Krystian Lupa, passeur d'âmes

« Krystian Lupa, les acteurs et leur rêve », d’Agnieszka Zgieb, tente de réunir les morceaux épars d’une méthode qui n’en est pas une. Le résultat - passionnant! - se situe quelque part entre l’enquête, le portrait en creux et la pérégrination poétique. Un livre à découvrir avec notre partenaire la librairie Le Rameau d'or, à Genève.

« Rencontrer Krystian Lupa n’est pas sans danger. On ne revient pas de ce pays là ». C’est la comédienne française Mélodie Richard qui l'affirme au fil d’un des nombreux entretiens réunis dans Krystian Lupa, les acteurs et leur rêve, publié récemment aux Editions Deuxième époque. Elle le dit sans détour à Agnieszka Zgieb qui, par le biais d’une intimité complice, sait mettre ses interlocuteurs en confiance. Et qui, elle-même, a fait le voyage et n’en est toujours pas revenue.

Il existe une abondante littérature sur les méthodes pour devenir, sinon un bon ou une bonne comédien.ne, du moins quelqu’un qui sait se tenir sur une scène. Là-dessus, chaque pédagogue a sa petite recette. La différence avec Krytian Lupa, c’est que lui n’en a aucune. Du moins aucune qui, taillée à même le marbre, statufierait telle la femme de Loth celle ou celui qui l’observe. Chercheur insatisfait, le metteur en scène est également un perturbateur qui, aux méthodes, préfère les processus. Un vampire, aussi, comme il est dit à plusieurs reprises dans le livre. Lupa fait pitance de tout ce qui irrigue l’acteur. Dans un chapitre, l’auteure demande s’il est « difficile de travailler » avec Krystian Lupa à la comédienne Marta Zieba. Cette dernière répond : « Très difficile, oui. On s’aime et on se hait à la fois. Il y a des heurts, des divergences… On a parfois l’impression qu’il cherche à discréditer toutes les théories qui concernent les techniques d’acteur : une diction parfaite, un geste conscient, etc. »

Celles et ceux qui ont travaillé avec lui à Lausanne sur Salle d’attente (2011), inspiré de Catégorie 3.1 de Lars Noren, ou Perturbation de Thomas Bernhard (2013), se souviendront sans doute toujours de l’étrange expérience. De cette quête du « paysage » où se rassemble, via les idées, le possible d’un spectacle. Des sons que, depuis les gradins, Krystian Lupa émet pour diriger son drôle d’ "orchestre de free jazz". Ronronnements, glougloutements, silences aussi, sont les indications quasi organiques d’un maître d’oeuvre qui ne lâche jamais le morceau, s’emploie à en maintenir une cohérence qui va au-delà de la mise en scène. « Sa présence phonosphérique est un niveau supplémentaire dans le jeu », relève la comédienne Ewelina Zak. « Sa voix est notre voix intérieure ».

Le danger, bien sûr, c’est d’assister à la métamorphose du vampire : quand il devient cette figure quasi paternelle que traversent de fulgurantes colères. Car ce « chaman qui cherche à nous transfuser un rêve commun », ainsi que le définit le comédien Adam Nawojczyk, n'ignore pas que rêves et cauchemars sont indissociables. Agnieszka Zgieb ne cherche d’ailleurs jamais à dissimuler les parts d’ombre du personnage, son côté anthropophage comme son opinion toute faite sur les femmes. Celui qui « crée par la négation, par la contestation, par l’opposition », du moins selon son assistant Maksym Teteruk, se garde bien de marcher dans les clous de la convenance. Pour lui, il y a toujours un ailleurs, un autre « paysage », qui pour être accessible réclame sa part de transgression.

Comme le dit la formule consacrée, Krystian Lupa « irrite et fascine ». Son truc, c’est d’aller taquiner le fou que chacun abrite – dissimule ? - en soi. Prenant appui sur l’improvisation, qui « offre à l’acteur la possibilité d’une vraie rencontre avec son partenaire et avec une histoire », l’homme de théâtre polonais laisse au corps le soin de transcrire ce que l’imagination, couplée à l’intuition, élabore. Ce vers quoi tend Lupa, c’est une espèce de méta-acteur, porté par un rêve dans un paysage qu’il ne cesse de déconstruire pour le construire ailleurs, conscient qu’aucune perfection n’est envisageable. Pour lui, il ne s’agit pas d’être le personnage, mais d’être l’être possible du personnage. En cela, l'apprentissage du texte est une étape nécessaire mais mineure, ce qu'il résume en affirmant qu' "il faut apprendre à l’acteur non pas les mots mais ce qui conduit aux mots ».

Fort d'une riche iconographie, le livre d'Agnieszka Zgieb se colle au plus près de son sujet pour en saisir non pas le fonctionnement mais l'essence. Entreprise complexe que seul un faisceau de regards, pas forcément sur la même ligne, parvient à soustraire à l'abstraction. L'auteure elle-même a recours à une image tirée d'un ouvrage du regretté Daniel Arrasse pour qualifier le metteur en scène: "Situé au bord de l'intime , Krystian Lupa joue le rôle que Daniel Arasse attribue au fameux escargot géant qui rampe sur le cadre peint de L'Annonciation de Francesco del Cossa: "(...) placé entre la limite extrême de l'espace représenté dans le panneau et le bord ultime de l'espace de présentation d'où il est regardé, il signe, remarque le lieu de l'échange invisible entre le regard du spectateur et le tableau: il signale le lieu d'entrée de ce regard dans le tableau". Chargé d'âmes, Krystian Lupa en est aussi un passeur inspiré et inspirant.

Le Rameau d'Or

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