La Manufacture La conquĂȘte de l'espace

A Lausanne, la Haute Ecole des arts de la scĂšne s’est lovĂ©e dans un troisiĂšme millĂ©naire dont elle a fait un creuset d’expĂ©riences multiples et enjouĂ©es. Brisant les lignes dans un bel Ă©lan polymorphe, elle franchit aujourd’hui le cap de la majoritĂ©. Et poursuit sa quĂȘte de nouveaux territoires, tant artistiques qu'en termes d'infrastructures.

Crédit: La Manufacture

Un Ă©crin. Au propre comme au figurĂ©. En 2003, c’est dans une ancienne usine lausannoise de taille de pierres prĂ©cieuses que nait La Manufacture. Elle laisse derriĂšre elle la vĂ©nĂ©rable ESAD (Ecole supĂ©rieure d’art dramatique) qui, Ă  GenĂšve, a façonnĂ© des gĂ©nĂ©rations de comĂ©diennes et comĂ©diens. Autres temps, autres dĂ©fis. Ceux qui consistent Ă  mĂȘler les disciplines, Ă  mixer les genres artistiques et Ă  inventer l’avenir n’effraient pas l’école qui, dĂšs 2006, intĂšgre la Haute Ecole SpĂ©cialisĂ©e de Suisse occidentale (HES-SO).
En septembre prochain, il y aura 18 ans que l’aventure a dĂ©butĂ©. Une majoritĂ©, oui, placĂ©e sous les signes souvent complĂ©mentaires de la recherche, de l’audace et de la crĂ©ativitĂ©. Un bon prĂ©texte, aussi, pour poser quelques questions Ă  celui qui prĂ©side Ă  la destinĂ©e de la Haute Ă©cole depuis une dĂ©cennie : FrĂ©dĂ©ric Plazy.

Dans quel Ă©tat d’esprit La Manufacture s’apprĂȘte-t-elle Ă  fĂȘter ses 18 ans d’existence, soit l’ñge de la majorité ?

- Cette Ă©tape est importante surtout au niveau symbolique. Elle s’inscrit dans le cours d’une activitĂ© toujours vive et extrĂȘmement stimulante, en tension entre consolidation et dĂ©veloppement. La Manufacture peut ĂȘtre trĂšs heureuse, je crois, du dĂ©veloppement de ses activitĂ©s en 18 ans et de la place qu’elle occupe dĂ©sormais dans le paysage des arts de la scĂšne. Pour autant, elle reste mobilisĂ©e autour de chantiers institutionnels importants et de perspectives de formation et de recherche excitants.

Pendant toutes ces annĂ©es, l’école n’a cessĂ© de se diversifier. Comment est-elle parvenue Ă  Ă©largir ses domaines de compĂ©tence tout en conservant un haut niveau d’exigence ?

- En s’entourant de personnes compĂ©tentes dans l’ensemble des disciplines couvertes par l’école et qui partagent une ligne directrice claire et qui ne varie pas : rendre les Ă©tudiant·es curieux·ses, poreux·es aux autres pratiques artistiques, responsables et autonomes, qui savent prendre part au processus de crĂ©ation et rĂ©pondre aux demandes et besoin de la scĂšne contemporaine et participer Ă  sa transformation. C’est le maintient de ce cap qui constitue encore aujourd’hui notre exigence majeure.

Le site actuel est-t-il adaptĂ© Ă  cette diversification ? Quels sont les projets de l’école en matiĂšre d’architecture et d’espace ?

- La Manufacture manque dĂ©sormais cruellement d’espaces de travail vĂ©ritablement adaptĂ©s Ă  son activitĂ© de formation, de recherche et de la valorisation de ces activitĂ©s auprĂšs du public. L’amĂ©nagement progressif de presque l’ensemble du site du Grand-PrĂ©, s’est rĂ©alisĂ© avec pour objectif de maintenir l’ensemble des activitĂ©s sur le mĂȘme site afin de faciliter les Ă©changes interpersonnels et interdisciplinaires. L’unicitĂ© du site reste inaliĂ©nable mais les amĂ©nagements se heurtent dĂ©sormais aux limites physiques du bĂątiment. Des projets de construction d’infrastructures sont en cours d’études en lien avec la rĂ©habilitation du quartier de Malley et de l’ouest lausannois. Ces projets devraient permettre aux activitĂ©s actuelles de se dĂ©velopper dans de meilleures conditions et d’accueillir de nouvelles perspectives de dĂ©veloppement.

L’actuelle pandĂ©mie met Ă  rude Ă©preuve les mĂ©tiers de la scĂšne, les bouleversant parfois dans leur essence mĂȘme (notamment dans le rapport au public). La Manufacture intĂšgre-t-elle cette nouvelle donne dans ses formations ? Cet « évĂ©nement », dont on est encore loin de mesurer la portĂ©e, peut-il selon vous affecter les modĂšles de dramaturgie en cours ?

- La fermeture de l’école entre mars et juin 2020 a prouvĂ© Ă  tous·tes, professionnel·es invité·es, intervenant·es et Ă©tudiant·es ce que nous savions dĂ©jà : l’impossibilitĂ© de maintenir la pratique rĂ©elle des arts scĂ©niques sans co-prĂ©sence. Et que « faire autrement » c’était faire autre chose. La formation aux arts de la scĂšne passe et passera par la pratique des arts de la scĂšne qui ne peut se concevoir honnĂȘtement sans la prĂ©sence de partenaires sur scĂšne et dans la salle.

La Manufacture collabore avec l’UniversitĂ© ainsi que diverses institutions. Envisagez-vous de dĂ©velopper de nouveaux partenariats ? Pouvez-vous notamment nous parler du Grand Geneva Futura Park et prĂ©ciser de quelle maniĂšre l’école intervient dans ce projet ?

- La Manufacture est toujours heureuse de dĂ©velopper des partenariats en Suisse romande, en Suisse alĂ©manique ainsi qu’à l’international, de façon suivie pour la mise en place de modules d’études spĂ©cifiques, de summer schools, ou d’échanges d’étudiants, mais aussi de façon ponctuelle par nos activitĂ©s de formation ou nos projets de recherche lors de manifestations particuliĂšres dans lesquelles les arts de la scĂšne peuvent trouver une juste place. Concernant le projet du Grand Geneva Futura Park, La Manufacture s’y inscrit dans le cadre d’un projet de recherche menĂ© en partenariat avec la HEAD de GenĂšve et portĂ© par l’une de nos anciennes Ă©tudiantes, metteure en scĂšne.

Former des comĂ©dien.ne.s, c’est une maniĂšre de parier sur l’avenir. Le territoire suisse romand est restreint mais s’exporter, c’est accepter des conditions salariales qui ne sont pas comparables Ă  celles de la Suisse. PrĂ©parez-vous les Ă©tudiant.e.s Ă  cette situation ? Les incitez-vous Ă  la mobilité ?

- L’exercice des arts de la scĂšne pour lesquels nous prĂ©parons nos Ă©tudiant·es est naturellement international, ce que savent bien nos diplĂŽmé·es des diffĂ©rentes filiĂšres, cependant le rĂ©seau des partenaires potentiels avec qui travailler se construit naturellement Ă  l’école, aussi nos diplĂŽmé·es se prĂ©parent surtout Ă  dĂ©marrer leur parcours professionnel en Suisse romande. Pour autant, la multiplicitĂ© des intervenant·es, artistes en activitĂ©, actifs sur la scĂšne internationale, offre la possibilitĂ© Ă  nos diplĂŽmĂ©s d’élargir leur contexte professionnel et de se projeter Ă  l’international. S’agissant de la mobilitĂ© en cours d’étude, nous souscrivons beaucoup de partenariats avec des Ă©coles d’arts performatifs europĂ©ennes essentiellement, qui ont pour objectif de faciliter la mobilitĂ© in et out de nos Ă©tudiant·es. Cependant, si on les en croit, l’attractivitĂ© de leur cursus d’études ne les pousse pas forcĂ©ment Ă  aller voir ailleurs, alors que nous recevons beaucoup de demandes d’étudiant·es europĂ©en·nes qui souhaitent venir Ă  La Manufacture pour suivre plusieurs mois de formation.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractĂ©rise l’enseignement dispensĂ© Ă  La Manufacture ?

- L’école ne propose pas une seule façon de faire, une mĂ©thode de travail, une ligne directrice par le biais de laquelle les arts de la scĂšne se devraient d’ĂȘtre apprĂ©hender. L’école se doit d’ĂȘtre Ă  l’écoute des singularitĂ©s de chaque Ă©tudiant·es et de les accompagner dans la construction, l’articulation et la dĂ©finition fine de leur dĂ©marche artistique. Cela passe par une grande confiance et attention accordĂ©es Ă  chaque Ă©tudiant·e dans sa capacitĂ© Ă  entrer en contact avec des dĂ©marches artistiques diverses et Ă  dĂ©finir prĂ©cisĂ©ment ce qu’ils·elles reconnaissent en elles ou comment elles les dĂ©place, ainsi qu’à dĂ©velopper une pratique rĂ©flexive de leur discipline. A les accompagner, enfin, dans la prise de conscience de leur responsabilitĂ© d’artistes au sein de leur pratique comme face au monde.

L’enseignement est pluriel mais l’art est singulier : comment gùre-t-on cette contradiction ?

- Ce n’est pas Ă  mon sens une contradiction. Chaque artiste dĂ©veloppe sa propre dĂ©marche artistique et a une façon singuliĂšre de la partager avec d’autres praticiens ou des Ă©tudiant·es. C’est prĂ©cisĂ©ment dans le respect de ses diffĂ©rentes dĂ©marches lĂ©gitimes que nous confrontons nos Ă©tudiants Ă  une grande variĂ©tĂ© d’intervenant·es, artistes en exercice et issu·es d’expĂ©riences, d’histoires et de cultures artistiques diffĂ©rentes. Cette multiplicitĂ© des approches des arts de la scĂšne tĂ©moigne auprĂšs des Ă©tudiant·es de la multiplicitĂ© des mĂ©thodes et des dĂ©marches Ă  travers lesquelles ils·elles peuvent construire leur propre singularitĂ©.