Juliette Vernerey, l’ivresse des plateaux

Aussitôt qu’elle parle plateau, Juliette s’illumine… et s’attendrit, tant les racines de cet amour remontent à la petite enfance. C’est un rapport d’artisane à sa matière-outil qui s’exprime et, si elle dit plateau plutôt que scène, c’est peut-être parce qu’en plus d’être metteuse en scène, elle est cette comédienne passionnée pour qui le plateau compte parmi ses plus anciens partenaires. Cet appui où ses membres, sa colonne d’air, sa voix s’emploient à transformer l’espace en poème, ce partenaire grâce auquel elle rencontre tous les autres… Avec sa troupe réunie à l’enseigne de la Cie de l’Impolie, c’est aussi un modus operandi, une méthode de recherche et de création. Générateur de sens et sensations, intensificateur d’existence, lieu des possibles, le plateau a la faveur de Juliette ; «(…) La boîte noire, il suffit de la transformer et ça devient le Grand Nord », dit-elle l’oeil infusé de lumières; la sienne en propre, et celle du dehors qui inonde son appartement douillet de la Chaux-de-Fonds, avec vue plongeante sur le communal de la Sagne et les nuages à hauteur de tempes. Aux portes de l’hiver, une heure précieuse auprès de Juliette et d’une tout autre tendre troupe: William, tout juste 8 semaines, en presqu’apesanteur dans le sommeil profond, Catherine et Christophe, les grands-parents de William et délicieux parents de Juliette.

Entretien signé Delphine Horst

© Chloé Cohen

J’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. Quand on terminait une scène, je lui disais, « tu m’engueules pas » ?

Juliette, saurais-tu dire les principaux cercles qui te constituent ?
Mon tout premier rôle. J’ai dix ans, la comédie musicale Emilie Jolie est programmée à l’école du Locle et je veux absolument jouer Emilie. Je me prépare seule à l’audition et ça marche. Cette expérience me marque à tout jamais. Je découvre que je me sens en sécurité sur un plateau et cette chose incroyable : qu’on peut en faire son métier.
Sitôt ma formation d’assistante en pharmacie achevée, je m’inscris au Conservatoire de Fribourg en pré-pro pour me préparer aux différents concours d’admission. J’ai la chance de pouvoir choisir entre l’Ecole Dimitri, le Conservatoire Royal de Liège, et l’INSAS à Bruxelles. Je choisis l’INSAS et c’est parti pour quatre ans. En année de Master, je suis engagée par Omar Porras pour la création et la tournée d’ «Amour et Psyché», pendant deux ans.
Après quoi je rentre en Suisse et c’est la rencontre avec Anne Bisang. Un vrai coup de coeur. La première création avec Anne, passée à rire, était déconcertante. Comparée à la tension en création avec Omar, j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. Quand on terminait une scène, je lui disais « tu m’engueules pas » ? C’était tout doux, on rigolait énormément, on avait une complicité magnifique. J’ai eu le bonheur d’être comédienne sur plusieurs de ses spectacles. J’aime la place qu’elle accorde aux femmes en tant que femme.
Il y a la création de la Cie de L’Impolie en 2018 avec mon frère Jonas Vernerey, musicien, et Lionel Aebischer, et notre premier spectacle, «Jojo». Le projet dont j’ai eu le plus peur parce que c’était un monologue d’1h40 et que j’étais à la fois dedans et dehors. Puis j’ai assumé pleinement la mise en scène pour la création de « Quête » avec mes camarades de Belgique. Enfin, « A l’affût » qui est encore en tournée. Notre troisième spectacle est en préparation.

lorsA quoi attribues-tu cette sensation d’étrangeté associée à un climat de travail détendu?

J’ai pris conscience récemment que j’ai été habituée à travailler dans la souffrance. J’ai fait 14 ans de danse classique auprès d’une prof de danse classique réputée, qui nous corrigeait au bâton (rires). Avec Omar, il y avait énormément de passion, on travaillait sans relâche, c’était épuisant. Moi j’adorais ça, parce qu’avec la danse j’ai été éduquée comme ça : on doit bosser pour y arriver. Mais avec Anne, bien qu’elle soit très exigeante, on pouvait travailler dans la douceur. C’est aussi dans mon
caractère de me dire que si on ne travaille pas énormément, on n’y arrivera pas. Ce n’est pas toujours vrai. Des fois les pauses, c’est bien… je suis en train de l’apprendre… (et son regard étoilé se pose alors sur William emmitouflé dans sa combinaison d’hiver et son maxi cosy).

© Guillaume Perret

De quelle façon?

Parce que depuis 8 semaines, j’apprends à m’arrêter, à ne rien faire d’autre que m’occuper de ce petit être qui a entièrement besoin de nous, et c’est très beau. Mais aussi parce qu’avec mon équipe, on se pose ces questions. Est-ce qu’on se fait des journées de 10 heures dont on sort épuisé.e.s, ou des journées de 6 heures après quoi on va manger ensemble et le lendemain on travaille mieux ? Ces questions que la nouvelle génération se pose. Les plus jeunes m’ont beaucoup appris de ce point de vue.

La dimension du soin?
Je dirais que la vieille école, c’est parfois bosser jusqu’à épuisement sans tenir compte des vies de chacun.e. Je ne suis pas pour amener nos vies au plateau, ce n’est pas le lieu, mais tenir compte de chaque être qui a la générosité de travailler dans mes spectacles, avoir des discussions ensemble sur si ça va, prendre soin des personnes, des équilibres hommes-femmes, c’est important. En tant que metteuse en scène, j’essaie de veiller à tout ça.

J’aime profondément les êtres humains. Je travaille avec beaucoup de tendresse à me moquer d’eux.

© Guillaume Perret

© Guillaume Perret

D’où part l’impulsion d’un projet naissant?

Souvent de fulgurances. Pour « A l’affût », une vidéo de Vincent Munier a mis le feu aux poudres. Sa rencontre avec les loups sur l’île d’Ellesmere m’a bouleversée. Le soir même, en mangeant une raclette avec des ami.e.s, je n’ai fait que pleurer ! J’ai su que le prochain projet serait lié à l’affût et au milieu sauvage. C’est naïf mais en voyant cette vidéo, j’ai pris conscience intimement qu’on était en train de tout détruire. J’ai eu envie de parler de notre idiotie. C’est à la fois ce qui me fait rire et qui me désole. J’aime profondément les êtres humains. Je travaille avec beaucoup de tendresse à me moquer d’eux.

Comment inities-tu le travail ?

En partant de documentaires, de sources diverses, de ce qu’est l’art de l’affût. Notre scénographe a fait des affûts, et ensemble, à huit, on a essayé d’en faire un. On s’est retrouvé en Valais, dans un petit chalet, un week-end entier. On s’est fait des costumes en sapin pour se camoufler, c’était tellement drôle. Toute une nuit en forêt à geler et beaucoup trop bruyant.e.s. On avait des fous rires tout le temps, c’était n’importe quoi ! On a entendu les oiseaux se réveiller. Magnifique ! Mais aucune autre bête... Pour « Quête », on est parti des mythes et des personnages autour de la quête du Graal. A travers eux, je me moque de l’être humain avec tendresse. C’est ça que j’aime faire.

Quelle sécurité t’apporte le plateau ?

Quelqu’un m’a dit une fois, « si tu aimes la scène parce que tu aimes être regardée, c’est une mauvaise raison pour faire comédienne ». Je me suis posée la question. Il y a sûrement un peu de ça, mais c’est aussi une question d’effervescence. Cette sensation que tous mes sens sont éveillés puissance dix. Quelque chose que la dépense sportive peut t’apporter. J’aime la sensation d’être lessivée après avoir joué, l’exutoire du plateau. Petite déjà, avec les cours de danse, les préparations de spectacles, les réjouissances, l’école de comédie musicale que j’ai faite à la Chaux-de-fonds, je me dépêchais de finir l’école, puis le travail, pour foncer au plateau.

Comme metteuse en scène, l’écriture de plateau c’est une liberté. Je n’ai jamais réussi à trouver une pièce écrite qui me satisfasse d’un bout à l’autre, alors plutôt que de couper, ou d’adapter, je choisis l’écriture de plateau.

Distingues-tu un fil rouge dans tes projets ?

Dans ceux que je crée, le moteur est toujours une forme de joie. Cette joie dont parle beaucoup François Gremaud. J’ai vu énormément de ses spectacles et j’ai échangé avec lui avant de commencer à faire de la mise en scène. Ce qui me touche dans ses spectacles, c’est la sensation que ses acteurices redécouvrent tout. Ce sont de très fins clowns, des personnages d’une grande naïveté. Le rire qu’ils suscitent n’est pas moquerie, mais tendresse. J’ai souhaité m’en inspirer pour les personnages de mes pièces. Cette joie qui est résistance, comme dit Gilles Deleuze, ça irrigue toutes mes mises en scène. L’esprit de troupe également. J’ai l’envie forte de défendre des plateaux avec beaucoup d’acteurices, au moins 6. C’est triste de ne plus pouvoir faire ça pour des raisons financières. Je me bats comme une bête pour y parvenir.

Faire oeuvre politique est-il important dans ton travail ?

Pour moi, dès que des acteurices défendent quelque chose sur un plateau, c’est politique. Dans la mesure où cela dépasse le seul divertissement et qu’il y a nécessité de dire, ce qui est la condition sine qua non. D’ailleurs en tant que comédienne, je joue des choses plus féroces que celles que je mets en scène, j’adore défendre des textes. Alors que je n’ai jamais eu envie de mettre en scène un texte. Comme comédienne, j’adorerais qu’on m’engage pour une écriture de plateau. Ce n’est pas encore arrivé. Comme metteuse en scène, l’écriture de plateau est une liberté. Je n’ai jamais réussi à trouver une pièce écrite qui me satisfasse d’un bout à l’autre alors, plutôt que de couper ou d’adapter, je choisis l’écriture de plateau.

Peux-tu nous décrire ton processus de travail en tant que metteuse en scène ?

Avec Lionel, on amène un canevas de pièce et des scènes écrites sommairement. On les lit une fois et les acteurices essaient de les rejouer immédiatement avec ce qu’iels ont gardé en mémoire. Iels vont forcément dire des mots plus justes et proches d’elleux. Ces improvisations sont filmées. Le soir, je réécris ce qui m’a plu. Le lendemain on ressaie. On garde certaines scènes, qu’on affine en permanence. Ça peut encore changer en représentation. Les répétitions sont des blocs espacés par plusieurs mois. Ça laisse le temps de digérer et de pouvoir écrire entre. En amont et entre. Les acteurices peuvent aussi écrire des scènes s’iels ont envie. On essaie tout. Mais il faut un squelette sans quoi on se perd dans le flot d’idées.

© Aude Haenni

Quelles sont tes inspirations ?

En Belgique, j’ai découvert des formes de théâtre dont j’ignorais l’existence, une autodérision, une dimension très décomplexée. Il y a TG Stan. Ou Antoine Defoort qui, pour moi, est un génie. Tout est complètement démystifié, on voit les coutures, le théâtre, on joue de ça. On est à égalité avec le public, en adresse directe. On lui annonce ce qu’on va faire et on le fait. Il y a aussi les danseurs, Peeping Tom, ou Yann Lauwers, metteur en scène de théâtre et de danse contemporaine, qui fait danser des gens qui ne sont pas danseureuses. Il y a ça, chez les belges, de faire jouer des gens qui ne sont pas acteurices mais qui ont un naturel magnifique. C’est très intéressant pour tout le monde. En Suisse, il y a François Gremaud qui, d’ailleurs, a fait l’INSAS ; Joëlle Fontannaz, avec cette même absurdité que j’affectionne, Milo Rau, Christophe Marthaler, quelques perles de Tiago Rodrigues.

Ton premier choc théâtral ?

«Germinal», un spectacle d’Antoine Defoort et Halory Goerger sur la redécouverte du langage par l’idiotie, au sens poétique. C’est la première fois de ma vie que j’ai ri aux larmes. Tous les jeunes qui n’aiment pas le théâtre doivent voir du théâtre comme ça. Ça m’inquiète qu’on les emmène voir des pièces classiques juste parce ce que ce sont des auteurs abordés à l’école, montés avec trop peu de corps. Ça les dégoûte, tandis que s’ils vont voir Germinal, ils vont tous vouloir faire du théâtre.

Quelles dispositions valorises-tu pour le travail théâtral ?

J’ai remarqué que pour la mise en scène, il faut énormément d’ouverture, de patience. Gérer de l’être humain est une grande part de ce métier. Pour que tout le monde se sente bien en jeu, ait l’espace nécessaire pour s’épanouir et éclore, sans quoi on ne peut pas trouver l’humour fin que je recherche. Il faut des acteurices très ouvert.e.s, parce que ce travail implique de consentir à partager une part d’intimité, demande une qualité de proposition, une générosité à toute épreuve. Il est Important de former des équipes solides pour oser être ridicules au plateau.
En tant que comédienne, je travaille bien en restant dans la naïveté, l’émerveillement et la capacité à écouter les autres. Lorsque je suis trop centrée sur ma propre partition, il n’y a rien qui marche.

« … allo, c’est Marthaler au téléphone ». J’ai cru que c’était un ami qui me faisait une blague et j’ai répondu « Oui oui, et moi je suis Brad Pitt »

Peux-tu décrire l’humour fin que tu recherches?

Le jeu ne doit pas écraser les finesses d’écriture et de l’ensemble en cherchant à déclencher le rire. L’écriture prend déjà en charge la drôlerie par des situations amusantes, incongrues. C’est un travail très choral. J’ai une anecdote très drôle, à propos de Marthaler que j’adore. Il y a 3-4 ans, Je lui ai écrit en lui disant que je voulais travailler avec lui. Il m’appelle et me dit « C’est Marthaler au téléphone ». J’ai cru que c’était un ami qui me faisait une blague et j’ai répondu « oui, oui et moi je suis Brad Pitt ». Il a dit « non, non, je suis Christoph Marthaler ». J’avais trop honte! Il m’a dit « Viens voir la pièce à Zürich demain et je te présenterai mes acteurs et le Schiffbau ». J’ai tout annulé, j’y suis allée et j’ai passé une fin de journée avec lui. Il était adorable comme un grand-papa. Il m’a raconté sa vie actuelle et après avoir vu sa pièce, il m’a dit « je demande à mes acteurs d’être des instruments de musique, de faire sonner, de ne pas trop jouer, de juste dire ». J’ai trouvé ça très inspirant. C’est un peu ce que je demande à mes acteurices.

Et ton prochain projet ?

Un projet sur la famille, qui s’appellera « Déluge », au TPR. Je mélange les équipes belges et suisses, c’est joyeux. On commence à répéter en juin 2026, avec une résidence au Théâtre du Passage. On répète encore en novembre et décembre. Deux semaines à chaque fois, et on joue en mars-avril 2027, avec une tournée en Suisse et en Belgique.

 

Prochaines dates de tournée de « A l’affût » :

21, 22 mars 2026 au TPR à la Chaux-de-Fonds

25 mars au Théâtre Benno Besson à Yverdon-les-Bains

27 mars au Co2 de Bulle

1er avril au Reflet de Vevey

Après des études en sociologie et anthropologie, Delphine Horst se consacre exclusivement au théâtre. Comédienne, elle est aussi animatrice et coordinatrice de projets en lien avec le milieu carcéral, et tutrice pour le CAS Animation et Médiation théâtrales à “La Manufacture – Haute école des arts de la scène ».