La jungle du mythique Festival d’Avignon
Série en 3 volets
Effervescence, enthousiasme, intensité. Avignon, chaque été, se transforme en véritable fourmilière artistique.
Je garde en mémoire un piano à queue sous une arche de pierre, apparu au détour d’une ruelle, des théâtres éphémères installés dans des cours ou des caves réaménagées, la chaleur estivale le long du canal, les affiches collées jusque dans les hauteurs pour émerger du foisonnement visuel du centre-ville, et les artistes défilant dans les rues pour séduire le public.
Mais derrière la vitrine, un autre visage : nombre de compagnies rentrent ruinées, quand quelques-unes seulement décrochent le succès et de futures tournées.
Festival adulé ou critiqué, Avignon ne laisse personne indifférent.
Cette série en trois volets explore les coulisses de ce rendez-vous incontournable à travers les expériences contrastées de deux compagnies suisses présentes en 2025 et le regard de la directrice de la Sélection Suisse en Avignon.
Quelles créations ont porté les comédiennes Marjolaine Minot et Joëlle Fontannaz ? Quel est leur univers ? Comment chacune s’est-elle battue pour faire émerger son spectacle au milieu de la profusion du festival ? Deux parcours très différents dont les mêmes questions se feront miroir d’un article à l’autre.
1. Marjolaine Minot, l’art en autoproduction
L’une d’elle, la Cie Marjolaine Minot, y est allée en autoproduction, pour la troisième fois.
- Joëlle Fontannaz, le sésame de la Sélection Suisse
La Fair Cie, dirigée par Joëlle Fontannaz, a bénéficié du précieux sésame de la Sélection Suisse en Avignon, qui soutient chaque année quelques compagnies triées sur le volet.
- Esther Welger-Barboza, tisser la présence suisse à Avignon
Le dernier entretien donnera la parole à Esther Welger-Barboza, directrice de cette fameuse Sélection Suisse en Avignon, qui nous éclairera avec passion sur les ficelles de son métier.
Marjolaine Minot, l’art en autoproduction.

Comment s’est déroulée Avignon 2025 pour toi?
Nous étions très content·es. Le public a occupé l’entièreté de la salle presque tous les jours. Beaucoup de programmateur·rices se sont déplacé·es grâce à notre chargée de diffusion Delphine Ceccato qui connait bien le festival puisqu’elle y travaille depuis 25 ans. Elle a œuvré en amont, en utilisant le carnet d’adresses initié grâce à notre précédent spectacle « La poésie de l’échec », joué à Avignon en 2022. Nous avions eu beaucoup de succès et par conséquent une tournée de quarante dates en France en a découlé. Ainsi, un réseau a été ouvert. Les professionnel·les de la culture qui nous avaient accueillis chez elles·eux ont assisté au nouveau spectacle « Amor. Choisir sans renoncer » à Avignon, accompagné·es par de nouveaux·elles programmateur·rices. Cette année, ils et elles étaient près de cent cinquante à venir. Nous sentions que notre nom circulait et nous étions dans le même théâtre qu’il y a deux ans, le Théâtre Le 11.
Quand je dis « nous », je parle en mon nom et celui de Günther Baldauf, co-directeur de la compagnie et metteur en scène de la pièce avec qui je crée depuis plusieurs années.
As-tu déjà amené auparavant d’autres spectacle?
Cette année était ma troisième venue avec une pièce de ma compagnie.
Combien de représentations avez-vous donné?
Dix-huit.
Comment le spectacle a-t-il été reçu?
Avignon est particulier parce que les programmateur·trices ont un agenda de fou. La chargée de diffusion les accueille et inscrit leur nom avant le début du spectacle. A la sortie, ils ou elles courent voir une autre pièce.
Nous avons bénéficié de beaux retours du public et avons eu de très belles discussions avec certain·es après le spectacle. Et surtout, nous remplissions la salle après seulement quatre jours de jeu.
Avez-vous bénéficié d’articles de presse?
Peu, cette année, mais nous n’avons pas engagé de chargé·e de presse. Il est vrai que cette dernière a un poids. Beaucoup de tableaux sont affichés en ville avec des articles concernant les « dix meilleurs spectacles». Heureusement, la renommée du théâtre entre vraiment en jeu. Le Théâtre Le 11 est connu comme ayant une programmation de qualité, ainsi les gens viennent, surtout si le bouche-à-oreille fonctionne, ce qui était notre cas.
De quoi parle ta pièce?
Il est question d’un couple, un homme et une femme, ensemble depuis 15 ans, plongés dans une période compliquée de leur relation. En d’autres termes, en crise. Au travers de cette histoire, une réflexion sur le couple est proposée. Nous examinons ce modèle encore fortement ancré dans notre société occidentale. Depuis une dizaine d’années, une nouvelle génération remet en question cette conception traditionnelle de la relation et, je trouve, à juste titre.
Par « couple », est-ce que tu entends une relation basée sur la monogamie?
Monogamie et exclusivité.
Dans le spectacle, les deux personnages ont une quarantaine d’années et ont reçu cet héritage judéo-chrétien. Pour ma part, j’ai grandi avec ce modèle-là. Ce qui n’est peut-être pas le cas de tout le monde. Quand j’échange avec d’autres personnes de mon âge, nous remarquons que nous sommes une génération encore très influencée par cette image traditionnelle du couple. Nous avons appris et grandi avec les valeurs de l’exclusivité.

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Nous avons construit le spectacle avec deux lignes dramaturgiques. L’une est sur ce couple qui est empêtré dans son histoire. (…) La deuxième ligne se tresse autour de cette histoire. C’est-à-dire que nous ouvrons des « bulles », des apartés où nous nous adressons directement au public
Quelle sont les particularités du spectacle?
Nous avons construit le spectacle avec deux lignes dramaturgiques. L’une est sur ce couple qui est empêtré dans son histoire, dans ses nœuds, dans le désir des deux partenaires de communiquer sans vraiment y parvenir, chacun·e étant trop entremêlé·e dans ses histoires personnelles. Cette première ligne plonge le spectateur·ice dans un univers cinématographique, émotionnel, avec une interprétation très réaliste.
La deuxième ligne se tresse autour de cette histoire. C’est-à-dire que nous ouvrons des « bulles », des apartés où nous nous adressons directement au public. Y est convoquée, notamment, l’origine historique d’être à deux, dans nos petites maisons, avec notre exclusivité et nos enfants.
Ces bulles sont déjà apparues lors du spectacle précédent mais avec avec un but différent. Nous aimons utiliser cette stratégie. Ici, nous exposons au public une situation réaliste que nous interrompons un instant en y insérant un aparté, avant de revenir à l’histoire. L’audience est donc embarquée émotionnellement dans le récit duquel nous l’arrachons à l’aide de ces bulles afin de lui donner un regard sur la situation, une distance. Elle les porte à réfléchir sur l’émotion même qu’ils ou elles perçoivent dans leur propre corps en rapport à l’histoire racontée. Dans « Amor » nous questionnons par exemple: « D’ou vient ce désir de se mettre à deux? Pourquoi nous rendons-nous fous ou folles avec ces histoires de couples et d’amour?».
Ces bulles apportent-elles donc des instants philosophiques?
Plus que de la philosophie, elles replacent les évènements dans un contexte historique ou socio-culturel. Nous avons des apartés absurdes où moi et Guillaume Prin (les deux comédien·nes) incarnons Platon et Nietzsche afin de questionner le mythe de l’âme sœur issu des écrits du premier auteur, mais également cette notion du dualisme qui nous casse tout de même bien les pieds! (Rires) Le corps et l’esprit, le bien et le mal, le matériel et le spirituel… toutes ces séparations sont propres à nos sociétés occidentales mais différentes dans d’autres civilisations.
Sachant que Platon et Nietzsche proviennent de deux époques distinctes, nous nous sommes amusé·es à les confronter et ainsi, à proposer une échelle historique qui se termine avec Victoire Tuaillon (* l’auteure du podcast « Le coeur sur la table »). Nous jouons avec des sauts dans le temps. Nous regardons avec malice d’où vient l’héritage, comment il a été transformé et qu’est-ce que nous créons avec lui aujourd’hui, au quotidien.
Y a-t-il d’autres singularités?
Une des autres singularités est le travail scénographique, avec des objets miniatures, enrichissant la symbolique. L’histoire du spectacle se situe principalement lors d’un voyage en voiture. Cette dernière existe sur scène mais en miniature, une magnifique DS Citroën qui se balade sur le décor grandeur nature. Ce dernier est constitué de formes géométriques d’environ un mètre de hauteur. Elles s’empilent, se défont ou forment des espaces, des contextes tel un plateau de télévision, une colline… où tout à coup roule une petite voiture. Nous avons une station-service, miniature elle aussi, ultra réaliste. Elle possède même la pompe à essence, ajoutant ainsi une composante presque magique.
Le public apprécie beaucoup ce jonglage entre les dimensions. Il lui donne l’impression de vivre un road movie, les lumières aidant, tout en ayant des humains grandeur nature - les comédien·nes - qui se divertissent avec la voiture de soixante centimètres. Il et elle la font donc voyager sur le décor et se parlent comme s’il et elle étaient à l’intérieur du véhicule.
Il y a une parabole dans ce jeu avec ce modèle réduit. Comment nous, êtres humains, nous amusons-nous avec nos vies ?… Bon, je doute que le mot « s’amuser » soit le plus juste. (Rires) Comment nous essayons de comprendre, de jouer de nos histoires, de nos relations… nous sommes tout de même maître·sses de nos vies, sans complètement l’être (Rires).
Ce jeu entre miniature et grandeur nature fonctionne très bien.

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A Avignon, tout est millimétré. Dès que nous entendions les applaudissements, nous nous placions derrière la porte, attendions que la troupe précédente finisse les saluts et démarrions sur les chapeaux de roue pour vingt minutes de montage.
Maintenant que les lecteur·rices ont découvert ton travail, revenons à Avignon. Comment s’y déroulait ton quotidien?
Un certain rythme se crée selon l’heure à laquelle tu joues. Nous étions programmé·es à 18h. Nous répétions via des italiennes (*se dire le texte simplement sans les actions) trois heures avant le spectacle. J’aimais bien me préparer dans la loge, toute petite, d’où j’entendais les représentations des autres compagnies. Nous nous préparions techniquement une heure avant, avec échauffement et maquillage.
A Avignon, tout est millimétré. Dès que nous entendions les applaudissements, nous nous placions derrière la porte, attendions que la troupe précédente finisse les saluts et démarrions sur les chapeaux de roue pour vingt minutes de montage de la scénographie et vérifications des lumières. Dès que nous terminions, nous démontions en quinze minutes.
Les spectacles avec de lourdes scénographies ne sont, la plupart du temps, pas envisageables dans le Festival off d’Avignon.
Durant les intermèdes, deux technicien·nes du théâtre sont à bloc afin d’effectuer tous les branchements électriques. Au Théâtre Le 11, ils·elles étaient très bien organisé·es. Ce n’est pas le cas dans tous les lieux d’accueil.
Pourquoi est-ce si important de venir à Avignon?
Avignon n’est pas incontournable, il existe d’autres solutions pour vendre ses spectacles. Malgré tout, ce festival représente le grand rendez-vous des programmateur·rices des théâtres français. Ils et elles se rendent à Avignon l’été pour faire leur marché, littéralement.
Durant la tournée des quarante dates en France, l’année dernière, nous avons pu observer, ma chargée de diffusion et moi-même, que malgré les invitations envoyées, les programmateur·rices ne se déplacent que très peu durant l’année. Même ceux et celles qui sont proches.
Me vient l’image d’une personne avec son caddie au milieu des rayons d’un supermarché.
(Rires) Ce n’est pas loin de la vérité. Ils et elles assistent à cinq spectacles par jour et ne restent souvent qu’une semaine. Il en résulte une praticité exceptionnelle pour eux·elles. Ils·elles regardent une quantité astronomique de créations, prennent des notes et construisent leur prochaine saison ainsi.
A Avignon, j’ai souvenir de ces ruelles ensoleillées parsemées d’artistes en train de distribuer des flyers afin d’attirer du public dans leur salle. Est-ce que vous tractiez beaucoup dans les rues?
Lors de ma toute première venue, je n’avais pas arrêté. En 2025, honnêtement, nous avons distribué uniquement les premiers jours. Ensuite, le public est venu sans avoir besoin d’ajouter cette action éreintante. Aller tracter sous le soleil n’est franchement pas mon activité préférée. Certain·es adorent, mais de loin pas la majorité des artistes.
Il existe plusieurs techniques de promotion dans la rue mais distribuer des milliers de dépliants est inefficace. Prendre le temps d’expliquer de quoi parle le spectacle est ce qui fonctionne le mieux, tout en étant attentif·ve à ne pas ennuyer les passants. Il est donc nécessaire de préparer un bon discours, de plus, un contact sympathique est primordial. La personne en face pense alors « tiens, mais cette énergie-là, j’ai envie de la retrouver sur scène. Par conséquent, l’effet sera plus important si les acteur·rices promeuvent leur propre spectacle.
J’aime cette cohabitation effervescente de culture, de spectacles, de personnes avec, pour passion commune, le théâtre. Tellement de compagnies enthousiastes ! De plus, en Provence, sous le soleil de l’été, avec cette énergie... quelle beauté à voir et à sentir!
Qu’apprécies-tu dans ce festival?
J’adore l’ambiance. Je suis née et j’ai grandi en France. Je viens à Avignon depuis longtemps. D’abord, en tant que spectatrice. J’aime cette cohabitation effervescente de culture, de spectacles, de personnes avec, pour passion commune, le théâtre. Tellement de compagnies enthousiastes ! De plus, en Provence, sous le soleil de l’été, avec cette énergie... quelle beauté à voir et à sentir!
J’ai été fascinée, plus jeune, par ce festival et j’ai toujours eu l’envie d’y participer en tant qu’artiste. Au contraire de plusieurs collègues suisses que je remarque tenté·es de venir, mais hésitant-tes et s’exclamant « Ah ! mais ce festival est une arnaque, une jungle surpeuplée de spectacles ».
Ils·elles n’ont pas tort. L’argent qui doit être investi pour pouvoir jouer là-bas est exorbitant. Peu de théâtres prennent des risques. S’ensuivent des locations de salles à des prix foudroyants. Les lieux s’en mettent tout de même plein les poches! Mais certains théâtres essaient d’abuser le moins possible et leur directeur·ice est sincèrement passionné·e par cet art. Ils et elles accomplissent un beau travail d’accueil et de programmation. D’autres désirent uniquement gagner de l’argent, sans aucun regard quant à la qualité des spectacles accueillis.
Et cela se sait. Surtout des programmateur·trices à la recherche de spectacles pour leur prochaine saison. Ce n’est de loin pas la majorité des théâtres qui sélectionnent dans le Off. Ils sont considérés en quelque sorte comme le In du Off.
De tels espaces de liberté d’expression, comme Avignon, restent rares.
Qu’est-ce que tu n’aimes pas?
Trop de spectacles se jouent. Mais mon sentiment est ambigu. Peu de théâtres sélectionnent, par conséquent, n’importe quelle compagnie qui paie peut venir jouer. Mais cela donne l’opportunité à ces dernières d’expérimenter en se produisant des jours et des jours devant du public et d’être là dans les rues à vendre leur spectacles. Beaucoup d’équipes amatrices présentent leur projet. D’un côté, je trouve très beau qu’il y ait cet espace-là dans ce festival et, en même temps, il y a un tel nombre de pièces que le public ne sait plus quoi choisir. Certains spectacles sont d’une qualité moindre, voire inadmissible. Il devrait y avoir davantage de sélections, même dans les troupes d’amateur·rices.
Oui, parce qu’il existe de très bonnes pièces jouées par des amateur·rices…
Comme de très mauvais spectacles professionnels! (Rires)
La notion de subjectivité est forte dans l’art mais je considère qu’il y a tout de même une base objective sur la qualité minimum que doit contenir une œuvre théâtrale. En même temps, je suis consciente de la complexité car des personnes déclareront « Mais ça, tu ne peux pas faire! » . Tandis que d’autres s’exclameront « C’est génial ! ». De tels espaces de liberté d’expression, comme Avignon, restent rares.
De plus, l’abus qui est pratiqué parce que, justement, nous sommes si nombreux, est intolérable. Les prix sont tellement chers pour les artistes qui veulent venir ! Les théâtres devraient prendre plus de risques. Cela les obligerait à sélectionner davantage.

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Comment se sont déroulées les précédentes années?
La toute première fois fut une rude aventure. J’y amenais mon premier spectacle professionnel qui par ailleurs avait reçu une bonne reconnaissance en Suisse. Je n’étais pas assez préparée. L’administratrice suisse qui m’accompagnait ne connaissait pas bien le réseau français. Je jouais trop tard, à 22h30, dans une salle de cent quarante places, trop grande par rapport au spectacle intimiste que je présentais, et trop ambitieuse pour une première venue à Avignon.
J’ai sauté sur une occasion de pouvoir remplacer une compagnie qui annulait sa venue deux mois avant le début du festival car c’était un rêve pour moi de jouer à Avignon. Le théâtre avait bonne réputation mais c’était trop rapide. Je n’ai pas eu le temps de chercher des subventions, je n’étais pas au point. En conclusion, très peu de public, peu de programmateur·rices et seulement deux dates proposées par la suite. J’ai perdu 24 000 francs.
24000 francs?!
Oui, de ma poche.
Que dois-tu payer quand tu viens en autoproduction?
Normalement, tu exécutes un plan de financement avant de partir, ce que je n’avais effectué que légèrement pour cette première venue. Sur place, tu dois payer ton logement à un prix exorbitant. Voilà un élément que je n’aime pas. Les citadin·es abusent complètement sur les loyers car ils et elles savent qu’il y a une forte demande. Ils·elles se paient six mois de loyer avec ce qu’ils·elles exigent pour trois semaines.
En sus, j’ai payé mon administratrice, un régisseur, le théâtre et j’ai dû amener des projecteurs. Des amis m’ont aidée bénévolement sur place.
Tu dois amener tes propres projecteurs?!
Oui, et la quantité est restreinte vu que huit compagnies jouent dans la même salle et que toutes ont leurs propres projecteurs.
Il y a donc un travail en amont où le plan lumière doit être revu en fonction de ces spécificités?
Tout à fait et cela représente également des frais.
Ton deuxième passage à Avignon a-t-il remporté davantage de succès ?
La deux et troisième fois que nous sommes venu·es, nos salles, en grande majorité, étaient pleines. Cette rentrée d’argent, les billetteries, rentabilisent le loyer du théâtre et un peu au-delà, mais cela ne couvre absolument pas l’entièreté des dépenses. Par conséquent, tu dois absolument trouver des financements supplémentaires.
Avec le premier spectacle, j’avais une quinzaine de personnes dans le public par soir donc, tu fais vite le calcul… (Rires) tu perds beaucoup d’argent.
Est-ce que vous receviez l’entièreté de la billetterie?
Oui, toutes les entrées nous revenaient, mais cela dépend des théâtres. Quelques rares théâtres prennent des risques avec les compagnies où ils se paient via le partage des recettes, par exemple, cinquante pour-cent chacun·e.
Dès lors, pour cette édition 2025, comment avez-vous financé votre venue à Avignon?
Nous avons demandé des aides exceptionnelles. L’État de Fribourg nous a soutenu·es et le Théâtre Nuithonie nous a aidé financièrement. Nous avons obtenu l’aide de l’État de Fribourg parce que notre compagnie tourne beaucoup, donc cela profite à leur propre rayonnement. Puis la SSA (*Société Suisse des Auteurs) a développé une action de soutien en ouvrant un fond culturel spécialement pour Avignon. Ce dernier est dédié à la diffusion et uniquement pour les compagnies qui n’ont pas été choisies par la Sélection Suisse. Nous aurions grandement besoin d’une augmentation de ce type de bourse. La plus grosse rentrée d’argent reste la billetterie en fin de compte.
Et nous avons dû compléter avec un crowfunding.
Mais la plupart des compagnies sont en perte à la fin du festival. (…) Avignon doit être considéré comme un investissement pour les tournées futures.
Avec tout cet argent, réussissez-vous à vous payer ou seulement à rembourser les frais?
Cette année, la compagnie est rentrée dans ses frais. Mais la plupart des compagnies sont en perte à la fin du festival. La deuxième année où nous sommes allé·es à Avignon, nous étions avec deux spectacles différents. Toute l’équipe a été rémunérée mais la compagnie a eu un déficit de 7’000 francs. Avignon doit être considéré comme un investissement pour les tournées futures.
As-tu essayé de participé à la Sélection suisse? Si oui, comment?
Oui. Tu ne peux désormais plus postuler pour que ton spectacle soit pris à la Sélection Suisse. Par contre, tu invites la directrice à une représentation qui, possiblement curieuse, viendra voir ton travail.
Nous avions déjà tenté, avec le spectacle précédent « La poésie de l’échec », en conviant la directrice de l’époque, Laurence Perez, mais elle n’avait pas répondu présente. Cependant, nous jouions tard dans la saison alors que Laurence Perez clôturait son programme début mars.
Pour le spectacle « Amor », nous n’avons pas eu le temps de l’inviter qu’Esther Welger-Barboza, l’actuelle directrice, était déjà là. Elle s’est présentée à la Première au Théâtre Nuithonie. Nous nous sommes manquées le soir même mais je lui ai écrit par la suite. Elle a répondu avoir apprécié le jeu des acteur·ices mais a décidé de ne pas prendre le spectacle.
As-tu été déçue par la réponse négative?
La Sélection Suisse en Avignon représente une grande aide financière et un coup de pouce fabuleux pour une telle aventure. Par conséquent, nous étions forcément déçu·es de ne pas en bénéficier mais nous comprenons très bien qu’Esther doive faire ses choix ».
As-tu senti une hiérarchie entre les spectacles de la Sélection Suisse et les compagnies suisses venues en autoproduction?
Sur place, il n’existe pas vraiment de différence. Tout le monde est au même créneau et cela dépend surtout du travail de la chargée de diffusion et le théâtre où tu présentes ta pièce. Par contre, il est évident que les artistes de la Sélection Suisse jouent automatiquement dans des lieux d’accueil réputés. Ce qui est révélateur de moyens à disposition et d’une structure administrative en place. Ils·elles savent où ils·elles mettent les pieds et comment gérer un spectacle à Avignon. La communication est savamment déployée.
Je pense que la Sélection Suisse a un rôle important car elle rend la scène helvétique davantage visible à Avignon, avec un vrai coup de projecteur sur certain·es artistes. Et ceci est précieux. Le point délicat est que des subventionneurs comme Pro Helvetia et la Corodis concentrent leur soutien sur le dispositif de la Sélection. En conséquence, « les autres guichets sont asséchés ». Si tu n’entres pas dans la ligne esthétique de la Sélection qui me semble tournée vers l’avant-garde et l’expérimental, tu te retrouves avec très peu d’appuis financiers.
Cette cohérence esthétique crée une famille identifiable qui n’est pas une mauvaise chose en soi, mais elle laisse des autres compagnies à la marge parce que celles-ci s’essaient à des formes différentes, peut-être moins expérimentales et pourtant toutes aussi vivantes et porteuses de rayonnement.
Que souhaiterais-tu voir évoluer dans la Sélection Suisse en Avignon?
Justement, une ouverture vers un dispositif plus diversifié et qui reflète davantage la pluralité réelle de la scène suisse. Continuer à valoriser une identité suisse forte à l’étranger tout en donnant une place à la diversité des écritures.
Avez-vous eu déjà des retombées?
Cette année, nous étions avec « Amor. Choisir sans renoncer » qui est assez différent de la « Poésie de l’échec ». Nous sommes très curieux·ses de voir les retombées. Les premières arrivent en ce moment mais nous serons davantage fixé en printemps 2026.
Et pour terminer, y a-t-il un lieu que tu as particulièrement apprécié dans le festival?
Le Mama Corisica, un restaurant que nous adorions. La gérante est fantastique, pleine d’énergie, tout le temps en train d’accueillir les futur·es consommateur·rices. Nous aimions également savourer les délicieuses glaces de la Princière sur la Place des Corps Saints. Ce parvis, constamment peuplé, est très beau avec ses platanes immenses et l’église à côté.
Et puis, il est nécessaire d’avoir un vélo à Avignon sinon tu meurs. (Rires)
Tu arrivais à parcourir les rues bondées en vélo?!
Oui et je m’amusais tellement. Tu dois slalomer entre les piétons, parfois ralentir. Il y en a forcément qui râlent. Comme nous logions en dehors des remparts, le vélo était salvateur.
Solange Schifferdecker est diplômée d’un Bachelor à l’Accademia Teatro Dimitri. Elle complète ses études en théâtre physique à l’Académie Universitaire JAMU en République Tchèque. Elle est créatrice ou interprète. Son travail et ses projets partent toujours du corps, incorporant le Body-Mind Centering© dont elle est diplômée. Ils tendent ensuite vers la danse ou la parole, avec une attention particulière à l’esthétique. Depuis 2024, elle enseigne à l’Ecole Professionnelle de Théâtre de Rhône.