Ubiquités

Ubiquité (acte IV) L’ubiquité est ce don qu’active tout interprète qui procède par traduction simultanée de la matière-source pour composer en direct sa second life. Par définition, l’acteur.ice use de sa capacité au double-je(u). Je suis ici et là en même temps. Je me cogne contre la réalité et la fiction dans un même élan. Je me diffracte pour déréaliser, critiquer ou montrer notre monde avec une densité augmentée. Je-suis-partout.

Ce nouveau feuilleton d’entretiens interroge les différentes formes d’ubiquités qu’opèrent femmes et hommes de théâtre en attaquant le plateau – et la vie – sous plusieurs angles simultanément.

Amélie Chérubin-Soulières, "le monde ne suffit pas"

Amélie n’a du chérubin* que le nom. Elle ne bat pas des ailes tel l’angelot béat, perchée au-dessus du réel, à brasser le vide avant de se vautrer dans la complaisance des nuages. Non, elle est bel(le) et bien là, ici-bas.

Née à Haïti, Amélie connaît un 1er exil enfant. Elle grandit au Québec, s’y forme et y débute sa carrière de comédienne. Voilà 10 ans, nouvel exil, du Québec vers la Suisse. Une traversée amoureuse cette fois-ci. Reine de sa propre odyssée, elle en fera avec le temps, une force et la promesse de disposer d’un territoire plus grand, plus fantaisiste et plus libre que les sédentaires.

Actrice incarnée, elle remue sans retenue nos âmes de spectateurs. Elle vibre, trépigne, imagine des cascades théâtrales, des conversations avec les pénis**, de la poésie insurrectionnelle à même le bitume de nos paisibles rues, mais rêve aussi de délicatesse et de silence. Amélie met beaucoup de lumière dans sa colère, du sourire dans ses combats et toute la douce fermeté de son esprit frappeur dans son rapport à l’existence.

Après avoir patiné sur des flaques glacées qui m’ont, pour quelques instants, téléportée dans le grand Nord québécois, je rejoins Amélie dans un tea-room fribourgeois pour évoquer son parcours multi-dimensionnel.

* chérubin : ange.

** Conversation avec mon pénis : titre d’un spectacle adapté et mis en scène par Amélie Chérubin-Soulières, avec Augusta Balla et Olivier Havran, d’après le texte de Dean Hewison. Créé en 2021 dans le cadre du dispositif Midi, théâtre !

Article signé Laure Hirsig

Où est l’enfant qui sommeille en vous ? Vous accompagne-t-elle encore aujourd’hui ?

Oui, elle m’accompagne en permanence. De moi-enfant, je conserve des réflexes qui m’ont aidée lors de mon adoption. Catapultée dans un pays inconnu, j’ai essayé de comprendre où j’étais, qui étaient les gens autour de moi, comme des réflexes de survie. Jusqu’à aujourd’hui, l’enfant en moi me guide dans mon métier et dans la relation avec mes propres enfants. Elle me rappelle aussi de ne pas me prendre trop au sérieux. Paradoxalement, ma part d’enfance est un garde-fou qui me pousse à l’observation plutôt qu’à la réaction et me préservant ainsi de ce qui pourrait, dans la réalité environnante, m’affecter ou me faire enrager. Un.e comédien.ne doit beaucoup observer. Personnellement, j’observe les gens tout le temps ; au parc, dans le bus, au café. J’observe mes enfants, ma belle-famille, mes amis... Comme le font les enfants, je capte un détail, une manière de respirer, un geste par "compassion énergétique". Je peux ensuite puiser dans ces souvenirs et ces sensations pour construire mes personnages. Ce background*, cet imaginaire du monde est filtré puis redonné. Pour cela, l’enfant est un précieux enseignant et un précieux spectateur. Ils entretiennent un rapport direct à leur ressenti et ne se soucient pas des codes de bienséance quand ils assistent à un spectacle. Leur franchise de cœur est rafraîchissante et me fait beaucoup de bien quand je suis sur scène. Ils savent être juste là. Ils s’abandonnent à la pure sensation, passent d’un état à l’autre sans transition. On part, on revient ; tout est possible. Cette versatilité incroyable de l’enfant est utile dans notre métier.

 La versatilité incroyable de l’enfant est utile dans notre métier. 

Votre histoire personnelle vous a menée à développer plusieurs identités culturelles parallèlement. Dans quelle mesure nourrissent-elles votre vie artistique ?

Mon parcours personnel a influencé mon rapport au rythme, profondément différent dans mon pays de naissance Haïti, mon pays d’adoption le Québec et le pays où je vis depuis 10 ans ; la Suisse. Avoir la possibilité de transiter de l’un à l’autre par le rythme m’est utile dans la construction de mes rôles. Je pense en effet que l’on peut entrer dans un personnage ou un caractère par la pulsation rythmique, qui est liée à la langue. 

Au Québec, la pulsation est rapide, affirmée. Elle vibre très largement et sans détour. L’expressivité est donnée autant dans le corps que dans le verbe. En Suisse, je trouve le rythme aérien, posé, léger comme une marée lente qui monte progressivement. Le français de Romandie induit une manière plus posée de dire que le québécois, qui, plus proche du dialecte anglophone, permet de jazzer dans le jeu. Je sens que j’ai aussi un 3ème rythme qui fonctionne à contretemps, qui est le rythme de mon pays d’origine. Bien que je le connaisse peu, je porte intimement quelque chose de la pulsation de Haïti en moi.

Le Joker_ Cie Magnifique Théâtre ©Guillaume Perret

Silencio_ Cie Magnifique Théâtre ©Guillaume Perret

Mes accents suivent mes humeurs. J’aime passer de l’un à l’autre, comme un caméléon.

Jouer deux français différents sur deux territoires géographiques, linguistiques et culturels différents ; la Suisse romande et le Québec, vous mène-t-il à jouer différemment de part et d’autre ?

À l’École nationale de théâtre du Canada, pendant longtemps, les comédien.ne.s apprenaient à jouer en français normatif, c’est-à-dire en gommant toute trace d’accent canadien. La bonne façon de jouer au Québec, c’était de parler avec l’accent de Paris. Des auteurs comme Michel Tremblay ou Claude Gauvreau ont marqué un virage et permis au québécois de la rue de gagner les plateaux. On parle québécois, on fait du théâtre québécois.

Lorsque je me suis formée à l’École nationale de théâtre du Canada, le québécois avait atteint ses lettres de noblesse et nous utilisions les deux modes de jeu : avec et sans accent. Au début, je détestais le français normatif. Je n’arrivais pas à le placer. J’étais tenaillée par l’impression permanente de parler, et donc de jouer faux. C’était d’autant moins évident pour moi que ma langue maternelle étant le créole, j’ai toujours eu la sensation que l’on me forçait à parler une autre langue que la mienne, notamment au niveau de la place qu’elle prend dans la bouche. Alors oui, j’avais un blocage avec le français normatif. Heureusement, à l’école de théâtre, j’ai eu une prof merveilleuse qui m’a donné le goût d’apprendre. Elle a su me rassurer ; non, ce n’était pas me dénaturer que de parler le français normatif, le "bon" français.

En arrivant en Suisse, impossible de prétendre travailler au théâtre en conservant mon accent québécois. La Suisse regorge d’accents mais le québécois n’est pas valorisé comme une belle langue à mettre sur scène, sauf au Québec ! J’ai donc dû casser mon accent mais je me trouvais fausse, comme si ce lissage altérait ma crédibilité. À force, j’arrive à gommer mon accent même si, sur certains mots ou sons, on arrive à déceler que je viens du Québec. On sait que je suis d’ailleurs parce que je suis noire mais on a parfois du mal à identifier d’où mon intonation vient et cela me plaît. Lorsque je sors de scène, je parle une langue teintée de plusieurs accents ; québécois, suisse, et français neutre. Si je parle avec des amis québécois, les expressions du cru reviennent. Ma mère dit que je traverse différents pays selon mon état émotionnel. « Lorsque tu es calme, on pense que tu es Suisse. Dès que tu t’animes davantage, tu prends ton accent québécois et quand tu bascules dans la colère, tu nous emmènes à Haïti ». Mes accents suivent mes humeurs. J’aime passer de l’un à l’autre, comme un caméléon.

Dans le métier, on m’engage comme comédienne pour l’énergie et la vibration particulière que je dégage. Certaines personnes n’aiment pas que tu sois à plusieurs endroits en même temps. La faculté d’ubiquité les déstabilise car il devient impossible de te définir en t’enfermant dans une case.

Certaines personnes n’aiment pas que tu sois à plusieurs endroits en même temps. La faculté d’ubiquité les déstabilise car il devient impossible de te définir en t’enfermant dans une case. 

Comment l’artiste de scène, dont le statut diffère entre les deux pays, est-il perçu par le public au Québec et en Suisse ?

Au Québec, les artistes ne bénéficient d’aucun régime de chômage spécial, ni d’intermittence. Les acteur.ice.s sont indépendant.e.s. Paradoxalement, ils bénéficient d’une immense reconnaissance de la part du public qui les soutient avec énormément de bienveillance. Si je généralise, au Québec, le public est très spontané. Le star system existe mais les artistes connu.e.s restent humain.e.s et accessibles. Le milieu du cinéma, de la télévision et du théâtre est dynamique. Les artistes sont reconnus et valorisés par l’opinion publique mais pas par les mesures politiques, ni les conditions de travail.

En Suisse règne un esprit égalitaire. Un artiste ne doit pas jouer à la star, c’est ridicule voire mal vu. Le public suisse est attentif, intelligent mais pudique. Un artiste n’est pas mieux ou pire qu’un.e autre personne, pourtant la spécificité du statut par l’application d’un régime spécial au chômage est reconnue. Là aussi, il y a une forme de contradiction entre la discrétion apparente mais la reconnaissance d’un statut spécial et les moyens à disposition. 

Amélie Chérubin-Soulières avec Yves Jenny, Serge Fouha et Luc Perrenoud dans "Le Traitement" Cie Magnifique Théâtre ©Guillaume Perret

En tant qu’actrice comment être deux en même temps ? Soi-même et son rôle ?

Pour pouvoir jouer, je ne suis ni moi, ni le personnage ; je me mets en mode "passeur". Or, pour être passeur, il ne faut rien retenir. Il faut prendre et immédiatement redonner plus loin, être à disposition comme un canal dans lequel l’eau coule. L’acte théâtral consiste à donner, pas à juger. Il faut tout prendre, sans jugement, tout en restant solide dans la voix et le corps, solide techniquement avec son texte, solide dans la compréhension des enjeux, pour passer la matière théâtrale plus loin que soi, au public. Cette disponibilité et l’absence de jugement me permettent de jouer des choses qui ne reflètent ni qui je suis, ni ce que je pense.

Gouverneurs Rosee_©Julien James Auzan

Amélie Mélo_ représentation interprétée en LSF (langue des signes) par l'association Ecoute Voir©Sylvain Chabloz

Un.e acteur.ice doit être prêt.e à tout jouer selon vous ?

Non. Cela m’est arrivé d’être en désaccord avec les orientations d’un spectacle dans lequel je joue. Je suis une femme, je suis noire ; cela pèse dans la balance. À l’époque, je n’ai pas su comment concilier le travail et mes intimes convictions parce qu’il n’était pas envisageable d’en parler avec le metteur en scène. Artistiquement, nous étions opposés. J’aurais dû dire non et me retirer mais je n’ai pas su le faire. Je n’avais pas les outils. Avec le recul, je prends conscience que j’ai incarné certains personnages que je ne cautionne pas, parce qu’ils véhiculent un stéréotype qui place immanquablement la femme noire dans un statut d’ignorante, de femme battue ou de prostituée… Aujourd’hui, je dis non à ce genre de projet. La décision reste difficile à prendre car le rôle d’un.e interprète est de se glisser dans une multitude de peaux différentes. Et pourtant, puisque c’est tout de même nous qui incarnons les personnages, nous devons converger un minimum avec les partis pris. Je peux tout jouer, y compris le rôle d’une femme qui a tué ses enfants, dès lors que je suis d’accord avec ce que nous laissons aux spectateurs, dès lors que je ne me trahis pas moi-même. Il faut se sentir bien pour pouvoir bien jouer et je refuse de faire mon métier au détriment de ma santé émotionnelle. C’est aussi pour éviter de me sentir submergée émotionnellement que je fais attention à ne pas fusionner avec mon personnage. Si on laisse une trop forte résonnance entre soi et le personnage, cela peut mener dans des zones qui peuvent se révéler dangereuses. Je me laisse toucher, je me laisse appeler, tout en conservant une certaine prudence. On est là pour se mettre au service du spectacle, pas pour être nous-même en tant que personne. En début de carrière, c’est difficile de résister à cette tentation de fusion parce que l’on veut bien faire, parce que… c’est un beau rôle, parce que… c’est tel.le metteur.e en scène, parce que… l’on pense que cela permettra de décrocher d’autres contrats. Nous sommes notre propre outil, il faut en prendre soin comme on prend soin d’un violon et rester poreux jusqu’à un certain point. Personne ne t’apprend cela à l’école. Tu le comprends sur le terrain ou avec des comédien.ne.s qui ont plus d’expérience que toi et te mettent en garde.

Amélie Chérubin-Soulières avec Fréderic Landenberg dans La Méthode Grönholm_ Cie Magnifique Théâtre - ©Guillaume Perret

Quelle forme d’ubiquité que vous n’avez pas expérimentée souhaiteriez-vous explorer ?

Être interprète en langue des signes ! Les mots manquent parfois de force ou d’envergure pour définir une émotion, comme s’ils étaient trop petits. La langue des signes possède un pouvoir d’évocation que les mots n’atteignent pas. Elle oblige à écouter sans le son, à faire taire les oreilles pour comprendre vraiment ce que la personne en face dit, ce que les entendant.e.s ne font pas habituellement. Privilégiant l’accès direct à l’information par les mots et les sons, les entendant.e.s s’arrêtent souvent à la 1ère impression et n’activent pas tous leurs sens pour décrypter ce que l’autre exprime. Or, les mots que l’on dit ne correspondent pas toujours à ce que l’on ressent. Être traductrice serait une autre manière d’être passeur et d’aller vers l’autre que le jeu. Nous, comédien.ne.s, avons la chance inouïe de monter sur scène et de pouvoir y dire des choses à d’autres êtres humains. C’est une position précieuse qu’il faut bien utiliser.

Et il y a une telle beauté à utiliser le corps pour s’exprimer ! En fait, je rêve de faire un spectacle où langue parlée et signée se mêleraient, sans qu’il y ait nécessairement de traducteur.ice à côté. Quand je me transpose ailleurs, je visualise nécessairement un mélange de corps et d’expression. Oh, et signer de la musique, ouiii signer une chanson : j’adorerais ! La musique est une forme de passation importante pour moi.

 La langue des signes oblige à faire taire les oreilles pour comprendre vraiment ce que la personne en face dit, ce que les entendant.e.s ne font pas habituellement. 

Peut-on faire des variations d’interprétation en langue des signes ?

Complètement ! La langue signée s’exprime par les gestes mais aussi à travers la vitesse ou la façon d’accentuer plus ou moins les mots, grâce à l’expressivité du visage, du corps. Elle permet toutes les subtilités d’interprétation. C’est une langue complexe dont les accents et expressions varient même d’un canton à l’autre. Tu peux identifier si quelqu’un vient de Bulle, de Fribourg ou d’ailleurs par sa façon de choisir tel ou tel signe. C’est une vraie langue, ou plutôt une multitude de vraies langues et c’est magnifique !

 Je rêve que les comédien.ne.s racisé.e.s soient davantage représenté.e.s sur les scènes suisses (…) et voir des pièces où les genres n’importent pas ! 

Gouverneurs Rosee ©Julien James Auzan

Un autre fantasme ?

Plein d’autres oui, comme produire un énorme spectacle en pleine rue, hurler du texte… une tragédie, sous forme de déambulation fougueuse qui mêlerait les genres et les styles. Une parole forte, comme celle de Phèdre, Médée ou Les Érynies par exemple, portée collectivement par des femmes de tous les pays et de toutes les origines et voir comment résonne cette parole dans le contexte actuel. J’aimerais voir comment des femmes d’aujourd’hui peuvent se réapproprier ces mythes féminins, radicaux, violents, choquants. Je m’intéresse aussi aux rôles féminins secondaires, ou aux personnages féminins systématiquement victimisés, comme Iphigénie par exemple et questionner leur statut théâtralement : « et toi, quel serait ton parcours si on se focalisait enfin sur toi ? »

Un tout autre délire serait de faire une pièce « à la Mission impossible » truffée de cascades réalisées avec les moyens artisanaux du théâtre, notamment des tirages. Genre Le Seigneur des anneaux mais sur scène.

Je rêve aussi que les comédien.ne.s racisé.e.s soient davantage représenté.e.s sur les scènes suisses. J’aimerais voir la folie interprétée sur scène sans que ce soit péjoratif si ce sont des personnes racisées qui l’incarnent. On pense encore trop immédiatement sorcellerie, grigri et envoûtement si un.e. Noir.e interprète un.e. aliéné.e.

Sinon, j’aimerais enfin voir des pièces où les genres n’importent pas ! Pouvoir jouer Hamlet si j’ai envie. Pour les femmes, jouer des rôles d’hommes n’est pas encore fluide. Le cartésianisme règne. Pourquoi ne pas juste prendre une pièce et distribuer les rôles en fonction des énergies des interprètes et non de leur genre, pouvoir affirmer que « cette personne » est mieux pour le rôle, peu importe son sexe ou son origine, juste rester axé.e.s sur ce qu’un individu peut donner au rôle.

Enfin, l’idée d’écrire un spectacle sur mon propre parcours m’a traversé l’esprit mais je n’ai pas envie de parler de moi pour moi, alors je le ferai le jour où je peux répondre à la question : pourquoi je le fais ? Pour ma fille ? Pour d’autres personnes adoptées ? Je n’ai pas encore trouvé la porte artistique pour aborder ce sujet.

*background : bagage dans le sens historique personnel.

Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.