Gautier, des alexandrins joués sur les places de village dans la Broye, en Valais, puis à Marseille… Pascal, jeune loup affamé mais doux comme un agneau, prend encore une fois le train en marche et signe pour un mois – la pizzeria acceptant de lui accorder un congé : «J’apprends vite, je me sens bien avec cette troupe, les gens prennent soin de moi, on se marre, on bosse, je les aime beaucoup et ils me le rendent bien. C’est vraiment là que ma formation de comédien commence, c’est du Molière en puissance: camionnette, tréteaux, on monte la scène et on installe les chaises avant de jouer… C’est la meilleure école dont on puisse rêver. Mes comparses se foutaient de mon accent neuchâtelois, ils me disaient ‘Quoi ? A tire-larigot !?’, ‘Hein ? Un vélo ?! Mais dis : un vélo, putain ! (rires) Il se sont tellement foutu de moi que j’ai vite pris un accent, académique on va dire…»
Monsieur Loyal
Dans le même temps, Pascal découvre le Caveau du Café de l’Hôtel-de-Ville à la Palud : une scène libre qui a vu défiler de nombreux artistes, parmi lesquels Gaspard Proust, Nathanaël Rochat ou encore Pascal Rinaldi. «En 1998, je deviens le présentateur des soirées du mardi et ça va durer... huit ans ! » Le lieu devient presque sa deuxième maison puisqu’il travaille désormais aussi comme serveur au café de l’Hôtel-de-Ville. C’est dans ce biotope de caf’conc’ qu’éclot Pascal Schopfer, au gré des rencontres et des amitiés fidèles qui se nouent. Il commence à pousser la chansonnette, reprendre un peu la guitare en autodidacte et à composer quelques morceaux… «Tout part du caveau. Moi j’étais marqué par Sol (ndlr : le clown clochard inventé par l’humoriste québécois Marc Favreau), dont j’apprenais les textes pendant les scènes libres mais aussi Desproges, Devos, Marc Haller… J’ai toujours aimé la comédie mais je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je n’ai jamais travaillé avec des gens connus ou déjà installés, je viens d’une émergence : Vincent Kucholl, Antonio Troilo, Samuel Vuillermoz, Mathias Urban pour ne citer qu’eux… Ma vie professionnelle est avant tout une histoire d’atomes crochus et d’amitiés.»
Ma vraie formation, c’est d’être avec des gens

© Salomé Crouzet
Le bonheur de la parodie
Au Caveau, c’est là que se forme la troupe d’improvisation Avracavabrac en 1999, qui impose son humour fêlé et qualité loin à la ronde. «Au début, on faisait des revues de presse improvisée un peu nases puis l’équipe s’est constituée avec un noyau dur autour de Vincent Kucholl qui s’est étoffé au fil du temps et ça tourne toujours ! Mais je joue très rarement aujourd’hui.» Autre rencontre qui compte : Samuel Vuillermoz avec qui Pascal créé Télénous, qui sera diffusé sur TVRL en 2003. «C’est une grande période : Samuel a une caméra et on tourne des sujets parodiques en ville sans autorisation, on passe nos nuits à faire du montage, à écrire des sketchs, un peu dans l’esprit des Nuls. On présente notre émission en direct, avec de faux reportages, des personnages naissent comme celui de L’emmerdeur…» Puis arrive Nos amis les Ouahs, formés au Caveau par Mirko Bacchini, Mathias Urban, Vincent Kucholl et Antonio Troilo. «Après un spectacle, ils ont créé une capsule humoristique, diffusée deux fois par mois dans Mise au Point sur la RTS. L’idée était de rebondir sur l’actualité. J’ai fini par remplacer Mirko et on a fait ça pendant trois ans. »
Juste une mise au point
Fin 2004, Pascal a 28 ans. Il travaille depuis sept ans comme comédien mais n’est toujours pas reconnu comme tel à cause de son absence de formation académique. Bien décidé à faire valoir ses années à Mise au Point, il sollicite auprès de la RTS des fiches de paye et une lettre de recommandation pour pouvoir intégrer la plateforme de comedien.ch qui, après un premier refus, finit par l’accueillir dans le giron des comédiens professionnels, lui donnant ainsi ses lettres de noblesse. Il faut dire que Pascal ne lésine pas et n’a jamais arrêté de travailler. Si les jobs de serveur, de vendeur de disques en grande surface et même de modèle nu pour des dessins académiques lui permettent de mettre un peu de beurre dans les épinards jusqu’en 2005, il a surtout eu mille vies de comédien : repas-spectacle, figuration pour l’opéra, patient simulé pour les étudiants en médecine, animations théâtrales dans les écoles… « J’ai jamais vraiment arrêté de bosser même si certaines périodes ont pu être plus calmes. Je rencontre des gens, je passe parfois des auditions et j’ai de la chance, on m’appelle. Heureusement, car j’ai du mal à forcer le destin – mais le destin est plutôt gentil avec moi. »
J’ai du mal à forcer le destin – mais le destin est plutôt gentil avec moi
Plusieurs cordes à son arc
Côté musique, ça croche sans discontinuer : depuis 2001, il présente Chansons en chœur en véritable entertainer – puisqu’il s’agit de faire chanter le public à pleins poumons sur de grands hits – puis il rejoint la bande chantante de l’Orchestre Jaune, collectif de musiciens réunis autour du meneur de troupe Daniel Perrin, pianiste et compositeur lausannois. «Ca fait 25 ans que je présente le bal de l’Orchestre Jaune…», siffle Pascal comme s’il n’avait pas vu le temps passer. Des personnes qui reviennent, qui se croisent, des fidélités, un noyau dur : voilà les ingrédients de sa carrière qui le mène autant vers le théâtre que vers des spectacles musicaux. «Ce sont les affinités qui me conduisent aux projets, et ils ont toujours été très variés. Ma rencontre avec la chorégraphe Tania de Paola a par exemple été très formatrice sur le plan corporel : avec elle j’ai fait plusieurs projets de danse-théâtre. Je ne suis pas très souple mais j’aime me mouvoir dans l’espace.»
Christian Denisart : le complice extraordinaire
Un autre grand complice auquel Pascal veut rendre hommage, c’est Christian Denisart, infatigable explorateur des formes scéniques avec du fond, et fondateur de la compagnie Les Voyages extraordinaires, basée à Lausanne. « Lui non plus ne vient pas du sérail, il a commencé comme ingénieur du son puis il a fait de la mise en scène ; c’est un aventurier qui aime découvrir des peuplades inconnues et aussi… les inconnus.» C’est encore dans la jungle luxuriante du Caveau du Café de l’Hôtel-de-Ville que Pascal croise sa route. En 2006, Christian Denisart décide de monter Festen avec les habitués du Caveau et il demande aux comédiens adoubés que sont Michel Cassagne, Michel Moulin et Helene Firla de rejoindre l’aventure. «Quelle chance on a eu d’apprendre aux côtés de ces comédiens. J’aime le dicton ‘C’est en forgeant que l’on devient forgeron’…» Avec Christian Denisart, on peut dire que Pascal Schopfer a aiguisé son art puisqu’il a joué dans neuf de ses créations – sans compter les reprises et les mythiques concerts des Pag où ils se retrouvent (encore une histoire de copains) pour donner vie à un groupe de chanteurs suédois des années 1980, miraculeusement resuscités à la fonte des glaces.

© Lauren Pasche

© Lauren Pasche
Charlie et la consécration
En 2021, Christian offre à Pascal le premier rôle dans sa nouvelle pièce, Charlie, d’après le roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, qui raconte l’histoire d’un type un peu simplet sur lequel des scientifiques font des expériences pour le rendre plus intelligent. «Le mec devient un génie mais ce n’est que provisoire : il se rend compte qu’il est destiné à redevenir celui qu’il était avant. C’est une histoire bouleversante, entre la science-fiction et la métaphysique que Christian a adapté dans une magnifique mise en scène aux allures de comédie musicale». Happy end : après des répétitions en plein Covid, des scolaires et des représentations au TKM, Charlie est accueilli en 2023 au Théâtre de Carouge, sur le grand plateau, pour quatre semaines de représentation. «Ca a été une énorme consécration pour tout le monde, se souvient Pascal avec émotion. La presse et le public étaient au rendez-vous et ce rôle était très beau, très intense, du début à la fin.»
Splendeurs et misères du métier d’acteur
La rançon du succès est-elle inévitable ? «Je ne sais pas si c’est l’âge ou l’intensité du rôle mais, chaque soir je devais tomber par terre et, un soir, mon corps a dit stop. J’ai senti une douleur indéfinissable. J’ai scotché de la ouate sous mon costume pour protéger mon bras et j’ai continué, jusqu’au bout. C’était 1h40 sur scène, avec un grand engagement corporel : j’ai vraiment éprouvé ce rôle physiquement et moralement.» Cette souffrance, aussi forte que la jouissance du jeu, lui inspire un respect infini pour les comédiens et les circassiens, ces «warriors, ces sportifs de haute intensité» pour qui le show must go on, malgré tout. Il se rappelle encore ces journées improductives pendant Charlie, entre fatigue et euphorie, où le flipper du théâtre était devenu son seul ami (rires). «C’était un moyen de décompression, ma vie était Charlie, entièrement». Ce rôle, il a mis du temps à s’en remettre. Le succès aussi. «Tu es une star, on t’applaudit, tu as un article dithyrambique dans le journal et puis plus rien. Il faut gérer ça émotionnellement dans ce métier. »
Tu es une star, on t’applaudit et puis plus rien.
La scène qui sauve
Ses secrets pendant les périodes de creux ? La musique, l’amour aussi. «L’amour ça aide pour tout», prescrit-il comme un docteur. Si Pascal dit n’avoir jamais entrepris de thérapie, il avoue que la scène l’a clairement aidé «à lâcher certains trucs». «Le fait de travailler avec ses émotions et son corps, les applaudissements, la reconnaissance du public… tout ça t’aide à te sentir bien. Même s’il faut apprendre à gérer les moments de vide et vivre parfois dans une certaine précarité, je n’ai jamais regretté mon métier ; ça fait plus de vingt ans que je fais ça, quelle chance j’ai ! Cette liberté, ces souvenirs incroyables, cette joie… »
Lui qui a fini en 2025 la tournée de Barbara & Brel, avec Yvette Théraulaz, ne cesse de s’émerveiller de sa chance. «J’ai repris le rôle de Franck Michaux, c’était très dense et très court en termes de répétition… Mais le texte était magnifique et j’ai eu la chance de partager la scène avec ce monument du théâtre qu’est Yvette : sa générosité, sa tendresse, son amour, tout ça est énorme. Je n’ai jamais senti autant d’intensité dans les yeux de quelqu’un, ça fait partie de mes grandes expériences théâtrales et humaines. J’ai toujours travaillé avec des gens que j’aimais, et l’amour a toujours été partagé. C’est le moteur, assurément. »
L’amour c’est le moteur, assurément.
De la scène à l’écran
Si Pascal a joué dans quelques court-métrages et compte plusieurs apparitions à la télévision, il aimerait aujourd’hui avoir plus de rôles dans des films ou des téléfilms. En attendant, il investit dans des stages et des laboratoires caméra. « Au début c’est dur de se voir, de s’entendre. Sans fausse modestie, j’ai cette capacité à voir quand ça fonctionne et quand ça ne fonctionne pas. Ce qui m’intéresse à l’écran c’est la machinerie subtile de l’humain, les micro-détails, comment être intense en profondeur. J’aimerais aller chercher des choses moins grandiloquentes, plus enfouies ; la caméra, c’est vraiment un microscope – alors qu’au théâtre, une paire de jumelles suffit (rires). » Rêve-t-il comme tous les clowns d’un rôle dramatique ? «Mon Ciao Pantin ? Oui, je crois. Mais je dois aller à la rencontre des réalisateurs, contacter des maisons de production, ce qui n’est pas mon fort. Le plus difficile quand on est comédien, c’est d’être son propre agent. J’ai toujours eu de la chance jusque-là, mais c’est vrai que ça devient de plus en plus difficile : les budgets sont à la baisse et la concurrence est féroce.
L’amour et le désir, toujours
Au printemps, Pascal participera à la nouvelle création de Lisa Torriente au Théâtre Silo du Lac à Renens et, en fin d’année, c’est un Molière qui lui ouvrira les bras avec certainement plusieurs petits rôles. De nouvelles rencontres en perspective dont il se réjouit, tout comme son projet de chansons (compositions et reprises) avec son complice, le contrebassiste Mathias Demoulin. Si le plus difficile au théâtre est de dépendre du désir des autres, le charme de Pascal Schopfer ne semble pas encore rompu. Et dans la vie ? «J’ai rencontré l’amour il y a un an et je suis transpercé», confesse celui qui n’a pas peur des sentiments. «Comme j’ai mes enfants (ndlr : Rose, 12 ans et Marcel, 18 ans) une semaine sur deux, je vis avec mon amoureuse une semaine sur deux : c’est l’alternance, comme à la Comédie-Française ! D’ailleurs, ma fille a récemment joué dans un téléfilm de Léa Fazer – trois jours de tournage avec des apparitions remarquées – et la réalisatrice nous a dit : ‘Faudrait qu’elle continue’ Ca me rappelle quelque chose… » (rires).

© Anne Colliard