Lou Golaz, ou comment voyager hors des cadres

Comédienne, chanteuse, metteuse en scène : à 29 ans, la Genevoise cultive plusieurs arts à la fois et cherche de manière militante comment garder le plaisir.

Lorsqu’on lui demande de se définir en trois mots, Lou Golaz répond sans hésiter : «Précision, miel, racine.» Le miel, «puissant et doux à la fois» restera sur la table. Les deux autres mots dessinent le portrait d’une artiste exigeante et engagée, qui a très tôt appris à voyager pour chanter le monde.

Entretien signé Benjamin Knobil

© Ali Lamaadli

De la steppe mongole au Théâtre du Loup

À la croisée de la curiosité et d’un désir de partage, pour Lou le théâtre est lié au voyage depuis l’enfance. Sa première rencontre avec le théâtre est venue de la metteuse en scène Julie Beauvais, qui avait décidé de monter avec une troupe moitié suisse et mongole Roméo et Juliette au village de Gottfried Keller. La distribution comptait des circassiens, des comédien.nes, et des musicien.nes. Le spectacle se produisait en itinérance dans la steppe mongole pour les nomades. Lou, qui avait sept ans à l’époque, y jouait Juliette petite. Elle et son frère ont manqué un mois d’école pour l’aventure. Cela a marqué pour elle le début d’une vie de théâtre en marge de la scolarité.

Pour faire comme une copine, mais aussi, sourit-elle, parce que le lieu portait son prénom, Lou commence à suivre des ateliers au Théâtre du Lou(p) à Genève. Elle y jouera pour la première fois dans Le Bon Gros Géant, d’après Roald Dahl, puis dans bien d’autres productions. « C’était un rêve, dit-elle, tout est créé autour de toi pour que tu sois dans l’histoire, et en plus tu en es le personnage principal. » Elle y découvre la possibilité de vivre quelque chose de collectif, de chaleureux, d’excitant, qu’elle n’a plus jamais eu envie de quitter. Elle découvre le théâtre comme la possibilité d’une communauté en miniature, celle où chacun.e trouve une place à la fois nécessaire et sublimée par les autres.

Je me suis dit que faire du théâtre, c’était aussi voyager de manière plus proche de soi. 

À seize ans, Lou passera six mois à Vienne pour apprendre l’allemand et y commencer le violoncelle. Pour son travail de maturité, elle crée un premier spectacle avec un groupe de 12 personnes, TEEN, un hommage théâtral et musical à l’adolescence et à l’amitié. À la sortie du collège, elle partira trois mois dans les Balkans à la rencontre des communautés roms avec Max, un ami musicien devenu géologue avec qui elle continue de faire de la musique aujourd’hui. Ce voyage par la terre et en musique la questionne sur les modes de communication et les privilèges liés à son statut de jeune femme suisse. S’ensuit une première création professionnelle post école obligatoire au théâtre des marionnettes de Genève, et six semaines d’assistanat pour un projet de formation théâtrale au Sénégal. Elle sait qu’elle fera du théâtre d’une manière ou d’une autre, mais elle n’en a pas fini avec son goût des langues et du texte. En parallèle du conservatoire en filière préprofessionnelle de théâtre, elle suit donc des études de littérature comparée à l’Université de Genève.

Inspirations

À 10 ans, s'inquiétant pour l'état de la planète, elle écrit à la présidente Micheline Calmy-Rey pour lui faire part de sa détresse et s'assurer que tout est sous contrôle du côté des adultes.

Lou parle avec émotion et reconnaissance de son premier professeur de chant, Claude Darbellay, qui l’a accompagné dans la découverte de sa voix. Outre qu’il lui a transmis l’exigence et l’importance de la musique, il lui a aussi montré qu’on peut être engagé politiquement à gauche et trouver de la beauté dans un héritage que l’on remet en question. Quand on demande à Lou des noms d’artistes de théâtre qui l’inspirent actuellement, elle cite spontanément Christiane Jatahy, Milo Rau, Katie Mitchell, Tiago Rodriguez, ou Sylvain Creuzevault.

Côté livres, la Suisse est à l’honneur car Lou évoque immédiatement les récits de voyage de Nicolas Bouvier, Corinna Bille, Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach. Elle est aussi très sensible à Virginie Despentes, Toni Morrison, Bell Hooks, Anne Carson, qui réinvente les mythes avec liberté, ou à Kate Tempest pour son engagement et sa poétique du rythme. Au cinéma, elle parle de sa découverte récente des films d’Alice Rohrwacher qui lui ont rappelé qu’on a le droit de se donner plus de liberté qu’on ne le croit.

Ces inspirations ont en commun d’être des créateur.ices engagées qui dénoncent la marchandisation effrénée du vivant, la déshumanisation de la sphère intime, tout en ouvrant des perspectives pour des révolutions nécessaires. Car Lou est une artiste inquiète ressentant vivement le cynisme et la brutalité de nos sociétés arborant l’humanisme en étendard tout en détruisant la planète ou en cautionnant les génocides qui l’arrangent.

© Luis Henkes

À 10 ans, s'inquiétant pour l'état de la planète, elle écrit à la présidente Micheline Calmy-Rey pour lui faire part de sa détresse et s'assurer que tout est sous contrôle du côté des adultes. Elle recevra une réponse apaisante de la conseillère fédérale, mais 10 ans plus tard, elle replongera dans des cycles d'eco-anxiété en réalisant que Micheline avait menti (titre d'un solo à venir). Aussi, lors d’un passage à vide durant ses études à la Manufacture, elle ressent un épuisement profond, à la croisée de l’intime et du global. Elle écrit dans son mémoire de Bachelor :

« J’ai pris conscience intimement de choses que j’intellectualisais avant : par exemple que le Capitalisme, ça n’est plus possible. Ça n’est pas viable. J’ai réalisé que c’est tout un système qui s’est infiltré en moi jusqu’à me rendre malade de productivité, de performance, de réalisation. J’ai reconnu l’épuisement de mes propres ressources, la nécessité de poser mes limites. »

© Lumiere-chien-et-Tyltyl-Oiseau-Bleu-©-Lauren-Pasche

La pression de l’exigence

Ses parents ont toujours été soutenants dans ce qu’elle avait envie de faire sans lui mettre de pression, et pourtant… Lou se souvient que déjà à l’école c’était important pour elle d’avoir de bonnes notes, alors que personne ne le lui demandait. Elle ressentait une lourde et impitoyable injonction sociale qui l’a amenée à adopter la maxime « Connais les règles avant de les briser ». C’est la raison pour laquelle Lou veut toujours aller plus vite que les règles pour pouvoir s’en détacher.

Lou est bien consciente de la difficulté à intégrer une école de théâtre professionnelle. Alors qu’est encore au conservatoire avec son ami d’enfance Eliot Sidler, ils décident de fonder ensemble la compagnie Alavan. C’est pour Lou une manière de commencer leur métier sans dépendre de la compétition tout en engageant un dialogue avec des professionnel.le.s et de se former ensemble. Leur premier spectacle, Métamorphose, d’après Kafka, se jouera à L’Étincelle en 2019 avec des comédien.ne.s confirmé.e.s. Lou en retient qu’elle peut porter ses propres projets sans dépendre du désir des autres.

Et surprise ! À 22 ans, elle est admise à l’école de la Manufacture à Lausanne. Eliot, qui l’a suivie dans tout son parcours théâtral depuis l’enfance, est lui aussi admis dans la même volée. La compagnie Alavan servira pour un temps de structure d’accueil à d’autres projets émergents. Forte de ses expériences, Lou franchit les portes de la haute école avec une relative sérénité.

Une école en pépinière

Avec Oscar Gomez Mata, elle travaille la présence, à sentir le public, l’espace, ses partenaires, et à laisser plus de place au corps et à l’intuition. Dans les expériences marquantes, Lou cite aussi la danse avec Géraldine Chollet, inspirée du gaga, et la rigueur d’art martial de Dominique Falquet. Elle se décrit comme possédant à l’époque une certaine maîtrise mais qu’elle ressentait comme une contrainte. Freinée par la peur de mal faire, le lâcher prise restera son grand défi.

Lou profite de l’école pour enchainer des explorations denses et éclectiques. Elle joue notamment dans L’Avare d’Oscar Gomez Mata, dans 4x Racine de Gwenaël Morin au Festival de la Cité, En finir !, d’Édouard Louis, mis en scène par Daria Deflorian à la Comédie de Genève puis en tournée en Suisse et en France. C’est aussi à l’école qu’elle travaille pour la première fois avec Lou Ciszewski, qui l’engagera ensuite dans sa création originale de comédie musicale Au Diapason au théâtre Am Stram Gram.

Pour son solo de sortie, Lou crée Pérégrination d’Hélène, accompagnée par Thom Luz, metteur en scène dont elle apprécie beaucoup le travail. On la voit ensuite à l’écran dans Le Procès du chien, de Laetitia Dosch, et dans de nombreux courts-métrages. Elle apprécie beaucoup l’exercice de la lecture et prête sa voix à diverses occasions (pour la RTS, lors du festival du Touno dans le Val d’Anniviers, au festival Matières Inflammables au Théâtre du Loup). Lou donne aussi des ateliers de théâtre avec l’association Autrement-Aujourd’hui, pour des personnes en situation de handicap.

Travailler en confiance et complicité

Parmi les metteurs en scène avec qui elle a travaillé, elle cite Benjamin Knobil, qui signe en rougissant ces lignes, et qui l’a dirigée deux fois pour sa pièce Femmes parallèles et dans L’oiseau Bleu de Maeterlinck au TKM. Elle poursuit également sa pratique du chant lyrique et obtient un certificat supérieur au conservatoire de Lausanne dans la classe de Delphine Gillot.

Ce qui tient à cœur à Lou, c’est l’interdisciplinarité, l’attention aux mots, au souffle et au rythme, à l’aspect musical du travail et à la direction d’acteur·ice dans la bienveillance. Elle se retrouve dans la confiance et dans le vrai désir de partage plutôt que l’imposition verticale d’une vision. C’est pourquoi elle admire aussi le travail de Lou Ciszewski, avec qui elle a collaboré à deux reprises, et qui met en scène dans le respect des limites et de la joie. Elle met un point d’honneur à collaborer avec ses amis, au sein des structures qu’elle co-dirige : la compagnie Alavan et le collectif Bâclé. En tant qu’interprète, elle souhaite travailler davantage avec des metteuses en scène de sa génération.

Quand je dis que j’ai plus envie de travailler avec des femmes de mon âge, c’est peut-être juste aussi que j’ai envie de valoriser le travail de mes pairs. Parce que je pense que elles ont beaucoup de choses à dire.

2026 a été sa saison la plus complète avec Ubu Roi au Galpon, Laisse Béton au Théâtre du Loup et surtout deux projets personnels enthousiasmants et engagés. Feu au lac !, au Théâtre des Marionnettes de Genève, est une création avec son complice Noé Forissier, un Genevois formé à l’école Lecocq à Paris, qu’elle avait rencontré à l’adolescence dans les ateliers du théâtre Spirale. Cette aventure originale et marquante combinant marionnettes, extraits d’archives et musique en direct fait revivre trois épisodes méconnus de l’histoire sociale romande. Ce triptyque vivifiant, outre qu’il revitalise la marionnette politique pour un public dès 12 ans, est pour elle une forme militante jouissive, non moralisante et nécessaire.

Avec le Collectif Bâclé, Lou crée également On ne badine pas avec l’amour dans la rue d’après Musset. Cinq interprètes mêlent théâtre, musique, chant, acrobaties et improvisations pour raconter avec humour et ferveur la passion de Camille et Perdican. « En parallèle du spectacle se prépare un repas à partager tous.tes ensemble à l’issue de la représentation : on peut y boire un coup, partir, revenir, et se faire floquer son t-shirt Bâclé Antifa à tout moment. » L’ambition du collectif est de sortir des théâtres et de réinvestir la rue avec la volonté de transformer chaque lieu en scène vivante, et là encore, hors des cadres.

Pour moi-même, je préfère chanter. Pour les autres, je préfère jouer

La voix, le grand désir

Lou confesse volontiers que le théâtre a toujours été pour elle un prétexte pour faire de la musique. Dans son parcours professionnel, elle a plus que souvent chanté, ainsi que joué du piano ou du violoncelle. Car depuis l’enfance, c’est la musique qui la touche à un endroit plus intime. Pour elle-même, elle préfère chanter ; pour les autres, jouer. Le chant est aussi ce qui lui donne le plus le trac car elle éprouve une pudeur infinie à partager cette passion qui ne souffre d’aucune approximation.

À 13 ans, une audition de piano l’avait convaincue d’arrêter de se montrer en musicienne, par peur du regard des autres. Cette audition l’avait d’autant plus traumatisée parce que Lou prenait conscience, au début de son adolescence, du regard de l’autre sur ce qu’elle faisait et sur ce qu’elle produisait. À l’époque, l’idée d’avoir un blanc ou de se tromper la terrifiait et représentait pour elle l’incarnation d’un échec absolu. Le théâtre, dit-elle, lui a permis de soigner ça. Au théâtre, on peut toujours s’organiser avec soi, avec la réalité, on peut improviser, on n’est jamais toute seule.

Le théâtre a toujours été un prétexte pour faire de la musique.

Si Lou continue de se réconcilier avec la musique en public, en l’insérant dans des productions théâtrales, elle se décide finalement à pousser le chant plus loin. Elle étudie actuellement le chant lyrique en Master à la HKB à Berne avec comme mot d’ordre la détente. Toute sa vie, dit-elle, elle a été en tension vis-à-vis d’une forme de production et de performance. Elle ne veut pas renier cette exigence et faire la paix avec ces peurs qui l’ont construite. Lou admet qu’elle s’énervait régulièrement dans le cadre académique quand on lui répétait de lâcher prise, car pour elle, il n’y a pas de lâcher-prise sans contrainte structurante et sans confiance.

En attendant, l’opéra et le théâtre musical lui ont déjà depuis longtemps ouvert des portes. Que ce soit avec le collectif d’Operalab II à la Comédie de Genève dans le rôle principal de Dernière expédition au pays des merveilles, en écrivant de la musique pour des spectacles avec les membres de son collectif ou en compagnie de Noé Forissier. Le théâtre l’aide à composer, parce qu’il lui offre un contexte et des occasion précises. Lou reconnait avoir plus de difficulté à produire de la musique pour un projet purement personnel. Pour l’instant.

 Learn the rules before you break them… je n’ai plus le temps de connaitre les règles avant de les casser.

Se sentir juste et faire du bien

Pour Lou, la leçon de ses 29 ans tient en une phrase : « Je n’ai plus besoin de connaître les choses pour avoir envie d’en faire d’autres. » Dorénavant, elle souhaite briser avec ce sentiment hérité d’illégitimité constante. «J’ai compris que je n’ai pas toujours besoin de maitriser les règles, que ce soit pour les casser, simplement m’en éloigner, ou encore inventer autre chose. » Elle se dit plus généraliste que spécialiste, et continue de faire pousser plusieurs projets et voyages à la fois, là où le vent la pousse.

Ses racines sont ancrées dans l’amour reçu de sa famille et de ses proches. De voyages en déménagements, il suffisait que sa mère mette une photo au mur ou pose un collier quelque part pour que Lou se sente à la maison. C’est pourquoi elle se trouve chanceuse et privilégiée de se dire qu’elle se sent chez elle là où elle se sent bien. Elle reste pourtant très heureuse de rentrer à Genève, celle des balades à vélo, des baignades dans le lac, des concerts gratuits au parc et des repas aux Bains des Pâquis.

Lou se sent fière de trouver petit à petit un équilibre en faisant son métier, avec pour objectif premier de garder le plaisir au travail, de cultiver sa curiosité et de ne pas tomber malade. Enfant, elle voulait juste qu’on l’engage. Ensuite, elle a appris à s’engager elle-même. Aujourd’hui, elle apprécie que la joie et la satisfaction de faire ce métier soient proportionnelles à la responsabilité que ça lui demande.

Car pour Lou, à l’heure où chacun.e s’enferme dans son pré carré, le théâtre doit rester un acte politique permettant aux gens de se retrouver autour d’un projet pour échanger, se questionner et se sentir vivant.e.s ensemble. Elle raconte qu’un spectateur qui avait suivi le Musset depuis sa fenêtre est venu lui dire après la représentation : « Merci d’être là et de faire ce que vous faites, parce que je ne vais pas bien en ce moment et vous me donnez de l’espoir. » Ces quelques moments de grâce suffisent à remplir son cœur d’élan et à conserver intactes sa joie et sa nécessité de faire du théâtre.

 

Benjamin Knobil est un écrivain, acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra. Il a crée plus d’une quarantaine de spectacles en Suisse et en France. Il a monté et adapté des classiques tels Crime et Châtiment de Dostoievski ou L’Oiseau Bleu de Maurice Maeterlinck, La métamorphose de Kafka, mais aussi ses propres textes comme Dans l’œil du Cétacé, Boulettes, Le Chant du Crabe, Neil ou Femmes Parallèles. Il vient de publier son premier roman Le train des Gueules cassées au éditions BSN Press
benjaminknobil.ch