« Les petites mains, sans elles pas de théâtre » ! Jean-Luc Borgeat.

Stagiaire journaliste dans un magazine hebdomadaire, j’ai été chargé par le rédacteur en chef de faire l’interview d’un comédien romand âgé de septante ans, Jean-Luc Borgeat, dont le CV était tombé par hasard entre les mains du patron… son attention avait été attirée par les quarante-quatre ans de carrière de l’acteur qui affichait cent septante-six spectacles joués depuis 1982… cela pouvait intéresser la rubrique culturelle du journal. « Allez-y, en plus, comme vous, il est d’origine jurassienne par sa mère. » Contact fut donc pris. Nous avons convenu d’un rendez-vous dans le théâtre où le comédien joue le rôle de Béralde dans « le malade imaginaire » de Molière.

Après m’avoir accueilli dans le hall d’entrée, l’acteur m’a emmené dans la salle de spectacle où nous avons commencé par siroter une bière, assis côte à côte sur les sièges rouges d’une rangée du parterre. Sur la scène s’active une foule de machinistes.

Entretien signé Jean-François Mojon

"Douze hommes en colère"

Jean-Luc, nous sommes en milieu d’après-midi, vous arrivez toujours au théâtre aussi tôt avant la représentation ?

Deux heures avant. Je passe toujours par la scène avant de me rendre dans les loges. Je vais me placer au bord du plateau, au centre, et je lance une ou deux répliques à la salle vide, pour évaluer le volume, tester le timbre à soutenir pour faire entendre le texte jusqu’au dernier rang. Chaque fois. J’y suis encore plus attentif en tournée, quand je joue sur des scènes que je ne connais pas.

Le silence des théâtres, c’est comme un lac… » (Barbara, Lili Passion)

Le silence des théâtres, c’est comme un lac… » chantait Barbara. Cela doit être impressionnant ?

Détrompez-vous ! Il montre la scène. Quel vacarme ! Je dois slalomer entre ces longues et lourdes perches de métal suspendues à des filins d’acier accrochés là-haut, dans les cintres, et je ne manque pas de saluer et d’échanger quelques mots avec les hommes que vous voyez travailler. La plupart du temps, ils sont vêtus de noir et s’activent autour de ces mâts couchés qui flottent entre terre et ciel…

Quand je loupe un poisson, ce n’est pas la faute du poisson

Les techniciens de plateau ?

Oui. Vous voyez l’étui qu’ils portent à leur ceinture, ils y logent leur « tool », une pince multifonction qu’ils manient avec dextérité… Ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux.

À l’instar du berger ou du matelot, quand il prête son laguiole ?

Exactement. Il rit. Si vous leur demandez gentiment, ils vous le prêtent volontiers sans oublier d’ajouter qu’il s’appelle « reviens ». Le troisième œil serré sur leur front par des bandes élastiques, c’est …

Des lampes halogènes, je m’en sers à la pêche quand le soir tombe.

Vous pêchez ?

Oui. Nous avons de belles rivières dans le Jura…

Ma mère était jurassienne et son père… mon grand-père… était artiste peintre… je ne l’ai jamais connu… mais je possède une ou deux toiles de lui. Il peignait des décors de théâtre du côté de Belfort… (rires) comme quoi… les chiens ne font pas des chats… qu’est-ce que vous pêchez ?

 La truite, principalement… une sorte de philosophie. Vous savez, quand je loupe un poisson, ce n’est pas la faute du poisson… je le manque parce que je n’ai pas choisi le bon leurre, j’étais placé au mauvais endroit, j’ai fait trop de bruit… bref, j’en ai conclu qu’au journal, si un article ne percute pas, ce n’est pas forcément la faute du lecteur, de la couverture, du rédac-chef… mais plutôt celle de sa propre attitude et de ses choix…

Pas faux… et bien, ces cyclopes utilisent ces lampes halogènes pour manipuler des projecteurs équipés de volets et de gélatines de couleur. Ils les suspendent par leur gros collier de métal, qui résonne dès que le machiniste le lâche sur le tube d’acier… Cling ! Clang ! Vous entendez ?

 

 Fini le silence du lac !

Ah ça ! Ils terminent en introduisant la prise mâle dans la femelle et relient ensuite le luminaire à sa perche avec une chaîne de sécurité. Les câbles électriques de tous ces projecteurs enlacent ces longs tubes aussi amoureusement que le lierre son tronc d’arbre.

Ils s’allument tout de suite ?

Non, pensez-vous ! Grâce à son casque équipé d’un micro, le technicien annonce les numéros des lampes et des circuits à un régisseur, qui se tient dans la cabine de régie située derrière nous, au balcon. Avec son ordinateur, il gère un logiciel qui programme les effets lumière et les intensités.

Autrefois, cela se faisait à haute voix, comme sur le pont d’un navire entre le bosco et les matelots.

Vous ne croyez pas si bien dire. On peut bel et bien parler d’un équipage, qui circule sur la scène, cousine du pont d’un navire. Savez-vous qu’il fut un temps où les théâtres engageaient d’anciens matelots pour travailler dans les cintres ? Habitués qu’ils étaient de s’activer en haut des mâts, ils avaient le pied sûr et ne connaissaient pas le vertige.

Comment ces projecteurs montent-ils dans les cintres ?

Le chef de plateau interpelle sa ruche de techniciens et crie qu’il « appuie » les perches dotées chacune d’un numéro. Entraînées par un moteur électrique, elles montent et s’arrêtent à une hauteur définie. On va sûrement les voir le faire…

Jadis, cela se faisait à la force du poignet.

Oui, comme les bômes et les vergues que les marins hissaient le long des mâts… encore le monde des bateaux !

 

Cela fait rêver ?

Je les observe souvent et il me semble entendre le capitaine Achab ordonner la voilure pour attraper Moby Dick, orienter Le Péquod, mettre les chaloupes chargées de harponneurs à la mer. Ces artisans penchés aux passerelles installées autour du plateau me rappellent les marins du baleinier, pieds nus, agrippés aux vergues où ils se déplacent avec l’agilité des singes.

Mais ils ne réduisent pas les voiles… ?

Effectivement. Ils enfilent des nouettes dans les œillets d’immenses rideaux de velours noir, qui tombent et viennent caresser l’aire de jeu. Pour la représentation de ce soir, le metteur en scène a demandé de disposer ces pendrillons « à l’allemande » afin de dissimuler les coulisses derrière ce parfait carré… germanique.

Pique le faisceau vers moi. Le point chaud plus au centre. Comme ça c’est bien. Ferme le couteau. Attention, ça banane à cour.

Je vois encore des guindes traîner sur la scène. D’ailleurs, pourquoi ne dit-on jamais c…. ?

Taisez-vous ! Ne prononcez jamais le mot ! Porte-malheur ! Dans leur vocabulaire, les marins l’utilisent uniquement pour désigner l’objet qui retient par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, un membre d’équipage condamné et exécuté devant tous ses camarades et le capitaine du navire.

Quand arrive le décor ?

Quand les machinistes auront terminé. Pour ce spectacle, la décoratrice et la créatrice lumière ont accompli un travail d’orfèvre : des rectangles de moquette orange fixés au sol grâce à des papiers collants à double-face. Les tapis s’ajustent au millimètre. Dessus, des projecteurs de découpes projettent des carrés de lumière, ils reproduisent l’effet du soleil filtré à travers les carreaux de fenêtres équipées de croisillons. Leur réglage exige de la minutie et obéit à un langage mystérieux. Je le connais par cœur. Depuis la scène, le directeur de plateau parle à haute voix à un technicien juché en haut d’une échelle dressée à côté d’un projecteur : « Pique le faisceau vers moi. Le point chaud plus au centre. Comme ça c’est bien. Ferme le couteau. Attention, ça banane à cour. » Un poème ! Je déguste ce vocabulaire… vous savez… cette scénographie me rappelle une salle de danse au dernier étage de l’opéra. Le soleil y lançait les mêmes traits de lumière sur un parquet ciré… je le foulais en venant assister aux cours d’art dramatique. Dès mes débuts, j’ai eu ce plaisir de restituer la mémoire, de la maturer avant et de la délivrer grâce à la formule magique : « il était une fois. »

Ah tiens, ils installent des micros.

Oui, deux, fixés à des socles, à l’avant-scène. Ils soutiendront nos voix pour le public. Quatre cents places, toutes vendues. Venez, on descend dans la cale… Pardon, la loge.

Jean-Luc se lève et me précède pour monter sur la scène en empruntant un escalier latéral avant de longer la coulisse côté jardin et de passer derrière le rideau noir du fond avant de descendre un escalier escarpé conduisant aux loges. Sur les murs tendus de tissu rouge apparaît une collection d’affiches de spectacles joués les saisons précédentes.

Votre nom apparaît sur beaucoup de ces affiches.

Je connais la majorité des metteurs en scène et des interprètes mentionnés. Je me souviens avoir travaillé avec pas mal d’entre eux, mais je peine parfois à placer un nom sur un visage.

 Ah bon ?

Oui. Ce métier bouscule l’intime et les sentiments. Sur le plateau, je joue une scène d’amour… j’embrasse ma partenaire à pleine bouche, ma poitrine collée contre la sienne… et puis à la sortie, je lui claque une bise sur la joue en lui lançant : « salut, à demain ! » C’est tout. Pas simple de simuler. Après la dernière, souvent je me retrouve seul sur un quai de gare ou au volant de ma voiture en partance pour d’autres projets. Il montre des noms sur une affiche. Elle par exemple, je ne l’ai jamais revue, je ne sais même pas si elle exerce encore le métier. Lui, j’ai appris par hasard, longtemps après cette pièce, qu’il s’était tué dans un accident de voiture. Ces deux, j’ai par contre joué plusieurs spectacles avec eux. Pas toujours facile à gérer ! Trente, quarante représentations passionnées et puis hop, chacun chez soi.

Mentir avec sincérité ! Tous les soirs, vous devez convaincre le public que vous ne connaissez pas la fin de l’histoire, que vous la découvrez en même temps qu’eux, assis dans la salle.

Comment définiriez-vous le jeu de l’acteur ?

Hou là ! Vaste chapitre ! Vous avez deux heures devant vous ? Je parlerai de mensonge. Mentir avec sincérité ! Tous les soirs, on s’approprie les mots d’un autre, de l’auteur. Tous les soirs, on doit convaincre le public qu’on ne connaît pas la fin de l’histoire, qu’on la découvre en même temps qu’eux, assis dans la salle. Il faut inventer à chaque représentation, créer de l’émotion !

en Occident, ce sont les Dieux qui descendent du ciel vers la terre, en Orient, ce sont les Dieux qui montent de la terre vers le ciel 

L’émotion ?

Eh bien oui ! Comment restituer la terreur d’Achab, ligoté au corps de Moby Dick, lorsque leurs regards se croisent avant de disparaître dans les abysses ? Il éclate de rire ! Je vous la fais courte. J’ai été formé à deux écoles, celle de la « mémoire affective » de Constantin Stanislavski, un homme de théâtre russe et celle du « Verfremdungseffekt », « l’effet de distanciation » de Bertolt Brecht, un homme de théâtre allemand. Stanislavski estimait que l’acteur devait s’approcher au plus près d’une véritable émotion et, pour y parvenir, il devait faire appel à un ou des souvenirs de sa mémoire affective se rapprochant au mieux de l’émotion que le texte lui imposait de jouer. Cette méthode a inspiré Lee Strasberg qui a créé l’Actors Sudio à New York, d’où sont sorties une ribambelle de vedettes de cinéma. Brecht, au contraire, ne s’intéressait pas à l’émotion vraie de l’interprète. Inutile de verser de véritables larmes sur scène. Porter les deux mains devant son visage indique tout autant que l’interprète pleure. L’important est de délivrer du sens pour que le spectateur développe une réflexion critique par rapport à ce qu’il voit et entend sur scène, plutôt que de se faire déborder par son émotion.

Quelle méthode avez-vous choisie ?

Les deux mon capitaine ! Plus sérieusement, au fil des ans et des spectacles que j’ai joués, j’ai fusionné ce que j’avais retenu de ces deux approches différentes du jeu d’acteur… en y rajoutant une troisième…

 Ah ?

Un journaliste occidental demanda un jour à un maître de théâtre Nô quelle était la différence entre le théâtre oriental et le théâtre occidental. Le maître expliqua : en Occident, ce sont les Dieux qui descendent du ciel vers la terre, en Orient, ce sont les Dieux qui montent de la terre vers le ciel. Cette phrase m’a interpellé  : « les dieux qui montent de la terre vers le ciel ». Elle a été le point de départ d’une réflexion et d’une « méthode » de jeu, que d’autres appliquent certainement avec des mots et un chemin différents. « Les dieux », ce sont les comédiennes, les comédiens, « La terre », c’est tout ce qu’ils ont de personnel : leur âge, leur taille, leur voix, leur façon de bouger, leurs tics, leur respiration… bref toute leur humanité qui en fait des êtres uniques. « Qui montent » signifie que les interprètes tirent de cette humanité les éléments originaux, que je viens de citer, qui leur appartiennent et dont ils vont se servir pour aller vers… « Le ciel » c’est-à-dire vers quelqu’un qui naît à partir d’eux, qu’ils ne connaissent pas au début des répétitions, et qui « monte » vers ce qu’on pourrait définir comme… Le personnage.

Tu vois, là, il te faut briser l’univers garibaldien.. ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Je prends une hache et je démolis le décor !?

Quelle est votre définition du personnage ?

C’est une sculpture, qui se façonne à chaque coup de ciseau. Et encore, chaque jour, dans votre atelier, votre état variable d’être humain vous poussera à manipuler les outils de façon différente. Cela imprégnera au bois ou à la pierre une ligne qu’on n’attendait pas forcément. Il n’existe aucune psychologie dans le jeu. Dire à un acteur : « là, il faut que tu sois plus triste ou plus gai » ne signifie rien parce qu’il n’existe aucune définition de ces deux émotions à part celles du Larousse. Ce qui importe, c’est de permettre aux interprètes de laisser monter à la surface la vibration de leur tristesse et de leur gaieté, qui seront à jamais différentes de celles de leur partenaire. Il éclate de rire. La tête que vous faites ! Un jour, lors des répétitions d’un texte du génial Thomas Bernhard, « la force de l’habitude », le metteur en scène demanda à un acteur qui jouait le rôle d’un directeur de cirque répondant au nom de Garibaldi : « Tu vois, là, il te faut briser l’univers garibaldien ! » et le comédien de répondre : « qu’est-ce que ça veut dire ? Je prends une hache et je démolis le décor !? ». Silence consterné, mais réponse tellement vraie !

Vous avez la réputation d’arriver au début des répétitions texte su, au rasoir.

C’est vrai. Je le segmente à l’aide de signes m’indiquant où je peux le dire dans une continuité ou, au contraire, marquer un temps ou une respiration. Cela transforme un texte en une partition musicale qui imprime un rythme, celui du récit. Une parfaite mémorisation permet de libérer son esprit pour le laisser se consacrer au jeu et surtout à l’écoute de l’autre. Que c’est fastidieux de répéter avec des camarades qui lèvent à peine le nez de leur brochure ! 

Nous arrivons dans un vestibule d’où partent deux corridors donnant accès aux loges séparées, comédiennes et comédiens. Sur le guéridon des coulisses souterraines siège une corbeille chargée de fruits ; elle contient un mot du metteur en scène : « N’oubliez pas ce que disait Terzieff : “l’Art dramatique est un des derniers retranchements humains d’un art collectif adressé à une collectivité.” Amusez-vous. Un gros “merde”, du champagne nous attend au frigidaire. » Jean-Luc Borgeat saisit une banane qu’il pèle et mange.

Ne jamais entrer sur scène le ventre vide. Je mange toujours un fruit, surtout des bananes. Terzieff, lui c’était les olives. Je suis allé le saluer un soir dans le hall du théâtre de Vidy après un spectacle. Il m’écoutait en souriant pendant que je parlais de la représentation. Il mangeait des olives prélevées dans un bol qu’il tenait dans ses longues mains filiformes. Immense acteur !

Corinne, la costumière, s’active sur la planche à repasser quand nous franchissons le seuil de la loge attribuée à Jean-Luc. Elle sourit, prend des nouvelles du comédien. Il est fasciné par la dextérité qu’elle déploie à tourner la chemise de son costume dans tous les sens, les manches, le col, pas un faux pli ! Entre les jets de vapeur, elle lui explique qu’elle a recousu le bouton de sa veste, placé des formes dans ses chaussures après les avoir cirées, qu’une corbeille à linge se tient à disposition dans l’angle, qu’elle lancera une lessive de « blanc » après la représentation, et que « at last but not least », son numéro de portable est affiché sur le miroir, au cas où ! Maintenant, elle va fumer une cigarette avec le régisseur général ! Elle sort en roulant une clope, cérémonie aussi rapide et précise que les coups de fer donnés à la chemise.

Une artisane extraordinaire ! Un jour, je l’ai vue expliquer avec passion à un metteur en scène la différence entre un frac et un smoking. Elle lui narrait toute la difficulté de fabriquer une fraise du XVIe s…

 Une fraise ?

Oui, ces cols de lingerie formés de plis portés autour du cou pour mettre le visage en valeur. On les appelait aussi des collerettes. Une des qualités de la Comédie française… car entre ses murs se trouvent les dernières couturières capables de les confectionner avec les outils adéquats, et d’enseigner cet art bientôt disparu. Un soir, en représentation, entre la sortie et l’entrée en scène d’une comédienne, dont la chemise s’était déchirée… j’ai vu Corinne, en moins d’une minute, repriser le vêtement à même la peau, le fil entre les dents, l’aiguille au bout de ses doigts agiles, une chirurgienne de guerre ! 

C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. » (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)

On frappe à la porte, Rachel remplace Corinne. Là encore, échange de politesses et de mots gentils. La maquilleuse débarque avec son beauty case, elle l’ouvre sur la tablette de bois devant le comédien.

Moment béni entre tous…

Chuchote-t-il… La jeune femme se place derrière lui et commence par masser le cuir chevelu. Le silence s’installe dans la loge, l’acteur s’abandonne avec délectation entre les mains de Rachel. Il ferme les yeux. Les doigts de la jeune femme glissent sur le visage où elle étend une crème de jour et un fond de teint. Trempé dans une pâte de couleur ocre, un pinceau suit le contour des pommettes. L’artiste estompe le trait à l’aide de son pouce, donne du relief aux creux des joues. De temps en temps, elle lève la tête pour observer son travail dans le miroir cerné de grosses ampoules rondes : une peintre avec son modèle ! Du fard rehausse les paupières, un crayon noir souligne le dessous de l’œil… cela chatouille. Rachel termine son travail par la pose de la perruque, avant de saisir une houppette imprégnée de poudre et tapoter tout le visage de l’acteur. La figure du personnage apparaît dans la glace.

Voilà, le mensonge commence, bienvenue Béralde.

Le haut-parleur de la loge annonce l’entrée du public. Jean-Luc baise la main de Rachel et quitte la pièce pour gagner la scène et ses coulisses baignées d’une lumière bleue tamisée. Ses camarades sont là, qui s’imposent des exercices de respiration ou de diction. Jean-Luc se place derrière le rideau rouge fermé, il écoute le brouhaha de la salle remplie de cœurs gonflés de bonheur ou rongés de tristesse, il observe ce public à travers l’œilleton aménagé dans le tissu. Il me fait signe de m’approcher et me cède la place pour regarder tout en chuchotant à mon oreille.

Vous voyez, ils viennent oublier leur travail, la turbulence des enfants, la pression des patrons, l’incivilité, la politique… Qu’on leur raconte une histoire ! Dans quelques minutes, nous leur livrerons les mots de l’auteur, des flèches qui percutent les cœurs, les esprits, qui rappellent combien il importe de douter. Nous tendrons un fil imaginaire entre la scène et la salle, une fée s’y tiendra en équilibre, le balancier au poing, elle avancera au rythme des rires, des larmes, des silences qui s’entendront, mais que chacun pourrait tout aussi bien garder terrés dans la pudeur de sa solitude.

Équipé d’un casque avec une tige de micro rabattu devant la bouche, André le régisseur s’approche de Jean-Luc et murmure : « en place ». Jean-Luc me parle une dernière fois.

Regardez Jean-François, dans les coulisses, ils sont tous là, ceux qu’on ne voit que rarement aux saluts, les machinistes, Corinne, Rachel. Elles nous portent à bout de bras, ces petites mains de l’ombre…

Je me glisse hors du plateau vers les coulisses. Le lustre majestueux de la salle s’éteint, le silence s’installe, le rideau s’ouvre, les lumières des projecteurs montent… agrippés aux ailes du rêve, les comédiens décollent, invitent le public au festin de l’utopie où résonnent les mots de Cyrano, gravés à jamais au cœur de toutes et tous : « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. 

Comédien et metteur en scène depuis 1982, Jean-Luc Borgeat a joué de nombreux spectacles, tout récemment : « l’orme du Caucase » théâtre du Silo du Lac Renens et « En garde à vue » théâtre du Pantographe Vevey, repris en tournée.

En 2016, le canton de Vaud lui a attribué le Prix culturel Théâtre.

Publication de deux romans : « Le rendez-vous » 2018 BSN Press.

« Le Mousqueton » 2022 Édition de la Rive.