Stéphane Rentznik, mène l’oxymore à la baguette
Ubiquité (acte IV) L’ubiquité est ce don qu’active tout interprète qui procède par traduction simultanée de la matière-source pour composer en direct sa second life. Par définition, l’acteur.ice use de sa capacité au double-je(u). Je suis ici et là en même temps. Je me cogne contre la réalité et la fiction dans un même élan. Je me diffracte pour déréaliser, critiquer ou montrer notre monde avec une densité augmentée. Je-suis-partout.
Ce nouveau feuilleton d’entretiens interroge les différentes formes d’ubiquités qu’opèrent femmes et hommes de théâtre en attaquant le plateau - et la vie - sous plusieurs angles simultanément.
L’ubiquité de Stéphane Rentznik se manifeste par sa surprenante capacité à faire coexister les contraires. Gueule d’ange abonné aux rôles de psychopathes, il trompe par une douceur sous laquelle sommeille une féroce bête de scène.
Maniant le verbe et la plume, la baguette et la trompette, il illumine son côté dark de musique acoustique, de sons électroniques et de saillies poétiques. Il rêve de création rimbaldienne, en hommage à l’auteur d’une célèbre formule où l’ubiquité ne fait aucune ambiguïté. Rentznik de Rimbaud pourrait balbutier « je veux être poète (…) Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mots. Je est un autre ».
Rencontre en toute discrétion et humilité avec un acteur touche-à-tout.
Article signé Laure Hirsig

© Stéphane Rentznik©Vincent Hofer
Où est l’enfant qui sommeille en vous ? Vous accompagne-t-il encore aujourd’hui?
Oui. À tel point que, lorsque je ne peux plus l’emmener avec moi, quand manque cette place pour la « folie » et la bienveillance, mon intérêt s’évapore. Le maintien de ce lien m’aide à définir mes priorités. Récemment, j’ai renoncé à reprendre la direction d’un théâtre dans lequel je me suis longtemps impliqué, notamment parce que la part d’enfance s’y était peu à peu amenuisée. Il serait trop simpliste de dire que c’est l’unique raison qui m’a poussé à faire ce choix, mais disons qu’elle s’est révélée déterminante. Pour pouvoir raconter et se raconter il faut laisser une porte ouverte sur l’endroit d’où l’on vient, sur cette enfance qui nous a construits, alors je ne lâche pas le petit garçon que j’étais, et le garde à portée de main.
« Pour pouvoir raconter et se raconter il faut laisser une porte ouverte sur l’endroit d’où l’on vient, sur cette enfance qui nous a construits. »
En tant qu’acteur, comment être deux en même temps ? Soi-même et son rôle ?
Il existe une vraie dualité. Comme j’ai toujours été "bon élève", soucieux de faire bien, parfois trop, j’ai longtemps pensé qu’un rôle se construisait en superposant de petites couches comme on revêt des habits. Or, plus j’avance, plus la simplicité et la sincérité de chaque instant me semblent essentielles. C’est là que je place ma recherche actuelle pour aborder les rôles. Mais atteindre cette simplicité et cette sincérité suppose une bonne capacité au lâcher prise ; état que je n’atteins pas en claquant des doigts. Je suis toujours en chemin mais j’essaie de rester au plus proche de moi, à chaque mot, et de gommer tout ce qui sonne surfait. Je commence à peine à oser prendre du temps dans le jeu, à intégrer des respirations que je n’osais pas prendre avant. Avoir fait beaucoup de musique m’aide à avoir la conscience du rythme. Mon penchant pour la poésie nourrit également le comédien que je suis. Même lorsque l’on joue un « gros con », il est possible d’insuffler de la poésie. J’aime associer ces antagonismes. J’aime aussi chercher hors de moi des éléments que j’amène ensuite à moi. J’éprouve beaucoup d’excitation à construire mes rôles à partir d’éléments qui surgissent de mon esprit bien sûr, mais qui ne me ressemblent pas nécessairement. J’aborde aussi mes personnages physiquement, par une posture, une manière de marcher et de bouger, différentes de moi.
Lorsque je travaille un rôle, je me questionne systématiquement sur ce qui reste au spectateur. Est-ce le rôle, le texte ou le comédien que l’on doit voir en premier ? Personnellement, j’essaie d’être respectueux de l’écriture en me profilant comme un passeur de sens. Dans ce sens, je ne fusionne pas avec mon rôle et ne me confonds pas avec le personnage. Mon objectif principal consiste à servir un texte et un sujet. Ce défi rend mon métier excitant. Suivant les rôles, je déplace mes curseurs d’interprétation pour arriver à mes fins. Certains textes offrent une palette inouïe d’émotions. Dans ce cas : c’est caviar ! Le plus difficile sont les petits rôles. En peu de mots, avec peu de présence, tu dois exprimer beaucoup. Pour donner de la profondeur aux personnages secondaires, il faut être malin.
Quand le théâtre est-il entré dans votre vie ?
C’est en m’aventurant dans les cours de l’option théâtre mis en place par l’école que j’ai réalisé à quel point je me sentais bien sur scène. J’ai donc continué à suivre cette option durant ma scolarité à Pully. Ensuite, j’ai fait une maturité professionnelle d’électronique à l’École des métiers. Là-bas, j’ai intégré le groupe d’impro dont la coach, Chantal Bianchi, membre éminente des ArTpenteurs, m’a un jour dit : « tu sais Stéphane, être comédien, cela peut aussi devenir un métier ». Dans ma tête, sa phrase a fait tilt ! J’ai lâché les calculs électroniques pour songer sérieusement au théâtre. J’ai pu intégrer la classe préparatoire de la SPAD* et… c’était parti. Le théâtre n’était pas un rêve d’enfant ; il est entré dans ma vie en le faisant.

"Malade d'avoir laissé passer l'amour" avec le collectif Dantor's Conspiracy©Bartek Sozanski
« Lorsque je travaille un rôle, je me questionne systématiquement sur ce qui reste au spectateur. Est-ce le rôle, le texte ou le comédien que l’on doit voir en premier ? »

Ritual Boogie au PRT L'Usine en 2022©J.Apothéloz
Devant la caméra, activez-vous des choses différentes ou vous sentez-vous le même que sur un plateau de théâtre ?
J’ai fait un peu de cinéma, notamment avec Lionel Baier, et j’en conserve un excellent souvenir. Il n’exigeait pas de savoir le texte au cordeau et laissait vraiment la place à l’acteur dans les scènes. J’ai adoré travailler avec lui.
Peut-être suis-je un peu trop théâtral parfois face caméra, comme si je voulais tout raconter. Du coup, je suis souvent mauvais aux castings. J’en fais toujours trop alors que je pourrais me contenter d’être moi… Je commence tout juste à avoir la maturité nécessaire pour passer des castings plus calmes et saisir ce que la caméra permet de spécifique par rapport au théâtre. Les bons acteurs de cinéma semblent à leur juste place, comme s’ils étaient très au clair avec eux-mêmes. D’eux émanent quelque chose qui inspire déjà presque un personnage. C’est l’une des différences que je perçois avec un comédien de théâtre.

"Jack l'éventreur"©Philippe Pache
Que provoque en vous le dédoublement de soi par l’image cinéma ou télévisuelle ?
Cette question me permet de réaliser que ce n’est pas l’image qui me pose problème, mais ma voix. J’ai parfois du mal avec mon parler. Par contre, je me regarde plutôt avec bienveillance quand je m’estime satisfait de la justesse d’une scène. Accepter de se regarder permet aussi d’apprendre et d’évoluer par rapport à ce qui a été fait, alors j’essaie de ne pas me montrer trop sévère.
Dans Prénom : Mathieu, une série de Lionel Baier sortie en 2017, j’ai joué le rôle du sadique de Romont : un rôle muet ! Après avoir tourné une scène, je ne pouvais pas me dire : « mmm, cela me semble assez juste la manière dont j’ai exprimé les sentiments du personnages ». Je me demandais ce qui allait rester à l’image, au-delà des mots. C’était déstabilisant mais, quelle expérience passionnante de devoir gérer ce vide de la parole. Lorsque j’ai pu voir le résultat, j’étais content de certaines scènes. D’autres sont plus difficiles pour moi. Le personnage était évidemment très éloigné de moi mais étant inspiré d’une personne réelle, j’ai eu accès à de nombreux documents qui m’ont renseigné sur la personnalité de ce psychopathe. J’ai aussi visionné des interviews de grands malades mentaux et de serial killers, sur l’enfance desquels planent systématiquement des zones d’ombre et de graves déficiences éducatives ou affectives. Je me suis demandé si le sadique de Romont ressentait du plaisir à commettre des meurtres aussi atroces. En m’immergeant dans la psychologie de ce type, j’ai compris qu’il n’éprouvait sans doute pas de plaisir à tuer, mais plutôt de l’excitation à prendre le pouvoir sur l’autre. Pour ce rôle particulier, j’ai essayé d’être au plus juste sans pouvoir approcher la psychologie réelle de l’homme, tant il est perturbé. J’ai construi avec ce que je savais et sentais, sans les mots.
À propos de mots, Derrière les maux est un spectacle vous avez écrit, mis en scène et joué en mai dernier, preuve d’une forte capacité d’ubiquité. Comment l’avez-vous vécue ?
J’ai fait une école d’acteur et c’est clairement le jeu qui me botte ! Pourtant, j’ai du mal à rester focalisé exclusivement sur le monde du théâtre. Assez vite dans ma carrière, j’ai ressenti le besoin de tracer un chemin qui me ressemble. La musique a toujours fait partie de ma vie, avant même que le théâtre n’y entre. Je suis batteur dans des groupes de rock, de hard core ou de blues. J’aime la musique sur scène et j’aime traiter la dimension rythmique des textes, trouver des respirations nouvelles qui font résonner les mots.
Côté écriture, j’avais des projets inaboutis plein les tiroirs. Juste avant le covid, j’ai suivi des ateliers ouverts à La Maison du Récit avec Katia Delay qui m’ont concrètement remis le pied à l’étrier. Puis, pendant le covid, j’ai eu la chance de recevoir une Bourse de recherche et de développement artistique. Elle m’a permis de développer une thématique précise et de mener mon 1er projet d’écriture un peu costaud. J’ai mêlé mon exploration des thèmes de la réussite et de l’échec avec des éléments autobiographiques. De fil en aiguille, j’ai construit un personnage qui aurait pu être moi, mais en déplaçant le curseur vers le drame. Chaque fois que quelque chose dysfonctionne dans sa vie, il en ressort avec des séquelles physiques, pas uniquement des blessures morales ou psychologiques. J’aboutis à une forme de monologue qui mêle aux images poétiques des portions de récit plus réalistes. J’ai eu peur que l’univers soit trop personnel, trop sombre, qu’il manque d’universalité mais les retours du public m’ont rassuré. Mon écriture est simple, imagée, métaphorique.
Par souci d’économie, j’ai opté pour une scénographie simple : douze sacs de boxe suspendus. Les lumières créées par Tiago Branquino permettent d’en moduler les volumes. Il a fait un travail magnifique. Lorsque tous les sacs de boxe sont mis en mouvement, naît une sensation de vertige que je n’avais pas imaginée au départ.
Je me suis entouré d’une équipe de gens talentueux : le danseur de flamenco Antonio Perujo, l’ingénieur-son Jonathan Simarro et le pianiste Julien Boss. Chacun a amené une matière qui a dépassé mes attentes. Tout se construit en live. Nous fonctionnons comme un quatuor. L’alchimie se trouve facilement quand tu laisses assez de place pour que la créativité de chacun puisse s’exprimer.
Comme dans tout premier projet, il y a sans doute trop de choses dans ce spectacle. Si je le reprends un jour, j’élaguerais pour aller plus directement à l’essentiel. C’est l’un des écueils de l’ubiquité. Faire certains choix quand tu es à la fois dedans et dehors n’est pas évident. Conscient que j’allais être au four et au moulin, j’ai préparé mon spectacle comme un storyboard** afin de pouvoir transmettre mes idées à l’équipe.
Les moments oniriques que j’avais en tête furent les plus délicats à communiquer. Les apparitions du danseur de flamenco à mes côtés ouvrent cette dimension. Deux univers cohabitent et j’avais besoin de cette dualité sur scène. Pour moi, le flamenco véhicule une beauté, une fierté en adéquation avec le ton recherché pour ce spectacle. Sachant avec qui j’allais travailler, j’ai pu être précis dans l’écriture, la mise en scène, le jeu, la musique, mais je suis un touche-à-tout qui commence tout juste à se sentir légitime.

"Derrière les maux"©PhilippePache
« Faire certains choix quand tu es à la fois dedans et dehors n’est pas évident. C’est l’un des écueils de l’ubiquité. »
J’ai la sensation que l’adjectif clair-obscur s’applique bien à votre univers. Lumière et ombre vont-elles de pair ?
Oui, les contradictions sont importantes pour moi. Dans Derrière les maux, il y a de la lumière et du glauque. Le personnage descend loin dans les ténèbres. Quand la parole ne suffit plus, que reste-t-il ? Qu’est-ce qui succède au cri ? Il se passe tellement de choses dans les silences de texte. Antonio, le danseur de flamenco, représente la dimension imaginaire. Il créé une respiration sans mots pour le spectateur et prend en charge la part d’ombre avec lumière. J’aime voir l’imaginaire au théâtre et au cinéma. La musique, le son, la voix traitée au micro, tout ce qui peut érafler le réalisme m’excite toujours beaucoup. Grâce à mes études d’électronicien, je m’intéresse aussi à la partie technique qui peut elle aussi nourrir le traitement poétique dans son obscurité comme dans son éclat.
Quelle forme d’ubiquité que vous n’avez pas expérimentée souhaiteriez-vous explorer ?
J’adorerais travailler en binôme avec un ou une chorégraphe pour monter un spectacle avec peu de mots, beaucoup de musique, dans un décor immense. Une scénographie barge pour raconter quoi ? Je ne sais pas encore... mais une espèce de machine fantasmagorique dingue. Pour cela, il faudrait un très grand plateau. Mon fantasme absolu étant de faire tomber des "trucs" des cintres et de produire des évènements scéniques forts, cela ne fonctionne pas dans une salle où le grill culmine à 3 mètres (rire).
Plus concrètement, je rêve de monter un spectacle sur Arthur Rimbaud ; un grand imaginarium autour de sa vie convoquant quelques figures centrales. Cela s’apparenterait à une traversée onirique en bateau, complètement perchée, intégrant danse, musique, son. Ce n’est pas sa biographie qui m’attire mais la période-charnière où il commence à écrire de la poésie ainsi que celle où il s’exile pour devenir marchand dans le désert, vers la fin de sa courte vie. Rimbaud est immense. Il s’agit donc de débusquer les bons poèmes, d’articuler les bonnes résonnances entre les textes. Je lis, je relis et au final il ne restera peut-être que peu de mots. Ce projet m’excite dans la continuité sensorielle de Derrière les maux. Et là, je serais servi par un auteur au langage magnifique !
Enfin, j’aimerais reprendre le travail en collectif comme j’ai pu l’expérimenter avec Matteo Zimmerman et Julie Cloux pour le Dantor's Conspiracy. Cela m’intéresserait aussi d’être associé à un collectif de gens plus jeunes que moi. Je vois des choses géniales émerger des nouvelles générations ; une manière différente de construire, plus fraîche. Bref, j’ouvre de nouvelles petites fenêtres et croise les doigts pour que cela prenne car l’envie est là.
Et puis, je souhaite continuer à explorer la musique. Depuis quelques années, je pratique la trompette. Je me suis fixé une deadline : dans 10 ans, je ferai un concert de trompette au Cully Jazz Festival ! C’est beau de rêver.
*SPAD : Section Professionnelle d’Art Dramatique de Lausanne.
** storyboard : série de croquis réalisés avant un tournage pour visualiser les plans d'une séquence cinématographique.
Article signé Laure Hirsig
Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.