NICOLAS MÜLLER - L’ART DU DÉCALAGE

Nicolas, le plaisir du décalage, de la découverte. Son chemin, comme un spectacle à la dramaturgie fine, a le mérite de nous étonner à l’instant où nous pensons pouvoir deviner le prochain pas. L’art de savoir se déstabiliser pour surtout ne pas s’asseoir dans ses a priori et n’avoir de cesse d’apprendre. La curiosité comme leitmotiv, un peu d’inconscience, une bonne dose d’humour et du travail, assurément beaucoup de travail.

Entretien signé Solange Schifferdecker

ⒸNagiGianni2 

La Belgique m’a donné l’envie de considérer le texte au même plan que le travail avec les comédien·nes, le ou la scénographe etc. Et non lui accorder une importance démesurée.

Où as-tu commencé le théâtre?

A la Haute Ecole Pédagogique. Alors que je me destinais à être enseignant, nous étions obligés de suivre certains modules de « développement personnel ». Ce qui m’a le moins déplu était le théâtre. C’est ainsi qu’à 25 ans, par hasard, j’ai débuté dans cet univers artistique que je ne connaissais pas du tout.

Qu’est-ce qui te plaisait dans le théâtre?

Pendant mon enfance, ma mère me répétait constamment: « Va shooter dehors » et « Ecoute, on ne peut pas jouer tout le temps ». Un champ de possibilités que je n’avais pas imaginé jusque-là, de par mon éducation et la manière dont j’ai grandi, s’ouvrait grâce au théâtre. Pouvoir jouer à nouveau! Jouer des comportements problématiques, inhabituels… Je me rappelle de ces sensations de liberté et de soulagement durant les premiers spectacles. Cet espace qui s’ouvrait, s’éveillait, demeure la raison pour laquelle je pratique le théâtre aujourd’hui.

Tu n’as jamais choisi la voie la plus simple. Tu aimes les défis, non?

Il est vrai qu’après avoir enseigné durant 5 années à l’école obligatoire en Suisse, je suis parti à 32 ans étudier à l’INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle) à Bruxelles, où l’âge moyen des élèves est de 22 ans. J’ai poursuivi avec un master en jeu à Zurich alors que je ne parlais pas bien l’allemand. Je n’ai jamais eu de routine… peut-être que j’ai fui une forme d’enfermement. Ce n’est pas conscient mais j’ai tendance à m’orienter vers des situations où je ne dispose pas d’un million d’outils pour les affronter... Lancé alors sur un nouveau chemin, je m’interroge « mais qu’est-ce que tu as foutu? » (rires). C’est riche et j’en ressors toujours avec beaucoup d’expériences. Je me sens reconnaissant de m’être donné la possibilité de vivre ces aventures

© Mali Lazell

L’INSAS t’attirait particulièrement?

J’avais très envie d’y entrer. Passé la porte du bâtiment, campé dans ce gigantesque hall, une voix en moi s’est exclamée « je veux être ici ». J’avais tout plaqué, plus de maison, plus de travail. J’étais parti en Belgique après avoir tenté sans succès d’autres auditions pour des écoles professionnelles de théâtre… Et j’ai été chanceux. Bruxelles me tentait également car je désirais m’éloigner de la Suisse afin de découvrir une autre mentalité. Cela m’a beaucoup apporté et m’était essentiel à l’époque. J’étais très suisse (rires). Les Belges ont une manière de voir la vie qui est radicalement différente.

Qu’est-ce que tu entends par « très suisse »?

Mes parents ont grandi avec les valeurs du milieu rural, centré sur le labeur et le concret. C’était un défi d’entrer dans cet univers théâtral à un âge déjà avancé. J’avais beaucoup de retenue, de barrières qui sont tombées progressivement. Merci à mes professeur·es qui en ont bavé avec moi. J’étais un bloc de ciment de bunker suisse qu’il fallait travailler au burin. La patience était nécessaire, mais j’ai toujours travaillé avec plaisir. Même dans les moments compliqués, je sentais que le théâtre m’aidait à progresser. Cet art m’obligeait à questionner certaines conceptions du monde que je m’étais forgées. J’abordais de nouveaux points de vue, j’ouvrais mes oeillères.

Quelles traces la Belgique a-t-elle laissé en toi?

La trace d’une liberté gigantesque par rapport au texte. Dans ma précédente formation au Conservatoire préprofessionnel de Fribourg, était davantage ancrée une tradition du respect du texte, d’origine française, presque une sacralisation, que les belges ne possèdent pas. Ils et elles bénéficient plutôt d’un théâtre influencé par le surréalisme. Il y régnait un dynamisme fou et un champ d’action sans limite, avec un esprit extrêmement ludique. Créer ce que tu veux, avec les moyens du bord. Ce que nous n’avons pas ici. Tout est beaucoup plus cadré en Suisse. J’essaie de conserver cette folle liberté.

Alors pourquoi Zurich par la suite?

Un concours de circonstances et la rencontre avec Peter Ender, responsable du master en jeu lors d’un échange entre écoles. Nous avons sympathisé et il m’a invité à leur rendre visite. J’y suis allé et il m’en a mis plein la vue. Pour donner un exemple de leurs possibilités, je peux évoquer la scénographie d’un projet dans lequel j’étais interprète durant ce master. Le public était disposé sur un plateau tournant au centre de la pièce. Ainsi, la centaine de spectateur·ices était lentement transportée d’une scène à une autre qui, elles, se déroulaient autour du plateau. Mais ce ne sont pas ces moyens techniques qui m’ont attiré en priorité. Les pièces de la compagnie du TG Stan et leur accent flamand, terrible et génial quand ils parlaient en français, ont clairement influencé mon envie de jouer dans une autre langue. Ainsi, j’ai décidé de suivre à Zurich un master en jeu.

© Guillaume Perret

En allemand ?

Oui (rires). Mon premier cours était la philosophie des arts. J’étais entouré par un étudiant venant de Leipzig et un de Dresde. A plusieurs reprises, ils m’ont questionné « mais tu captes quelque chose, toi? ». Dans ce cours, j’ai compris cinq phrases! L’expérience à Zurich a été extrêmement intéressante. J’ai pu partir en stage en Pologne, puis à Hong Kong. L’encadrement était prodigieux, avec l’opportunité de se confronter à la création de spectacles dans un cadre professionnel. Il y avait beaucoup d’argent. À l’inverse de Bruxelles. Par contre, je retrouvais la Suisse avec sa douzaine de formulaires afin de planter un clou dans une salle de l’école. Impossible d’effectuer cette action toi-même. Tu devais amener un bon au service de la conciergerie qui envoyait un employé avec le matériel ad hoc y compris les protections adéquates, mains, yeux, ouïe… (rires) Ce contexte bridait beaucoup la créativité alors qu’à l’INSAS, nous étudiions dans un vieux bâtiment avec des salles délabrées mais où tout était réalisable. Et les gens essayaient, testaient, taguaient les murs si besoin, afin de créer une ambiance spécifique à leur projet. C’était beau! Des créations émergeaient de partout: dans les douches, le grenier, dehors… En ressortait une émulsion forte que Zurich ne détenait pas.

Et tu as continué à travailler en allemand?

Oui, dans le nord de l’Allemagne, à Rendsburg, au Théâtre de la Ville (« Stadttheater Rensburg »). Dans ce pays, les théâtres officiels fonctionnent avec des ensembles, c’est-à-dire des artistes fixes, employé·es à l’année. Je voulais vivre une fois l’expérience de ces grandes troupes, alors j’ai envoyé des lettres dans tous les théâtres d’Allemagne. Dans celui de Rensburg s’y trouvaient un ensemble de comédien·nes, un orchestre philharmonique, des danseur·ses, une troupe de comédie musicale, tous et toutes permanent·es. Une sacrée expérience! Avec des personnes qui t’habillaient, te déshabillaient. Si tu l’effectuais par toi-même, elles n’avaient plus de travail et elles se vexaient, ce que je comprenais. Mais l’expérience semblait bizarre quand tu viens de l’INSAS où tu as appris à tout exécuter par toi-même. C’est encourageant de voir que le théâtre peut être organisé avec une telle reconnaissance, ce que je ressens moins en Suisse romande. Compte tenu du statut d’employé et de l’appartenance à un lieu fixe, les métiers artistiques sont considérés plus sérieusement par toute la population de la ville. Ces troupes permanentes donnent un ancrage fort à notre art qui participe à la prise de conscience de l’importance du théâtre dans la société civile.

Comment cette aventure se déroulait-elle?

Pendant trois ans, je les rejoignais pour un projet trois mois par année. Le nord est une région particulière et belle. Les allemand·es étaient très hospitalier·ères. J’étais à nouveau une pièce rapportée complètement étrange, en décalage. Je m’exprimais avec un « hoch Deutsch » de livre que plus ou moins personne ne parlait. J’imagine qu’ils m’ont également engagé pour cela (rires). Ils devaient penser, «  mais qu’est-ce que c’est que ce mec?! » Dans ce théâtre, nous jouions cinquante représentations à la suite. Je pouvais donc vivre le développement d’un spectacle sur une longue période. A aucun moment, je n’ai eu l’impression de rejouer la même pièce. A chaque fois, je me réjouissais de tester un nouveau détail sur le plateau. J’ai rarement eu l’opportunité d’une telle expérience par la suite.

J’aime être sur le plateau. J’aspire à une spontanéité absolue, une réactivité totale. Une "instinctivité"

Qu’aimes-tu sur un plateau?

J’adore cette expérimentation à chaque fois renouvelée. Quelle que soit la rigidité du cadre donné, il réside tellement de liberté. J’aime être sur le plateau. J’aspire à une spontanéité absolue, une réactivité totale. Une « instinctivité ». J’aime les tripes. Le théâtre allemand m'influence certainement. L’Allemagne possède de grandes salles donc les comédien·nes doivent donner beaucoup d’eux-même. Ça y va! Ça sue, ça crie, ça pleure, ça rit, c’est engagé, c’est corporel ! Aussi parce que l’espace le permet.

Et t’essaies-tu à la mise en scène également?

J’ai été attiré par la création. Aussi parce que je travaille avec des futur·es comédien·nes en tant qu’enseignant au Conservatoire préprofessionnel de Fribourg. Je souhaitais comprendre ce que signifie mettre en scène, porter un projet. Pouvoir en parler de l’intérieur. Je me sens en chemin avec cette fonction. J’aimerais d’ailleurs aller me former en Italie.

On se découvre autrement dans une langue étrangère. Tout à coup, le monde apparaît différemment car les possibilités à disposition sont plus restreintes. En conséquence, nos actes changent. 

© Cyril Werren

Pourquoi l’Italie??

Parce qu’un décalage est à nouveau nécessaire (rires). Non, mais il y a le désir d’apprendre l’italien et de découvrir un autre théâtre. Je connais relativement bien le théâtre allemand, belge et français. Désormais cet intérêt m’habite pour des auteur·ices italien·nes comme Fausto Paravidino, Leonor Confino… Allons voir! Essayons! Je considère la position du metteur en scène radicalement différente de celle du comédien. Pour l’instant, j’exécute une pièce de théâtre à la manière d’un comédien quand je dirige. Je sens que d’autres chemins existent et je veux me donner du temps et des moyens, sans résultat immédiat. Si c’est au sud, où il fait beau, avec des personnes sympathiques qui m’enseignent l’italien, ce serait formidable. Dans le futur, j’aimerais réaliser un projet où plusieurs langues coexisteraient, mais à travers un procédé réfléchi. Je suis le travail de Milo Rau et j’aime particulièrement son manifeste où il revendique le plurilinguisme sur scène. On se découvre autrement dans une langue étrangère. Tout à coup, le monde apparaît différemment car les possibilités à disposition sont plus restreintes. En conséquence, nos actes changent. Toute la richesse de description que nous possédons dans notre propre langue est éclairée. C’est également un outil de compréhension du monde.

Et prochainement?

Ce printemps, nous allons en France avec « Pygmalion» de Jean-Jacques Rousseau, une pièce classique donc, montée avec le Zufallkollectiv, que j’ai créé. Ce spectacle tournera également la saison prochaine. Puis, je serai interprète dans la pièce « Te quiero Almodovar » de Bruno Gallisa, plutôt comique, dirigée par Sonia Genoud. En octobre 2026, je créerai à Fribourg « Océanisé.e.s » de Marie Dilasser, pièce contemporaine, produite par la Compagnie acide Bénéfique. Ce sera la première création où je serai seul aux commandes. Dans la Compagnie acide Bénéfique, nous voulons défendre, avec Patrick Reves, des écritures contemporaines. Je choisis souvent des textes de femmes car j’y trouve une sensibilité qui me correspond. La Belgique m’a donné l'envie de considérer le travail sur le texte au même plan que celui avec les comédien·nes, le ou la scénographe etc. Et non lui accorder une importance démesurée. Par cette absence de suprématie des mots, les textes choisis et leurs messages sont questionnés. Une réflexion supplémentaire éclot.

Solange Schifferdecker est diplômée d’un Bachelor à l’Accademia Teatro Dimitri. Elle complète ses études en théâtre physique à l’Académie Universitaire JAMU en République Tchèque. Elle est créatrice ou interprète. Son travail et ses projets partent toujours du corps, incorporant le Body-Mind Centering© dont elle est diplômée. Ils tendent ensuite vers la danse ou la parole, avec une attention particulière à l’esthétique. Depuis 2024, elle enseigne à l’Ecole Professionnelle de Théâtre de Rhône.