Ubiquité (acte III)

L’ubiquité est ce don qu’active tout interprète qui procède par traduction simultanée de la matière-source pour composer en direct sa second life. Par définition, l’acteur.ice use de sa capacité au double-je(u). Je suis ici et là en même temps. Je me cogne contre la réalité et la fiction dans un même élan. Je me diffracte pour déréaliser, critiquer ou montrer notre monde avec une densité augmentée. Je-suis-partout.

Ce nouveau feuilleton d’entretiens interroge les différentes formes d’ubiquités qu’opèrent femmes et hommes de théâtre en attaquant le plateau - et la vie - sous plusieurs angles simultanément.

Article signé Laure Hirsig

© Olivier Allard

Anna Pieri Zuercher, notre Marianne sans caprices

Peut-être parce qu’elle n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour que ça dégomme, Anna Pieri Zuercher détone. Elle apporte sa touche de contemporain au classique et de distinction à l’underground. Fuyant autant les coquetteries que le non-jeu, elle cherche pour chaque rôle sa juste nuance.

Bosseuse acharnée - marathonienne à ses heures -, elle court barouder plus loin dès que ça s’encroûte. Si la Suisse avait sa Marianne*, ce serait elle. Moins pour sa subtile interprétation de la tiraillée de Musset dans la version des Caprices par Jean Liermier, que parce qu’elle cristallise parfaitement la dimension composite de l’identité helvétique et une certaine idée de l’émancipation. La Romande maîtrise le Schwitzer Dütsch et le Ticinese. Langues bien pendues, elle traverse sans vergogne la Röstigraben devenue peau de chagrin sous ses baskets.

Avec un tel potentiel d’ubiquité inscrit dans son hyper-activité, son parcours professionnel et son patrimoine familial, Anna n’a pas fini de surprendre là où on ne l’attendait pas... encore.    

 

* Icone de la liberté, Marianne représente la République française et ses valeurs.

Où est l’enfant qui sommeille en vous ? Vous accompagne-t-elle encore aujourd’hui?

Oui. Ce qui me semblait naturel enfant a cessé de l’être avec le temps mais j’essaie de le reconquérir. Je suis Biennoise, de la partie romande. À la maison, nous parlions français mais certains de mes cousins parlaient italien, d’autres suisse allemand et je ne me demandais pas pourquoi, ni pourquoi mon père avait un accent. Mon père est Suisse allemand mais il m’a toujours parlé en français. Il porte un nom typiquement italien « Pieri » car ses ancêtres étaient des tailleurs de pierre venus en Suisse pour restaurer les églises. Ma mère vient d’une famille italienne arrivée au Tessin pendant la 2ème guerre mondiale. Une partie de sa famille vivait déjà en Suisse où ils s’étaient réfugiés en tant que Protestants. Bien que sa langue maternelle soit l’italien, ma mère porte donc un nom typiquement français ; Comte. Pour moi, tous ces mélanges étaient naturels. C’était une famille… Ma famille. Et moi, je continue à brouiller les pistes en épousant un Tessinois qui s’appelle… Zuercher ! Ses ancêtres sont de purs Zürichois mais établis au Tessin depuis la 7ème génération, donc tous italophones.

J’aimerais être considérée à la maison partout dans mon pays. Je veux appartenir à la Suisse romande, au Tessin et à la Suisse allemande. En grandissant, j’ai souvent entendu « toi, tu n’as pas de racines ». Pas considérée comme une suisse allemande, ni comme une italophone, on me considérait comme une Romande, mais avec un drôle d’accent biennois.

Je conserve l’espoir que les actes contribuent à changer les mentalités. Je suis Romande certes, mais je considère la Suisse comme un pays où il est possible de faire des choses ensemble. Les pièces de théâtre romandes devraient s’exporter en Suisse allemande avec des sous-titres et inversement. Il devrait y avoir des acteurs Suisses allemands qui parlent français dans les distributions romandes et inversement. Il n’y a pas de barrières réelles ; la Röstigraben n’existe pas. Zurich est mon pays, Oberwald aussi, un pays où nous sommes tous très différents, quelle richesse !

Alors oui, bouger pour me sentir à la maison partout en Suisse est un cheval de bataille que j’ai enfourché dans l’enfance. Je prône le vivre ensemble avec nos différences. Assumer nos accents, parler quatre différentes langues, développer des mentalités contrastées n’empêche pas d’appartenir à un même pays, d’avoir un même cœur. J’aimerais que ce sentiment d’unité soit aussi naturel que cela l’était au sein de ma famille lorsque j’étais enfant.

Anna Pieri Zuercher et Brigitte Rosset©Stan of Persia

« Bouger pour me sentir à la maison partout en Suisse est un cheval de bataille que j’ai enfourché dans l’enfance. »

Devant la caméra, activez-vous des choses différentes ou vous sentez-vous la même que sur un plateau de théâtre ?

Un acteur de théâtre doit apprendre à être devant une caméra. Ce n’est pas le même métier, même si un acteur peut savoir faire les deux. Tout est différent. Tu ne montres pas les mêmes choses, tu ne bouges pas de la même manière. Au cinéma, tu dois toujours adapter ton jeu aux différents plans (larges ou serrés), mais en général le jeu est plus petit. La caméra peut par exemple prendre des plans serrés et cadrer uniquement ton visage. Même si tout le reste du corps existe, tu dois exprimer ton jeu avec ce qui est visible à l’écran - donc ton visage - ce qu’au théâtre tu exprimes avec le corps entier, jusqu’au bout des doigts, des pieds. Le théâtre permet d’amplifier.

Au cinéma, tu peux faire vibrer ce que tu caches, ce que tu ne montres pas. Tu montres tout petit, et pourtant cela existe. Tu es juste là. Au théâtre, l’onde doit être plus ample. Il faut envoyer plus loin, donc tu poses ta voix différemment.

Au cinéma, l’équipe autour de toi est ton public. Tu joues pour le caméraman, le réalisateur, l’électro, le machino, toute cette équipe qui bouge avec toi. C’est un public acquis, une "famille". Au théâtre, tu joues face à un public direct qui n’est pas acquis et mixe une multitude de personnalités. J’aime trouver le chemin pour rassembler les gens. « Je vais les réunir dans mon cœur », voilà ce que je me lance comme challenge.  

Au cinéma comme au théâtre, j’aime les accidents. Oublier son texte, être prise d’un fou rire, rater une chorégraphie d’épée dans une pièce historique, encaisser la sortie d’un spectateur, gérer l’absence ou au contraire la sur-réactivité d’une salle. L’inattendu : c’est le vrai vivant ! Le paradoxe théâtral consistant à créer quelque chose qui semble vivant sans l’être vraiment puisque l’équipe a préalablement construit et répété chaque moment. Le vrai vivant va entrer dans le semblant de vivant. Et quand le vrai vivant nous percute sur scène, il faut très vite choisir de le prendre en compte ou pas.

Au théâtre, dès que tu entres sur le plateau tu es maître de ton travail du début à la fin. Tu es responsable de tout. Au cinéma, tu fais tes scènes, puis quelqu’un va les couper, les monter. Lorsque tu vois le film ou la série, cela fait longtemps que ton travail est fini. Tu es déjà ailleurs.

« Les spectacles romands devraient s’exporter en Suisse allemande avec des sous-titres et inversement. Il devrait y avoir des acteurs Suisses allemands qui parlent français dans les distributions romandes et inversement. »

Votre vocation théâtrale date-t-elle aussi de l’enfance ?

Non. Le théâtre est entré plus tard dans ma vie. De ma famille, j’ai hérité un lien puissant à la musique car ma grand-mère était pianiste à Milan. Elle travaillait aussi à la radio en tant que bruiteuse. Elle a dû interrompre sa carrière à cause de la guerre. Inconsciemment, il fallait que quelqu’un reprenne. À qui allait la chaussure de Cendrillon ? Qui allait reprendre le flambeau ? Tous les enfants de la famille sont passés par la case piano mais tous ont arrêté. J’ai continué car j’avais, semble-t-il, de bonnes aptitudes musicales. Ma prof m’a encouragée à entrer au Conservatoire professionnel de Bienne.

J’avais 23 ans lorsque j’ai terminé le Conservatoire de musique. De 23 à 24 ans, j’ai fait beaucoup de pièces de théâtre musical* avec un ensemble, et j’ai enseigné le piano mais la transmission n’était vraiment pas ma vocation. J’avais envie de théâtre. J’ai échoué au concours d’entrée de l’ÉSAD** à Strasbourg auquel je m’étais présentée presque sans aucune préparation. Contre toute-attente, j’ai été prise au Conservatoire d’art dramatique de Genève. Anne-Marie Delbart m’avait laissé les clés pour que je puisse répéter mon parcours libre avec un copain pianiste le soir précédent l’examen.

©photographie du film Pietro Zuercher

En tant qu’actrice, comment être deux en même temps ? Soi-même et son rôle ?

Un personnage est un être humain, comme moi. Cet être humain a une problématique, des conflits qu’il cache, d’autres qu’il montre. Il évolue dans un univers classique ou contemporain. Il vient d’un endroit A et va dans un endroit B, avec un but affiché ou masqué. Cet être humain qui est comme moi, est donc un peu moi, mais je suis plus intelligente que mon personnage parce que je comprends et sais ce qu’il ne comprend pas. Je sais, elle ne sait pas. Tu dois avoir compris tout ce qu’il se passe pour ensuite être totalement dans le jeu et pouvoir lâcher la tête. Je sais à quoi mon personnage est confronté, du coup je suis plus loin que lui et vais simplement réagir aux problématiques qu’il rencontre. Personnellement, je ne travaille pas sur l’émotion. Ce sont les conflits et les forces qui traversent le rôle, qui provoquent ou non de l’émotion, mais je ne la fabrique pas.

À l’instant précis du jeu, il faut être alerte. Je sais ce qu’il va se passer puisque je viens du futur. Je peux donc autant m’inscrire dans les petits que les grands cercles d’attention. Souvent, je perçois ce que font le caméraman et le perchman pendant que je joue. Je suis avec tout le monde. Mon corps sent au-delà de ses limites physiques. Je suis partout en même temps. Voilà le plaisir de l’ubiquité totale : être en état d’hyper concentration mais ouverte aux surprises du présent. Mais pour atteindre cette omniprésence, il faut être préparée. Je passe beaucoup de temps à analyser la dramaturgie du personnage.

Quand je prépare un film, je m’entretiens très vite avec les réalisateurs ou scénaristes. J’analyse chaque scène puis recoupe les discussions pour être sûre d’avoir compris ce que l’on attend de moi et cerner s’il me manque des éléments. J’adore les imprévus et les accidents mais j’estime qu’ils ne peuvent advenir que si tu es très préparée. Le réalisateur va de toutes façons te dire autre chose que ce que tu as imaginé seule mais tu peux t’adapter, précisément parce que tu es prête. J’amène une partie de moi dans mon travail dans le sens où je me considère comme un instrument qui va résonner. Si tu vois trois actrices jouer une même scène, tu assisteras à trois versions différentes. Pourquoi ? Peut-être nous sommes nous préparées de la même manière, sans doute avons-nous reçu les mêmes indications mais notre instrument réagit et vibre différemment.

tournage série _Tatort_©Sava Hlavacek

Jouez-vous de la même façon en français et en suisse allemand ?

Non car mon espace de liberté ne se vaut pas dans les deux langues. Cela peut paraître bizarre mais en allemand, j’ai la sensation de jouir d’une plus grande liberté car je maîtrise moins la langue. En français, je vais me pencher sur chaque détail. En réalité, je suis évidemment plus libre en français puisque je maîtrise la langue. Ma sensation et la réalité ne convergent pas.

Par contre, j’improvise plus facilement en français et j’adore ça ! En allemand, j’ai parfois peur de ne pas trouver les mots ou de faire des fautes de grammaire.

Comme mon niveau de langue est supérieur en italien qu’en allemand, je n’ai pas vraiment de complexe à avoir un accent quand je parle allemand mais le vis mal en italien. Du coup, j’ai tendance à lisser mon accent en italien.

J’adore jouer dans les 3 langues nationales mais…, je trouve que c’est l’allemand, le Hoch Deutsch, qui sonne le mieux. Le français est plus mou et droit musicalement. Il nécessite d’aller toujours au bout des phrases. L’allemand intègre l’expressivité physique de tout le visage comme outil d’interprétation et cela paraîtra naturel. « Wenn ich Deutsch rede », ça vibre, y compris dans le cœur. Quand je tourne en allemand, j’ai les muscles des joues qui se renforcent. Le français se concentre là (elle désigne sa bouche) au bout des lèvres, dans un tout petit spectre musical. Même la voix est neutre. L’allemand, j’aime ça ! Mais je dois énormément travailler mes rôles en amont. Je lis le scenario puis je discute sur la façon de parler de mon personnage. Je demande parfois des changements pour que ça sonne de manière organique. J’ai tendance à simplifier ou à donner une "suissitude" au parler. Je viens d’une école de théâtre francophone où on ne change pas une virgule. Les Allemands sont beaucoup plus libres à ce niveau ; tout est matière pour eux et je suis assez d’accord avec ça. Moi aussi je suis matière. Je l’ai aussi compris en tournant pour le cinéma et la télé. Tes scènes vont être montées, coupées et l’on ne te demande pas mon avis. Je suis une partie de l’orchestre. Le jeu, le scénario, la musique : tout est matière. Pour pouvoir interpréter, je dois pouvoir m’approprier la matière.

Anna Pieri Zuercher©Assunta Ranieri

« Quand je tourne, mon corps perçoit souvent des choses au-delà de ses limites physiques. Je suis partout en même temps. Voilà le plaisir de l’ubiquité totale : être en état d’hyper concentration mais ouverte aux surprises du présent. »

tournage série _Tatort_©Sava Hlavacek

Que provoque en vous le dédoublement de soi par l’image cinéma ou télévisuelle ?

Là encore, je regarde ce que je produis comme une matière de travail. Je n’ai pas de problème d’ego dans la mesure où, à mes yeux, ce n’est qu’une étape de travail Comme un skieur qui regarde sa course, je fais un état des lieux pour améliorer la prochaine descente.

Quelle forme d’ubiquité que vous n’avez pas expérimentée souhaiteriez-vous explorer ?

J’ai commencé par la musique, puis le théâtre, le cinéma, les séries-télé. Je suis une âme créative qui n’arrive jamais à s’arrêter. Mon prochain challenge est de passer derrière la caméra. Avec mon mari Pietro Zuercher, nous avions une idée de film. Nous avons réuni autour de nous des personnes pour lui donner vie. En 1er lieu notre productrice Michela Pini. Nous avons commencé à écrire il y a 4 ans. Le système de soutien au cinéma en Suisse est assez long mais nous avons réussi à recevoir les financements pour chaque étape. Nous avons d’abord engagé un co-scenariste, puis un dialoguiste, un script doctor***, et finalement toute une équipe qui nous soutient. Nous avons des coproducteurs étrangers et récemment, nous avons reçu confirmation du soutien de l’OFC**** pour le tournage ! Ce sera notre premier film ; une comédie noire d’action, intitulée Grave, sur le thème de la mort et de l’amitié. La rencontre accidentelle entre un fossoyeur dépressif et un ouvrier d’abattoir sur le seuil de la retraite dans un petit village perdu du Nord de l’Europe en est le point de départ. L’intrigue implique énormément de personnages secondaires qui viennent de mon imaginaire théâtral. J’adore les chœurs au théâtre et je voulais créer des groupes de personnes qui respirent et fonctionnent ensemble. Avec ce film, j’aimerais laisser la même impression que lorsque tu sors d’un livre de contes. Tu as rencontré plein de personnages qui ne sont pas réels mais marquants. Ils t’ont changé sans que tu saches comment. Je suis aussi très inspirée du cinéma du Nord de l’Europe, des comédies noires islandaises ou danoises, des films britanniques à la Guy Ritchie avec des dialogues qui vont vite et sont empreints de musicalité. Nous écrivons Grave en anglais, qui nous semble la langue la plus adaptée à l’atmosphère du film. Nous travaillons avec des acteurs scandinaves qui parlent très bien l’anglais, avec des Suisses, des Anglais et nous ne rencontrons aucun problème de cohérence car l’action est située dans un lieu fictif. Par contre, nous devons attendre le cœur de l’hiver et nous plonger dans les grandes étendues de steppes neigeuses pour tourner dans le bon décor. J’ai hâte !

* théâtre musical : courant de la musique contemporaine dont, dès les années 50, le compositeur américain John Cage est une figure emblématique.

**ÉSAD : École Supérieure d’Art Dramatique du TNS-Théâtre National de Strasbourg.

*** script doctor : personne à laquelle on fait appel pour améliorer un scénario.

**** OFC : Office Fédéral de la Culture.

 

Article signé Laure Hirsig

 

Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.