NICOLAS ROSSIER -
LE PLAISIR DE LA CURIOSITE
Allez jeter un œil au profil de Nicolas Rossier sur Comedien.ch : vous y découvrirez plus de 70 spectacles à son actif depuis sa sortie de l’École Nationale de Strasbourg en 1989. Un parcours impressionnant, tout en discrétion. Certains l’ont trouvé génial dans le personnage de Freud, d’autres l’ont adoré dans celui de Chrysalde ou de Peter Falk… Mais au-delà de la galerie de personnages, qu’est-ce qui, lui, l’intéresse dans un rôle ?
Entretien signé Christine Laville

© Auzan, Julien James
« Plutôt qu’un rôle, c’est un cheminement. Ce qui m’importe, c’est le parcours que le personnage propose, la façon dont le jeu peut évoluer, ce qu’il provoque. »
Ce qui séduit Nicolas, c’est autant le texte que le contexte. Une première lecture ne dit pas tout. C’est en l’éprouvant, en le travaillant, que le personnage dévoile ses émotions, sa portée. Et les rôles qui l’ont marqué ?
Il en cite cinq, spontanément :
Tartuffe – Texte : Molière – Mise en scène : Dominique Pitoiset
C’est le premier qui me vient à l’esprit. J’aime les mots. J’aime les vers. Et Molière lui a offert les deux. Dans cette mise en scène, le personnage était abordé avec humour et pertinence, mais sans jamais en affaiblir la dangerosité. Tartuffe, comparé ici au serpent Kaa du Livre de la jungle, manipule, endort, charme. Il a cette brillance du langage qui donne du pouvoir. Peur et sourire : on peut rire de lui, mais il reste toujours dangereux. Un rôle d’équilibriste entre séduction et menace. Ce rôle m’a offert ce que je recherche tant : de l’ambiguïté, des facettes multiples, cette jubilation du texte qui épouse le plaisir du jeu. Ça me plaît beaucoup quand les choses ne sont pas ultra-évidentes et qu’on peut jouer sur de multiples facettes. A la dernière, tu le sens : une telle aventure, tu sais que ce n’est pas demain la veille qu’on t’en proposera une autre de cette trempe.
Le Roi Pierre dans Léonce et Léna de Georg Büchner – Mise en scène : Jacques Lassalle
Un rôle de passage: c’était mon entrée dans le métier et mes adieux à l’école, avec un joli rôle. Je me suis régalé à jouer ce roi burlesque, imprévisible, tyrannique parfois, extrême souvent. Mais ce rôle était aussi un miroir tendu à son metteur en scène, Jacques Lassalle, figure brillante mais redoutée. Lassalle était un excellent directeur d’acteur, d’une grande précision. Mais aussi dur, parfois injuste. Je m’en suis inspiré pour construire le rôle. Je crois même que tout le monde avait bien vu les références, sauf lui !
Frankenstein – Texte : Fabrice Melquiot, mise en scène : Paul Desveaux
Changement radical de registre et de corps : dans ce spectacle je sortais complètement de ma zone de confort puisqu’il s’agissait de prêter ma voix et ma force à une marionnette de plus de deux mètres de haut. Immense, magnifique, elle ne pouvait bouger que grâce à la coordination précise de trois manipulateurs. J’étais donc épaulé par deux collègues marionnettistes. Je parlais, je chantais, et je manipulais. C’était lourd mais c’était tellement beau quand la « Créature » s’animait, qu’elle déambulait. Quand elle prenait vie, qu’elle marchait, c’était magique. C’était un challenge de la faire bouger, et c’était un vrai travail collectif, j’ai adoré. 1 Un rôle exigeant physiquement, mais surtout révélateur sur le plan théâtral : j’ai compris beaucoup de choses sur cette fameuse distanciation. En faisant de la marionnette, tout s’éclaire : on joue vraiment, on ressent vraiment, on éprouve réellement, mais avec cette conscience du geste, ce recul nécessaire. » Ce spectacle a marqué une sorte de tournant, c’était une expérience nouvelle terriblement enrichissante.
L’Inspecteur dans Les Égouts – Texte : Hugo Loetscher, mise en scène : Geneviève Pasquier
Hugo Loetscher, un auteur assez percutant, politique et impliqué, avec sa touche d’humour suisse allemand. C’était un spectacle de la compagnie que j’ai créée avec Geneviève Pasquier, c’est d’ailleurs elle qui avait fait la mise en scène. Seul en scène, face à un public qu’il prend à témoin, c’est la confession d’un sous-inspecteur des égouts aux dignitaires d’un nouveau régime autoritaire qui lui demande de s’exprimer sur ses fonctions et qui hésitent à le reconduire dans son contrat. En fait, dans un jeu de confession et de défense, il joue sa peau et son avenir professionnel. Pourquoi ce rôle m’a marqué ? Ce que j’ai aimé, c’est que vous êtes seul à bord. Vous vivez la chose de manière plus forte avec le public que dans un spectacle à plusieurs. Il y a un vrai dialogue, un vrai échange avec la salle. Mais vous ressentez également de la solitude quand, au bar de l’après-spectacle, vous échangez quelques mots avec les spectateurs. En fait, les émotions ressenties durant la soirée vous ne les partagez pas, vous les vivez en solitaire. Ce qui fait que je préfère les spectacles collectifs.
Ed dans Le bizarre incident du chien pendant la nuit – Texte : Mark Haddon, mise en scène : Julien Schmutz
Et le dernier, c’est le personnage de Ed, dans « Le bizarre incident du chien pendant la nuit », de Mark Haddon, dans une mise en scène de Julien Schmutz. Ed, c’est le père d’un enfant autiste, un peu dépassé par les événements Un homme débordé, maladroit, touchant. Un rôle intense… et intime. Si ce rôle m’a profondément marqué et peut-être fait un peu souffrir (je suis obligé de parler de ma vie privée), c’est que je suis moi-même le père d’une jeune fille autiste et je vis un peu le même quotidien. Je jouais en connaissance de cause. Difficile parfois de tracer la frontière entre la fiction et la réalité ; bien évidemment, en tant qu’acteur, on met toujours une part de notre vécu et parfois, là, n’y avait même plus de distance du tout. J’étais même un peu le dramaturge, j’expliquais comment ça se passait entre ma fille et moi, j’en parlais aux autres acteurs qui, forcément, n’avaient pas ce background. Mais c’était une belle expérience qui m’a marqué néanmoins positivement, c’était une magnifique histoire humaine, avec une équipe incroyable.
Je garde cette fraîcheur, ce regard de spectateur enthousiaste — le même que j’essaie de préserver quand je suis acteur
Préfères-tu jouer ou répéter ?
Très clairement, ce que je préfère, c’est jouer. Bien sûr, il faut en passer par la répétition — je ne dirais pas que c’est un mal nécessaire, car c’est parfois passionnant, mais pour moi, l’essence du métier, c’est la scène. C’est là que tout prend sens. Être face au public, c’est un aboutissement. Il y a une chose que je n’ai jamais perdue : mon amour du théâtre. J’y vais souvent, avec une vraie curiosité et en me réjouissant. À chaque fois, je me dis : « Et si c’était génial ? » Je pars toujours positivement. Je garde cette fraîcheur, ce regard de spectateur enthousiaste — le même que j’essaie de préserver quand je suis acteur. Cet élan-là, cette soif de découverte, c’est essentiel dans notre métier. Rester curieux.se de ce qu’on peut voir, de ce qu’on peut faire, et de ce qu’on peut jouer. Jouer ! C’est un terme un peu galvaudé aujourd’hui. On ne sait plus trop si on a encore le droit de l’utiliser, comme s’il était devenu trop léger pour parler du théâtre. Et pourtant, j’y tiens. J’aime le jeu. Quel qu’il soit. Parce qu’il va de pair avec le plaisir. Et parce que monter sur scène, affronter le regard des autres, c’est un acte fort, presque violent. À l’instant où l’on passe ce seuil, il y a toujours ce petit vertige. Cette tension. Je l’aime. Elle me prend aux tripes. Parfois, on croit que le jeu exclut la profondeur, comme s’il était l’antonyme de la gravité. Mais non. Le jeu, c’est aussi l’ouverture, l’enfance, la liberté. Même dans les rôles les plus sombres. J’ai du mal avec l’idée qu’il faudrait souffrir pour faire du théâtre vrai. Comme si le mot « jeu » était un peu tabou. Pour moi non, ça ne va pas de pair. Il faut garder ce côté enfantin, cette fraîcheur et faire feu de tout bois . Il faut oser cette ouverture d’esprit. Même dans des rôles terribles. Bien sûr, c’est parfois dur, rugueux, compliqué, exigeant. Mais la douleur n’est pas une garantie de résultat ou de qualité. Le chemin peut être éprouvant, oui — mais ce n’est pas la souffrance qui fait l’œuvre. C’est le travail, l’écoute, la sincérité. Et le jeu, toujours.

La vie est un parcours qui te façonne. Je suis certainement devenu plus tolérant, plus patient. Et plus confiant.
La définition d’un bon metteur en scène ?
Pour moi, c’est d’abord quelqu’un de bienveillant, de tolérant. Quelqu’un qui accompagne, qui guide sans écraser. Et qui a une ligne — pas forcément rigide, mais claire. Qu’il sache à peu près où il veut aller, même si le chemin peut se construire à plusieurs. Et si c’est un amoureux du texte, pour moi c’est encore mieux. J’ai une vraie affection pour ceux qui s’y plongent, qui l’écoutent, qui le respectent. Et puis j’apprécie ceux qui laissent la porte entrouverte aux propositions. Ceux pour qui la répétition est un terrain d’échange, qui ne ferment pas la porte à la discussion. Ce que je recherche aussi, c’est un défi. J’aime qu’il y ait un petit challenge, une demande inattendue qui te pousse ailleurs et te permet d’aller plus loin. D’ailleurs, c’est quelque chose qui me ressemble. Dans ma vie de tous les jours aussi, j’aime sortir de ma zone de confort, Je tente. Parfois des expériences que je ne ferai qu’une fois. Un saut en parachute pour voir ce que ça fait, les grands-huit, une traversée de la Suisse à pied — de Porrentruy à Mendrisio, ou de Rorschach à Genève. Je vais là où je ne suis jamais allé. Comme en cuisine : je goûte ce que je ne connais pas. Et j’y vais avec plaisir, j’essaie. Je n’étais peut-être pas comme ça autrefois, mais la vie est un parcours qui te façonne. Je suis certainement devenu plus tolérant, plus patient. Et plus confiant.
Des envies ?
Je pourrais tout à fait imaginer être porteur ou acteur d’un théâtre documentaire. Comment interpréter un témoignage ? Un récit de vie ? Quelles limites ose-t-on franchir avec un vrai ancrage dans la vie réelle ? C’est quelque chose qui m’intéresse.
Le prochain projet ?
Un texte de Yasmine Char dans une mise en scène de Sandra Gaudin, une metteuse en scène audacieuse et bienveillante. Ça sera à l’Octogone à Pully. Deux personnages coincés dans une télécabine, une star du showbiz et un fan, avec Thierry Romanens.
