L'Empire des signes
Ils sont là , œuvrant dans les angles morts pourtant grouillant de vie ; sur le plateau, suspendus dans les cintres, s’affairant dans les coulisses, les ateliers ou dans les loges. Doté.e.s de savoirs-faire uniques, ces magicien.ne.s de l’ombre mettent leurs compétences et leur créativité au service du spectacle, des acteur.ice.s et du public.
Sans eux, rien n’advient. Pourtant leur parole est rare. Cette méconnaissance des métiers fondamentaux du théâtre et du cinéma est une hérésie.
L’Empire des signes vous propose de basculer back-stage pour faire connaissance avec ces artisans, technicien.ne.s et concepteur.ice.s souvent anonymes qui officient pour que la forme rencontre le(s) sens.
Le témoignage d’un.e comédien.ne offrira un bref contre-point sur ces pratiques méconnues.
Toni Teixeira, créateur costumes
Telle Arachné, l’habile concepteur.ice de costumes de scène tisse sa toile au cœur de la création par l’interaction directe avec les différents corps de métiers du spectacle.
Interprètes, habilleur.euse.s, metteur.e.s en scène, chorégraphes, réalisateur.ice.s, éclairagistes, scénographes, maquilleur.euse.s-coiffeur.euse.s, régisseur.euse.s, toutes et tous doivent en découdre avec les tissus, tulle, satin, mousseline, fourrures, cuirs, velours ou flanelle qui habillent les artistes.
Le talent tentaculaire des costumier.ière.s s’étend du croquis préparatoire aux essayages dans l’intimité des loges, en passant par l’élaboration de l’architecture des corps et la réalisation de chacune des pièces. De fil en aiguille, les silhouettes se révèlent sous leurs doigts de fée.
Armé.e de sa 2ème peau, l’acteur.ice peut pleinement entrer dans la danse, sa partition de jeu ou son personnage.
Pour parler de ce métier titanesque, trop modestement reconnu, j’ai jeté mon dévolu sur Toni Teixeira. Mordu des drapés, fana des fronces, amoureux des matières, Toni pense illico en 3D et façonne ses costumes comme un sculpteur. Formé en Histoire de l’art, ce dessinateur averti assemble et patine formes et couleurs avec l’acuité d’un peintre. Je me sens des atomes crochus avec cette manière de combiner esthétique et pratique.
Notre dialogue nous mènera jusque dans le secret d’un projet personnel en cours d’élaboration, où beauté et sacré s’associent avec style. Et comme l’affirmait Madame Coco Chanel : « la mode se démode, le style jamais ». Il semblerait que l’élégant Toni en ait à revendre.
Les mots de Solange Schifferdecker offrent un contre-point d’actrice sur son lien au costume en général et à Toni Texeira en particulier.
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 Article signé Laure Hirsig

Toni Teixeira@Michael Gabriel

"Lupae" de Melissa Cascarino@Toni Teixeira
Comment définiriez-vous votre métier ?
Par le costume, j’identifie puis je construis un personnage en élaborant une esthétique cohérente. Mon métier consiste aussi à soutenir les comédien.ne.s et à comprendre les metteur.e.s en scène.
Êtes-vous très présent en répétition ? Lisez-vous le texte et vous documentez-vous en amont ?
Je me lance dans le travail le plus vierge possible afin de ne pas être parasité par ma propre imagination. Je me laisse rattraper plus tard par mon univers. L’étape qui ouvre le processus est ma rencontre avec les metteur.e.s en scène ou chorégraphes. Ils me parlent de leur vision du spectacle, de leur désir de transmission lié aux enjeux du texte. Ensuite, je regarde la distribution pour identifier les comédien.ne.s et avoir une 1ère sensation des silhouettes et des personnalités. Le texte vient enfin. Il me nourrit et m’apporte des informations que les porteur.euse.s de projet ne m’ont pas forcément transmises. Mon imaginaire entre en jeu à ce moment-là .
Durant la phase suivante, j’analyse les personnages, je cerne les contraintes inscrites dans le texte et les didascalies, puis je me lance dans les croquis. J’apprécie les mood-boards* que me transmettent certain.e.s metteur.e.s en scène. J’y perçois l’esthétique globale recherchée et évite ainsi de partir dans une direction autre que celle où ils souhaitent mener le spectacle.

"Lumen" de Jasmine Morand@Grégory Batardon
En quoi concevoir des costumes pour les arts vivants est spécifique ?
À l’intérieur même de ce champ, les contraintes sont différentes du théâtre, à la danse, du cinéma, au cirque. Les méthodes, les familles, la philosophie de travail diffèrent. Au théâtre, nous sommes ancrés dans l'intellect et pensons "concepts". Dans la danse, comme le corps a besoin d’espace, le costume fait partie du deal de départ et doit immédiatement intégrer les contraintes d’usage. Le cinéma pense image, sachant qu’elles seront ensuite coupées, cadrées, étalonnées.
Avez-vous travaillé dans tous ces domaines ?
Oui. J’ai débuté avec des courts et longs-métrages au cinéma, puis j’ai travaillé pour la publicité. Ensuite j’ai fait un peu de cirque, notamment pour des voltigeurs. Après quoi, j’ai commencé à œuvrer pour le théâtre qui représente une grosse partie de mon activité et dernièrement la danse est arrivée dans ma carrière
 Me former en couture m’a permis de découvrir qu’entre le tissu et moi, un truc se passe.Â
Vous êtes-vous formé dans une école ? Avec quelqu’un ? Sur le terrain ?
À la base, j’ai étudié l’Histoire de l’art. J’ai un master en Antiquité grecque. Par l’intermédiaire d’une amie, j’ai eu l’opportunité d’intégrer l’équipe costumes du film Le Petit Poucet réalisé par Olivier Dahan. J’ai donc commencé en faisant. J’ai été engagé pour mes talents de dessinateur mais je ne savais pas coudre un bouton. Les costumes du film étaient signés par le dessinateur de BD Loisel. Dans le casting figuraient des stars : Catherine Deneuve, Romane Boringer, Élodie Bouchez,… Cette expérience a été le déclic. Le costume m‘intéressait mais je voulais savoir de quoi je parlais. J’ai alors décidé de suivre une formation de costumier du spectacle. J’ai approfondi avec 2 ans de formation en couture.
Avez-vous aimé vous former en couture ?
Oui et non. Je n’avais aucune compétence technique en débutant. Heureusement, je suis un manuel. D’ailleurs en Histoire de l’art, la dimension pratique me manquait beaucoup. J’ai besoin de matière, de vie. Par contre, les machines à coudre et moi ne nous entendions pas du tout ! J’avais une sorte de rejet avec les ordinateurs et les machines en général. Cela m’a pris du temps de les apprivoiser. Pendant un an, j’ai entretenu un rapport conflictuel avec elles alors qu’il s’agit de partenaires avec lesquelles mener une sorte de danse. Mais tu finis par les aimer ces machines. Elles deviennent tes amies et tes alliées. Le champ technique de la couture est vaste et exige précision, rigueur et patience. Elle se divise en atelier "tailleur" pour les vêtements structurés ; vestes, manteaux, pantalons, majoritairement destinés à la confection homme près du corps et l’atelier "flou" dédié à la fabrication de pièces souples, comme les robes, principalement pour la confection femme.
Me former en couture m’a permis de découvrir qu’entre le tissu et moi, un truc se passe. Le théâtre m'attirait déjà beaucoup. J’ai suivi mes études d’Histoire de l’art à Nanterre et voyais tous les spectacles programmés aux Amandiers. J’y ai vécu d’intenses émotions en tant que spectateur.

Toni Teixeira@Michael Gabriel
 J’achète le tissu en fonction du dessin préparatoire mais ensuite, le tissu parle. Un dialogue se créé et j’ai l’impression que le tissu me guide pour m’amener à une autre forme que celle imaginée au départ.

"Infinity" robe en cuivre@Michael Gabriele
Arriveriez-vous à qualifier votre univers ? Quel est le style "Teixeira" ?
Les spectateur.ice.s et mes pairs disent reconnaître mon travail. Pendant longtemps, je ne comprenais pas pourquoi. J’avais l’impression de faire des contorsions, de toujours devoir castrer un bout de ma créativité profonde pour atteindre un résultat qui convienne au spectacle. Manifestement, une part de moi transparaît quand même dans mes réalisations puisque les autres les identifient. Comment ? Je l’ignore. Je réalise tout moi-même, quitte à me mettre en difficulté financière. Je pense qu’à travers cette couture maison, ma personnalité ressort.
Et dans votre investissement de temps, vous y retrouvez-vous ?
Non, ce mode opératoire est tellement chronophage qu’il n’est ni rentable, ni rationnel. Je produis le dessin du costume en pensant au personnage. J’achète le tissu en fonction du dessin mais ensuite, le tissu parle. Une fois que je l’ai en main, son poids, sa lumière, son mouvement, sa texture deviennent bavard.e.s. Quand je dispose le tissu sur le mannequin, un dialogue se créé et j’ai l’impression que le tissu me guide pour m’amener à une autre forme que celle imaginée au départ. Parfois, j’enlève l’étape du croquis mais cela reste un support utile pour communiquer avec les metteur.e.s en scène et leur faire comprendre où je prévois d’aller. Intérieurement, je sais que mon croquis va bouger parce que… le tissu, parce que… la matière. Mes collègues costumières me disent que je suis fou (rire). J’apprends grâce à mes échanges avec elles à réajuster progressivement mon implication de temps.
 En arrêtant l’Histoire de l’art pour me lancer dans le costume, j’ai pensé bifurquer vers un domaine qui n’aurait rien à voir. Or, mon parcours d’historien de l’art me sert tous les jours.
Où puisez-vous votre inspiration ?
La sculpture antique grecque me captive dans son rapport au corps, grâce aux drapés. Mon œil s’est forgé avec cette sensualité des drapés mouillés. Je travaille toujours en volume sur le mannequin. Je passe systématiquement par cette étape où je plie, déplie, replie. Les couleurs aussi m’inspirent car j’ai un regard pictural. Pour moi, tout est peinture. Durant mes études, j’allais au Louvre admirer les toiles de Delacroix, du Caravage, l’époque Renaissance. J’aime les clairs-obscurs, travailler les contrastes. Je réfléchis aussi en termes de lumière. En arrêtant l’Histoire de l’art pour me lancer dans le costume, j’ai pensé bifurquer vers un domaine qui n’aurait rien à voir. Or, mon parcours d’historien de l’art me sert tous les jours.
Par exemple, pour Lumen, spectacle de danse de Jasmine Morand, l’une des références était Pierre Soulages, l’enjeu consistant à travailler du noir, sur un plateau noir, dans un univers noir. Une contrainte que j’ai adorée car il fallait se poser des questions de peintre : travailler les textures, réfléchir comment tel noir réagirait aux lumières, comment laisser apparaître ou faire disparaître telle partie du corps, anticiper si un tissu doit glisser, ou au contraire accrocher, se demander pourquoi ce noir contient trop de brun et pas assez de bleu. La dynamique d’équipe générée par Jasmine nous encourageait à échanger avec Rainer Ludwig, le créateur lumière. Je venais avec des tissus et nous faisions des tests. Jasmine a pris ce temps-là avec nous, consciente de l’importance de créer une esthétique globale.

"Metalistic 2"@Michael Gabriele
 Nous sommes là pour rassurer, sublimer, faire en sorte que les comédien.ne.s se sentent belles, beaux et surtout en confiance dans leur personnage.
Les costumier.ère.s sont en contact direct avec les corps, leur histoire, leurs complexes, et partagent en loges des moments cruciaux de préparation, de trac. Comment gérez-vous cela ?
Nous devons nous montrer précautionneux.ses et délicat.e.s. Très vite, les comédien.ne.s. se mettent à nu devant nous, au sens propre comme au sens figuré. Nous sommes là pour les rassurer, les sublimer, faire en sorte qu’ils se sentent belles, beaux et surtout en confiance dans leur personnage. Il faut faire preuve de finesse et de sensibilité pour comprendre les complexes.
Le costume est un milieu très féminin et l’on fantasme beaucoup sur ma position d’homme dans le sérail. « Tu dois collectionner les aventures ». Pas du tout ! Précisément parce que je suis un homme, je m’interdis tout geste, regard ou ambiguïté. Je suis tellement barricadé à l’intérieur que ma sphère intime est impénétrable. Cela me permet de pouvoir toucher les corps, de faire les essayages, d’ajuster les costumes avec naturel et fraîcheur, sans qu’il n’y ait aucun malaise. J’ai adopté ce principe dès le départ. J’ai compris à quel point le costume touchait à l’intime.
Vous arrive-t-il de vous entendre mais de ne pas converger artistiquement avec les porteur.euse.s de projet qui vous engagent ?
Oui. Le processus créatif est particulier. Une base commune est formulée dans le projet, le synopsis, le scenario. Arrive ensuite une équipe, constituée d’individus. Chacun.e apporte quelque chose de nouveau. Une forme chorale commence à se construire, mais elle échappe un peu à tout le monde et finit par exister par elle-même. La direction prise ne te correspond plus forcément mais tu dois quand même suivre cette évolution logique. Que le résultat final ne te plaise pas ou ne te touche pas, cela arrive bien sûr, ce qui n’exclut pas le plaisir de contribuer au spectacle.
Dans mon parcours, il y a aussi des personnes avec lesquelles j’ai envie de travailler ad vitam aeternam. La chorégraphe Jasmine Morand est le bon exemple de collaboration que j’essaie de chérir parce que son univers me passionne et j’aime sa manière de travailler. Elle m’a laissé la place de m’exprimer. Une synergie s’est trouvée au sein de l’équipe donc le travail choral a fonctionné de manière fluide. C’est idéal.
 Je n’aime pas la mode dans ce qu’elle nous transmet d’appartenance de classes, de superficialité, de surconsommation.Â
Votre pratique influence-t-elle votre style vestimentaire ?
Pas vraiment. J’ai un rapport assez distancié à ma tenue. Lorsque je reçois une remarque du genre : « toi, t’as du style », cela me fait sourire car ce n’est pas du tout étudié. Déjà ado, je m’habillais sans me soucier des tendances. Je n’aime pas la mode dans ce qu’elle nous transmet d’appartenance de classes, de superficialité, de surconsommation. Je déteste aller en boutique m’acheter des fringues, (un comble pour un costumier !) alors je choisis mes vêtements parce que je suis bien obligé de m’habiller. Je connais des costumières qui portent ce qu’elles créent. Moi, je ne me suis jamais fait de fringues. "L’autre" est un moteur essentiel dans mon impulsion créatrice. Je chercherais plutôt à ce que l’on ne m’identifie pas… sans y parvenir je pense !
Êtes-vous lié à l’association des costumières qui défend la profession ?
Son engagement est remarquable. Je m’y suis intéressé mais comme je suis quelqu’un de solitaire et très indépendant, je ne m’y suis pas personnellement impliqué. Au sein de l’association, Veronica Segovia et d’autres s’impliquent beaucoup sur ces questions-là .
Poursuivons avec une note positive : quel est le plaisir ultime de votre profession ?
Lorsque je vois pour la 1ère fois le costume en mouvement et en lumière au plateau avec le décor et le son. Cette 1ère rencontre totale, j’avoue, me donne des frissons et me procure une sensation de bonheur profond.
Vous avez précédemment dit avoir un caractère assez solitaire, avez-vous déjà pensé à développer votre propre collection ou un projet personnel parallèle ?Â
(rires) J’essaye en effet de créer une ligne. J’attaque la phase de développement de prototypes pour une collection printemps-été 2025. Je suis actuellement une formation en création d’entreprise dans ce but. J’apprends à faire un business plan à élaborer une stratégie de financement.

La comédienne Solange Schifferdecker en essayage costume pour "Les Bacchantes", mise en scène de Gabriel Alvarez@Toni Teixeira
S’agit-il d’une ligne de vêtements, d’une marque. Pouvez-vous en parler ?
(temps de réflexion). Je te raconte le processus. Mon papa est décédé en janvier 2024. Le 1er février, avaient lieu ses funérailles au Portugal. L’image de la tombe fleurie m’a… dévasté et fasciné en même temps. Cette image de fleurs me hante. Je ne l’oublierai jamais et je ne veux pas que le temps l’efface. Malheureusement la mémoire, elle, s’efface.
Le lendemain de l’enterrement, je suis retourné au cimetière avec ma mère et mes frères. Il y avait du soleil, il faisait chaud. Toutes les fleurs avaient été entassées la veille dans leur emballage. J’ai vu la buée sur le plastique et me suis dit : « les fleurs vont crever, ça ne va pas du tout ! ». J’ai défait tous les bouquets en pleurant beaucoup. J’ai mis les fleurs dans l’eau et les ai ré-agencées. J’ai composé la tombe en me remémorant à quel point mon père aimait les fleurs. Il m’a transmis sa passion. Elle nous unissait lui et moi. J’ai pris une photo de la composition. Plus jamais cette tombe ne sera fleurie comme ça. Cette dernière explosion de vie et de couleurs est tellement belle. Nous serions plusieurs à vouloir conserver cette image.
L’idée vient de là . J’ai décidé d’imprimer cette photo – qui n’a rien de morbide - sur un foulard que j’offrirai à ma famille et aux ami.e.s présent.e.s ce jour-là . Ce motif aura un sens particulier pour les personnes qui le portent, que seules elles connaissent. Je lie une image unique à une mémoire particulière. J’ai beaucoup réfléchi à ce que la mémoire conserve d’un souvenir. La vision précise se brouille mais reste une sensation de lumière, des couleurs, une atmosphère, des sons. Mon objectif est de créer une ligne entière de vêtements auxquels j’intègre la mémoire de l’individu et accompagne ainsi nos désirs de transmission. J’insuffle de l’être dans le vêtement et contrecarre ainsi l’industrie matérialiste de la mode que je n’aime pas vraiment. Je ne me serais pas senti au bon endroit dans le stylisme de luxe mais j’ai autre chose à y faire. L’élan vient du décès de mon papa, d’une émotion forte et profonde. En traversant ce deuil, j’ai pensé à toutes les familles qui traversent cette étape difficile, mais aussi les épisodes heureux de la vie, qui font que l’on est qui l’on est.
*mood-board : ensemble d’images d’inspiration pour orienter la dimension visuelle d’un projet.

Contre-point – Solange Schifferdecker, comédienneÂ
Qu’est-ce qui vous a marquée professionnellement chez Toni Teixeira ?
Une immense exigence, que l’on perçoit dans ses costumes. Il travaille jusqu’à obtenir ce qu’il cherche. Je le connais depuis de nombreuses années. Nous nous sommes rencontrés sur les spectacles de Gabriel Alvarez, puis je l’ai engagé sur le 1er projet de ma compagnie comme scénographe et costumier. Je lui avais donné carte blanche car je fais confiance à son regard et à ses idées. À 15 jours de la Première, il a jugé que sa 1ère proposition de costumes n’allait pas. Il a racheté du tissu et a tout refait pour arriver avec une proposition qui, en effet, convenait mieux au style du spectacle. Sa grande sensibilité lui permet de comprendre de quoi on parle et ce qui va servir le spectacle.
Comme qualifier ce que vous percevez de son univers ? C’est quoi, le "style" Teixeira ?
Il adore détourner la matière, d’où l’originalité de ses costumes. Son travail regorge de bonnes surprises. Il a réalisé les robes de L’Assemblée des oiseaux, mise en scène par Gabriel Alvarez. Chacune était une petite œuvre d’art. Sans jamais illustrer, il a su rappeler les qualités de chaque oiseau. Toni investit son imaginaire et sa créativité non seulement pour servir le spectacle mais aussi pour lui donner une couleur de plus. Comme il est aussi scénographe, il pose un vrai regard sur l’espace, il se questionne sur la manière dont le costume va bouger, comment il va se mettre en lien avec les autres costumes, avec le décor. Pour moi, c’est le signe d’un travail très entier.
En tant que comédienne, quel rapport entretenez-vous aux costumes ?Â
Je suis une comédienne qui part du corps pour arriver à la parole. J’aime sentir le costume changer ma façon de bouger, modifier - selon la répartition de son poids - mon lien au sol. Une chaussure plate, compensée ou à talons change elle aussi toute la posture du corps et nourrit le personnage. Le costume est un partenaire de jeu essentiel.
Toni a réalisé les costumes de Une nuit de folie ordinaire, spectacle inspiré des Bacchantes à Gabriel Alvarez. Je portais une panosse en guise de chapeau et un très long manteau blanc cassé, asymétrique, sophistiqué dans sa découpe mais taillé dans un coton brut (voir photo). Il traînait derrière moi, encombrant l’espace ; ce qui a apporté énormément de jeu. Lorsqu’un.e comédien.ne marchait dessus, c’était comme s’il ou elle me marchait dessus. Je réagissais très fort dans le personnage. Ce costume est devenu une partie de moi. La créativité d’un costumier comme Toni nous offre un précieux moteur de jeu.
Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.