Sabine Timoteo, danser vers le dedans

Dimanche de mai, petite bise, ciel bleu. En plein centre de Berne, bordé par l’Aar en contrebas, le quartier verdoyant et animé de la Lorraine. En oiseau de passage, Sabine habite ou non c’est selon, un des immeubles les plus taggués du coin, depuis près de 30 ans. Le déjeuner se prolonge sous le plafond de la cuisine qui s’écaille tandis qu’une puis deux, trois tourterelles rose-beige la sachant revenue, se posent prudemment sur le rebord de la fenêtre entrouverte. Et tandis qu’elles picorent les offrandes de l’hôtesse, le cercle impeccable de l’œil rubis nous surveille, une, deux, puis trois. Julie, à même l’instant, photographie. Sabine a joué dans plus de 90 films en Suisse, à l’international et dansé sur les scènes européennes depuis son plus jeune âge. Des images, il y en a à profusion. Alors l’image aussi est d’ici et maintenant. Portrait de l’instant, et de celle qui danse en tout ce qu’elle fait.

Entretien signé Delphine Horst

© Julie Casolo

Sabine, quelle vie mènes-tu ici en habitante du quartier?

Je suis une visiteuse avec des points d’ancrage. A l’origine de mon ancrage ici, il y a eu un apprentissage en cuisine dans la vieille ville de Berne au Restaurant Harmonie, une grossesse et la nécessité de fonder un nid. Pour que mon premier enfant, puis le second puissent y grandir. Me sachant voyageuse, j'avais besoin de construire un nid stable pour ces enfants. Je savais que je serai là et pas là. Rien de nouveau.

Quel âge avais-tu?

21 ans. J’avais une formation de danseuse et je venais de terminer « L’amour, l’argent, l'amour », un long métrage du réalisateur allemand Philip Gröning. Le film a mis trois ans à être monté. Il est sorti à Locarno sur la Piazza Grande juste à la fin de mon apprentissage. J'ai reçu le Prix d'interprétation à Locarno alors que j'étais cuistot et maman.

Un premier rôle-titre intense et magnifique. Alors pourquoi cette nouvelle orientation à ta vie ?

Je vivais à Berlin. J’allais profondément mal dans mon être. J’avais l'impression que l'Aar, cette rivière qui coule autour de la ville de Berne pourrait me soigner, être la clé de ma régénérescence. Je savais que je devais quitter la scène, aller en arrière-plan pour réapprendre à être, sans être sous le regard des autres. En cuisine, j'étais dans la cave et j'émergeais le soir. Être cachée, c'est ce qu'il me fallait. D'abord, il y a eu une mise en lumière de mon être…

... et ensuite une échappée pour te mettre à l'abri de cette surexposition ?

Je suis née à Berne mais je n’y ai vécu que les six premiers mois de ma vie. Mes parents sont partis avec moi bébé aux États-Unis. Revenus en Suisse, nous avons été vivre à Lausanne, pas à Berne. J'avais l'impression qu'il fallait que je retourne aux sources pour me retrouver.

 

On va de Berne à Berlin, pas de Berlin à Berne. Mais pour moi c’était clair, c’est le choix que je devais faire pour me réinventer, pour redevenir Sabine.

© Julie Casolo

 Pourquoi la cuisine ?

Je ne savais même plus me nourrir. Je devais réapprendre et j'avais l'impression que personne ne pourrait m'aider. Il fallait que je me déprogramme, que je trouve une nouvelle manière de vivre. C’était basique. Mon chef m’a posé une condition. Il m’a dit, soit tu goûtes à tout, soit je ne te prends pas. J’ai dû réapprendre. A me nourrir, toucher les aliments, sentir les goûts, les saveurs, les consistances, à gérer le stress. Dans une cuisine, tu travailles sous tension quasi constante, ça doit aller vite, être bon, correspondre aux attentes des gens. Et il n’y avait que des hommes dans cette cuisine, j’ai aussi dû apprendre à gérer ça en tant que jeune fille. Cette manière d’être assez rustique, rude. Ne pas m’effondrer, ne rien prendre personnellement, arriver à subsister, me fortifier. A plein de niveaux, je pense que c’est le meilleur choix que j’ai pu faire dans ma vie. Personne n’a compris. J’étais danseuse, j’avais du succès, j’avais joué dans un long métrage, je vivais à Berlin. On va de Berne à Berlin, pas de Berlin à Berne. Mais pour moi c’était clair, c’était le choix que je devais faire pour me réinventer, redevenir Sabine.

Cette difficulté à te nourrir était en lien avec la danse?

Je pense que la danse était une excuse pour ma maigreur. Mais ce n'est pas pour rien qu'une enfant fait le choix de se mettre dans ce corset-là. Les raisons sont plus profondes. Et une fois que tu t'es corsetée enfant, il faut trouver les moyens de s’en défaire. J'ai l'impression que longtemps, ma vie a consisté à me défaire de corsets dans lesquels je m’étais coincée et définie. Un habillage, physique et mental.

 

A l’origine, danser, c'était la joie de me sentir vivante.

Retour sur la petite enfance. En quittant les Etats-Unis, qu’est-ce qui vous amène à Lausanne?

Le boulot de mon père, chercheur en biologie moléculaire à l’Institut de recherche sur le cancer, à Epalinges. Je suis l’aînée d’une fratrie de 4. Trois sœurs et un frère. Ma mère étant maman de jour, on était souvent beaucoup. Je pense qu’on était perçus de l'extérieur comme une famille assez libre comparée à d'autres structures familiales. On était bruyants et manger avec le couteau et la fourchette, quelle barbe, on préférait manger avec les doigts!

Comment définirais-tu l'atmosphère familiale dans laquelle tu as grandi?

Joyeusement chaotique ! Et en même temps, on devait prouver notre valeur. On apprenait à aller au-delà de ce qui nous faisait du bien. Serrer les dents, c'est ce qui était valorisé. Il y avait une forme de compétition au sein de la fratrie, pas uniquement malsaine, mais ça pouvait friser la destruction. Ça fait longtemps que je n’ai plus repensé à ça, pas facile de trouver les mots. D’autant qu’en parallèle, il y avait cet autre côté, très coloré, enjoué.

 

C'était trop, mon corps a lâché. Mes monstres étaient devenus trop forts, ils ont pris le dessus. J'ai eu plusieurs fractures. 

Quand et comment le chapitre de la danse s’est-il ouvert pour toi?

C'était aux États-Unis, je devais avoir 2-3 ans. Mes parents ont dû s'arrêter dans un motel à cause d’une tempête de neige au Nouveau-Mexique. A la télé, il y avait un ballet, Coppelia. Je suis restée scotchée devant cette télé. J'ai dit que c'est ça que je voulais faire, et c’est resté. A l’origine, danser, c'était la joie de me sentir vivante. Plus tard ça s’est transformé en addiction à la discipline, à la performance, à l'excellence. En quelque chose de plus sérieux et sombre à partir du moment où j'ai voulu le faire professionnellement. Un chemin de souffrance, un combat contre moi-même, contre mes monstres. C'était trop, mon corps a lâché. Mes monstres étaient devenus trop forts, ils ont pris le dessus. J'ai eu plusieurs fractures.

 

Grâce au cinéma j'ai rencontré une manière de mettre à disposition mes monstres, mes mondes intérieurs. Tout ce qui me faisait souffrir, je l’ai mis à disposition de personnages qui en avaient besoin, et tout à coup c'est devenu un trésor.

© Julie Casolo

C’est ce qui t’a décidée à arrêter?

Absolument. J'étais professionnelle à l’opéra de Düsseldorf, j'avais 18 ans et je ne pouvais plus monter les escaliers. Je me rappelle de ce moment dans les escaliers, je me disais, mais Sabine, qu’est-ce que tu t’infliges? Tu danses, tu excelles mais tu souffres tellement ! Tu as 18 ans, pas 80 ! J’ai su qu'il fallait que je change quelque chose à cette souffrance que personne ne voyait, de l'extérieur. J’en pleure maintenant parce que j'y retourne en pensée, mais ça a été un moment clé. Je me suis reconnaissante d'avoir fait ce choix malgré tout le monde. Un véritable arrachement : réaliser que c'est la fin au moment même où je parviens à mon but. C’est ainsi qu’à 18 ans, j'ai décidé de me raser le crâne et d’arrêter. J’ai rompu le contrat chez Heinz Spoerli. Il était un peu hébété. Il disait, je savais que tu allais peut-être prendre un autre chemin que de continuer à être danseuse classique, je m'imaginais que tu deviendrais peut-être chorégraphe mais si vite, je n'en étais pas conscient.

Ce qui est intéressant, c'est que grâce au cinéma j'ai rencontré une manière de mettre à disposition mes monstres, mes mondes intérieurs. Tout ce qui me faisait souffrir, je l’ai mis à disposition de personnages qui en avaient besoin, et tout à coup c'est devenu un trésor. Philip Groening m'a dit j'ai besoin de toi pour raconter cette histoire, je t'invite à prêter tout ça à ce personnage, il m'a embrassée avec tout ce que j'étais et m'a donné la sensation que j'étais la seule qui pouvait faire ça à ce moment-là. Ça m'a donné la force de dire oui et de m’y mettre cœur et âme, corps et âme. C'est ce qu’est devenu le cinéma pour moi. Tous les personnages m'ont aidée en étant les contenants dans lesquels j’ai pu évoluer, sentir, grandir et me prêter au jeu. Ils m'ont un peu ôté la peur de la vie. Je travaille en 5 langues, donc je voyage à travers les langues aussi. Je me sens partout chez moi. Aussi bien dans un rôle, à Berne, dans la montagne ou à l’hôtel. Mais j’ai dû l’apprendre. J’ai voulu l’apprendre.

A quelle montagne fais-tu allusion ?

Je ne serais pas la personne que je suis si je n’avais pas entamé ce voyage-là, avec mon partenaire de vie. Depuis quinze ans, je vis moitié en ville, moitié à la montagne avec lui. On cultive un bout de terrain qui devient de plus en plus grand, de plus en plus vivant. C’est comme une formation supplémentaire à mon apprentissage de cuisinière. J’approfondis. Je fais pousser les aliments, ils partent en fleurs, se ressèment, je les observe se ressemer, repousser seuls, repartir en fleurs et ce cycle continuel, de vie et de mort, je l’observe, je le cultive et je l’aime. Je n’arrête pas de m’émerveiller.

 

Pour moi, jouer au cinéma est une manière de danser vers le dedans, en petit. Mon corps souffre moins, je peux davantage soigner les détails.

Danseuse, cuisinière, actrice, comment ces 3 pôles cohabitent-ils en toi ?

Je viens de travailler avec un caméraman qui me disait qu’il adorait travailler avec les danseurs. Et moi, de répondre mais je ne suis plus danseuse moi, je ne pratique pas ! C’est faux, je crois que je n’ai jamais arrêté de danser. Tout ce que je fais, c’est de la danse. Mais j’ai reconnecté avec ce côté joyeux que j’avais tout au début quand j’ai voulu commencer à bouger, à sentir. Que ce soit en cuisine au Zytlos, ou en train de jouer. Pour moi, jouer au cinéma est une manière de danser vers le dedans, en petit. Mon corps souffre moins, je peux davantage soigner les détails. Les ciseler, comme mes découpages. Espaces pleins, espaces vides, structures et équilibre à trouver. C’est joyeux.

Et le Zytlos ?

C’est le bistro de la brocante juste en face de chez moi. Il y a deux ans, ils avaient besoin d’un cuistot pour l’hiver. J’ai postulé, ça a marché et j’ai eu envie de poursuivre. Le préalable c’était que je puisse continuer à m’absenter pour mes tournages. On s’organise en fonction de mes disponibilités. Je suis leur Joker. C’est la première fois que je trouve un équilibre entre mon métier de comédienne et mon travail en cuisine. Ce n’est pas de la gastronomie classique, c’est un projet social. On travaille avec des gens qui ont besoin de places de travail protégées. Ils ont une grande part d’obscurité, des faiblesses visibles ou invisibles. Je crois que tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent m’aide à les accompagner. Sans qu’ils connaissent mon parcours, ils le sentent et me font ressentir qu’ils apprécient ma présence. C’est un bonheur ce sentiment de pouvoir aider en partageant mon expérience, simplement. Et cette alternance m’est bénéfique. J’aime être en lumière, mais j’ai besoin d’être en arrière-plan. Cet équilibre m’est nécessaire. Il faut que j’en prenne soin.

Au fil du temps, tu es passée de l’Harmonie à l’Intemporel et tout cela le long de l’Aar, quelle poésie !

Oui, c’est vrai, L’Aar les relie. C’est un flux, tant qu’il y a un flux ça bouge, ça circule.

D’un point à l’autre et tout le voyage entre…

Oui, tout se passe entre les choses. Une corde vocale ne peut pas vibrer s'il n’y a pas la tension d'un point à l'autre. Dans ton corps, il y a le haut, le bas, la droite, la gauche, la forme de l'étoile, le soleil, tu es la relation entre tous ces pôles. Entre la naissance et la mort. Entre, c’est là où se fait la vie.

Quelles sont tes ressources ?

Le silence.

Le mouvement.

La terre.

L’amour.

A quoi es-tu fidèle?

À moi-même.

Infidèle?

A de vieilles promesses qui ne riment plus à rien. Mais jamais je ne jure fidélité.

A quoi tu dis-tu non?

Pour ce qui est du métier, à l’effet. Ça ne m’intéresse pas. Ou quand on m’oblige à jouer à un jeu dont je n’ai pas envie. J’aime être moi-même quand je ne joue pas. Porter des jolies robes, des jolies chaussures, des diamants… le tapis rouge, m'exhiber… j'ai toujours eu énormément de peine à trouver du plaisir là-dedans, je préfère passer mon temps différemment. J’ai des amies qui sont à Cannes pour présenter des films. Je suis contente pour elles, c'est glorieux d’être choisie pour présenter un film, mais faire de la pub pour les grandes marques, se mettre à disposition de ce système, j’ai de grandes réticences, depuis toujours.

© Julie Casolo

Tu as joué dans 90 films, reçu des prix d’interprétation à 5-6 reprises en Suisse, été primée comme actrice en Lettonie, en Allemagne. Quels sont les jalons marquants de ta filmographie ?

La préparation très intense de mon tout premier film à 19 ans. J'ai déménagé à Berlin, passé mon permis de conduire, trouvé un chien, multiplié les castings pour trouver les partenaires. J'ai vraiment été au-delà de certaines limites, mais la première fois que je me suis braquée contre ce qu'on me demandait, c'était pour le chien. J'avais ce manteau en fourrure de loup. Mouillé, il devait sentir un peu la bête parce que le chien se mettait à me mordiller fort. J'avais toujours des bleus mais je savais lui dire stop. Dans une des scènes où mon partenaire sort de la mer, je dois le couvrir avec mon manteau de fourrure, et mon chien... et bien, l’attaque. L’acteur, qui avait un peu la trouille, lui a foutu un coup de pied dans les flancs. A l'image, le chien boîte. Une puissante colère m’a prise. J'ai dit : ce chien ne peut pas se défendre, il s’est retrouvé là parce que je l'ai trouvé dans un ghetto à chiens en Pologne ! J'arrête de jouer ! Ils ont dû me promettre qu'il serait mieux protégé, que ça n’arriverait plus.

Ensuite, “Mein bruder heisst Robert und ist ein idiot”. Un processus de co-écriture avec le même réalisateur, basé sur une histoire de jumeaux, une réflexion sur ce qu’est la vie quand tu as eu l'habitude de grandir en symbiose, que tu dois te détacher pour prendre ton indépendance. Ça parlait beaucoup de notre relation. Il a voulu que je joue le rôle, mais j’ai refusé, je ne voulais plus être devant une caméra à ce moment-là.

Je pense aussi à Christian Petzold, pour «Gespenster». A Werner Penzel, pour son documentaire « Zen for nothing », qui m’a choisie pour emmener des gens dans un monastère zen, à Antaiji, sur la côte japonaise. Au réalisateur letton Viesturs Kairish pour l’expérience prodigieuse de “The Chronicles of Melanie”, où j’incarne en letton et en russe une journaliste lettone. J’ai tout appris phonétiquement. Ça m’a transportée au-delà de tout ce que je pensais imaginable. A Christophe Marzal, avec « tambours battants », une comédie suisse.

Tellement de films me sont chers. Chaque pas que j'ai fait jusqu'ici m’est cher.

Et puis mon propre film, “Sag mir nicht, du kannst nicht singen” : une femme qui traverse la nuit pour retrouver une sœur jumelle totalement détruite. Autrement dit, le voyage d’une femme dissociée pour retrouver son essence, son intégrité et la découverte que grâce à cette dissociation, elle a pu survivre à un traumatisme vécu enfant, continuer son parcours, jusqu’à rendre grâce à cette part d'elle-même qui a porté sa douleur. Un film très personnel, expérimental, qui m'est très cher.

© Julie Casolo

 

Carlotta Ikeda m'a appris à travailler avec moi et non pas contre moi, à plus regarder vers l'intérieur que vers l'extérieur, à sentir plus qu'à performer, à canaliser l'énergie.

Et pour ce qui est de la danse ?

Carlotta Ikeda. On s’est rencontrées quand j'avais 15 ans, j'étais complètement entraînée, une espèce de petit cheval de cirque de la danse qui savait tout faire, elle était très impressionnée par ce que j'étais à l'époque. Lorsqu'ensuite je l'ai recontactée pour travailler avec elle, j'avais arrêté de m'entraîner de la sorte, pris des kilos, mais quand je me suis présentée à elle en cet état, elle m'a non seulement acceptée, intégrée à son travail, mais aussi respectée. Je lui suis très reconnaissante d'avoir osé faire ça. Je pense qu’à l'époque je pouvais faire peur. Carlotta m'a appris à travailler avec moi et non pas contre moi, à plus regarder vers l'intérieur que vers l'extérieur, à sentir plus qu'à performer, à canaliser l'énergie. Elle m'a aussi montré que j'étais profondément malade. Sinon, dans la danse j'ai eu beaucoup d'anti-héros, qui m’ont davantage utilisée qu’accompagnée dans un processus sain. J’étais très jeune, j’avais appris à me mettre à disposition de manière très malsaine.

  Je ne viens pas vraiment de la parole, les mots m’ont longtemps fait peur. Ça m’a pris du temps de formuler, alors que maintenant je dévore des livres.

Et ton actualité, tes projets ?

Je viens de planter les patates au jardin ! Et je vais être grand-maman pour la deuxième fois. Ce n'est pas mon projet (rires) mais j’en fais un peu partie quand même. Accompagner ma grand-mère qui a 97 ans, dans sa fin de vie, le mieux que je peux, retrouver mes frères et sœurs. Ça fait déjà un an ou deux que se ravive la nécessité de se retrouver, la joie de partager. On s'était un peu éloignés mais j’ai l'impression que grâce à cet éloignement, on s'est créé chacun de son côté, et se retrouver c'est comme découvrir ce qu'on est devenus, il y a une grande beauté là-dedans. J'aime les adultes qu'on est devenus. Il en va de même pour la relation avec mes parents, c'est très touchant. Comment dire, on a réussi à sortir d’une relation « pas simple » … pour quelque chose de doux, d'accueillant et d'admiratif. C'est du soin. Je commence à voir mes parents pour ce qu'ils sont, plus uniquement en tant que parents et j'ai 50 ans, j’en suis très fière !

Professionnellement, je viens de terminer un tournage au Marchairuz, « Où est Ava ? » de Romed Wyder. Et deux films sont en salle en ce moment. « Transamazonia » de Pia Marais, tourné au Brésil, en compétition l'année passée à Locarno et « Chaos und Stille » de Anatol Schuster, un film hautement poétique. Il parle d’une femme qui a tout et qui, au fur et à mesure, lâche tout, donne ses choses, arrête de travailler, choisit de vivre sur le toit ; ainsi que des réactions des gens face aux choix de cette femme.

Est-ce que des personnages ou des scénarios t’ont inspiré personnellement des directions à prendre ?

C'est un dialogue constant entre le personnage qui se crée et ma vie qui se crée. Mais c’est beaucoup dans la lecture que je puise des choses qui m’inspirent. Je regarde très peu de films, je vais rarement au musée ou au théâtre, mais je lis tout le temps. C'est plus ça qui m'inspire. C’est étonnant car je ne viens pas vraiment de la parole, les mots m’ont longtemps fait peur. Ça m’a pris du temps de formuler, alors que maintenant je dévore des livres, j'adore voyager dans les espaces qui me permettent de vivre grâce aux mots.

En ce moment, je lis « La pierre et le sabre » d’Eiji Yoshikawa, l'un des écrivains populaires japonais les plus prolifiques et aimés. Il y a une sagesse par rapport au chemin d'une vie humaine, une compréhension de ce qu'on doit vivre pour pouvoir grandir, évoluer. Les épreuves sont des parcours pour pouvoir devenir qui ont est. Chacun est armé à sa manière, les faiblesses peuvent devenir des forces et les forces, des faiblesses. Ce n'est jamais noir ou blanc. Dans nos films à nous, il y a souvent des héros, des bons, des mauvais, alors que là, ce sont des humains sur leur chemin, il y a des rencontres et chacun fait selon ses capacités… et tout ne doit pas toujours avoir du sens. J'aime cette attitude, ça soulage, c'est OK quand c'est insensé.

Après des études en sociologie et anthropologie, Delphine Horst se consacre exclusivement au théâtre. Comédienne, elle est aussi animatrice et coordinatrice de projets en lien avec le milieu carcéral, et tutrice pour le CAS Animation et Médiation théâtrales à “La Manufacture – Haute école des arts de la scène ».