Cyprien Colombo
La vie n’est pas un long flow* tranquille
Silhouette musculeuse et visage volontaire, Cyprien s’approche d’un pas décidé et une petite voix intérieure me rappelle : la 1ère fois que je l’ai vu, c’était dans son solo de sortie à La Manufacture** en 2015. Il était déjà solidement campé. 9 ans plus tard, il s’avance souriant, avenant. Il semble à l’aise. Tant mieux car on ne se connaît pas, ou si peu. Après notre entretien, j’associerai ce haut potentiel énergétique autant au doute et à l’inquiétude, qu’à la fougue et la foi. Dialoguer sur son métier d’acteur a dévoilé de lui une sensibilité insoupçonnée, que son parcours de vie explique. Le théâtre une évidence pas évidente, qu’il talonne sans relâche, en bravant les vents contraires.
Article signé Laure Hirsig

© Alexandre Marquand
J’ai toujours été écartelé entre mon rêve et la réalité. Je n’ai pas pu m’y plonger entièrement
Dans la lignée des entêté.e.s
Cyprien grandit entouré de fortes personnalités. Telles qu’il les décrit, les membres de sa famille sont des êtres entiers, pas du genre à mettre de l’eau dans leur vin. Cyprien semble taillé dans le même bois.
Le grand-père sculpte des œuvres monumentales, écrit des pièces et met en scène sa famille. En témoignent quelques Super 8 conservés par l’entourage. Le patriarche jouit d’un charisme imposant - presqu’encombrant - pour les hommes qui lui succèdent.
Le père grandit dans l’ombre de son géniteur et peine à s’accomplir artistiquement. Cyprien confie un souvenir révélateur : « dans les films familiaux, on voit mon père aider mon grand-père à porter ses énormes sculptures. Puis mon grand-père mettre en scène mon père qui, avec son regard bleu intense, ses cheveux blonds et sa barbe incarnait de merveilleux moujiks. C’est lui, mon père, qui me pousse à écouter mes rêves. »
La mère de Cyprien se montre inconsciemment plus ambigüe. Cette passionnée de littérature bouffe cinq livres par semaine et repeint sa chambre en rouge et noir, en parfaite groupie de Stendhal. À 20 ans, elle met toute son âme dans un roman de 300 pages et envoie son manuscrit chez Plon. Une seule et misérable voix manque pour qu’il ne passe le cap de l’édition. Elle vit cet échec comme un drame et cesse brutalement l’écriture. Depuis, elle conserve le goût amer d’un raté artistique qui l’empêche d’accompagner pleinement son fils dans sa voie.
Enfance tchékhovienne
Les choix de vie aussi sont tranchés chez les Colombo. Alors que Cyprien entame sa pré-adolescence, son père décide de quitter la banlieue parisienne pour retaper un corps de ferme à 200 km de là. Toute la famille est absorbée dans ce projet et précipitée en Province. Cyprien passe ses étés sur les toitures à porter des sacs de 40 kilos ; travaux de force auxquels il doit sa silhouette charpentée. Transposé dans un nouveau biotope à l’âge où l’on brasse les premières questions existentielles, le jeune homme assume l’évidence : « qu’est-ce que j’aimais faire enfant ? Le clown ! ». Regretter de ne pas avoir essayé l’effraie plus que d’échouer, alors il s’engage sur un chemin escarpé, ôtant régulièrement les petits cailloux qui se glissent dans ses chaussures et font boiter sa confiance pour entamer une vaillante épopée théâtrale.
1ère station à 18 ans. Il s’inscrit au Cours Florent sans pouvoir se payer un studio dans la capitale. Le réveil sonne à 5h30. À 9 heures, il est à Paris. Il tient ce rythme jusqu’à l’épuisement des ressources financières puis suspend ses rêves pour un temps.
2ème station à 22 ans. Il a alors assez économisé pour retourner à Paris. Il joue dans deux troupes amateures. Ossip dans Platonov de Tchekhov est le premier personnage qu’il interprète, emmitouflé dans une vraie peau de lapin odorante à souhait. L’année suivante, il intègre le Conservatoire du 17ème arrondissement tout en créant sa boîte en parallèle pour gagner sa vie. « J’ai toujours été écartelé entre mon rêve et la réalité. Je n’ai pas pu m’y plonger entièrement ».
3ème station à 27 ans, lorsqu’il intègre à La Manufacture habité d’un désir surdimensionné. « J’ai commencé le théâtre tard parce que j’ai dû travailler ».
Bas le stress
De cette époque, Cyprien se remémore, entre autres flash-backs, les conseils déterminants qu’Hippolyte Girardot lui transmettra lors d’un stage ÉCAL*** Manufacture : « ton personnage est là, détendu. Tout à coup, il se la joue poète maudit, pris dans son vague à l’âme ». C’est le déclic pour l’apprenti acteur : « ces quelques mots m’ont plongé dans un état… royal ! J’ai déclamé une tirade d’Antiochus qui est venue percuter son indication. Bien dirigé, mon esprit s’est libéré du stress. Ce jour-là, j’ai appris qu’il est nécessaire de se foutre la paix mentalement pour aller puiser dans une réserve qui est là. Toutes les réponses sont là. La difficulté est d’y accéder. Je suis en recherche permanente de mon identité artistique. Pour la cerner, je dois d’abord lâcher, lâcher, lâcher. Ce n’est que lorsque j’échappe au stress que je sais quelle voie emprunter »
Quelques années plus tard, une expérience professionnelle résonne avec ce souvenir fondateur. Il remplace un comédien dans un spectacle de la compagnie française Les Chiens de Navarre. Pour cette reprise de rôle, il apprend méthodiquement le parcours dans son salon, comme un sportif visualise l’épreuve à venir. La pression monte ; la tournée commence aux Bouffes du Nord à Paris. À la dernière minute, une scène change, le parcours préparé n’est plus raccord. Il doit le réécrire. « Évidemment, je flippe. Le metteur en scène me dit : "moi j’ai confiance. C’est le public qui tranchera, pas moi". Grâce à cette phrase qui paraît triviale, une partie de mon cerveau s’est instantanément libérée. À la Première, une sorte de filtre noir s’est déposé sur mon esprit. J’ai exécuté ma partition comme une machine. J’hallucinais moi-même de ce que j’étais en train de faire, mais cela semblait fonctionner. Le nerf principal a été d’enlever le manque de confiance et d’utiliser tous mes outils en étant déstressé ».
Décrocher le cerveau, juste dire la réplique et s’ancrer dans le présent pour être authentique : voilà l’état d’intense présence au monde qui le rend accro au jeu théâtral.
Le nerf principal a été d’enlever le manque de confiance et d’utiliser tous mes outils en étant déstressé

Image du film "Baccara"de Cyprien Colombo©Arnaud Huguenin

Cyprien et Chris Hartmann sur le tournage de "There Were Cowboys",
réal. de J.Holdener©Robin Bressoud
On n’est pas là pour discuter, on est là pour prendre la parole ! Quand tu prends la parole, tu n’adresses pas la réplique de la même manière à tes partenaires de jeu, le texte ne résonne pas de la même façon
Parcours vital
« À la sortie de La Manufacture, c’est comme si j’étais arrivé au bout de quelque chose. Le challenge de réussir une école étant atteint, me voilà reparti sur le chemin sans objectif précis mais avec la volonté intacte de jouer. Ça, ça ne veut pas partir… Drôle de gangrène ».
Sa forte capacité d’abandon s’accompagne d’une logique porosité aux émotions des autres. Or, sa vie professionnelle va le dévier des siennes à un moment crucial. Son père décède subitement juste après la reprise de son solo à L’Arsenic. « Il est parti en une semaine ; c’était affreux. Impossible de rejouer mon solo après sa mort. Heureusement, il a pu voir la version présentée à La Manufacture. Pour moi, il a tout vu. Alors que je traversais ce deuil, j’étais engagé pour un spectacle. L’endroit de travail où j'ai été mis la metteure en scène s’est révélé angoissant. Je n’entendais que des : "non, tu ne peux pas faire ça" sans recevoir d’indications claires. Comme je ne jouis pas d’une confiance aveugle en moi, si l’on me répète sans cesse "ça, tu ne peux pas", je me tétanise. »
Une autre expérience confronte Cyprien aux aléas du métier. « Mon fils venait de naître, j’étais obligé de me questionner sur ce que je voulais pour lui. J’ai dû prendre de la distance et mes responsabilités. Avec l’âge, j’apprends à assumer les risques et à reconnaître que le problème ne vient pas des autres mais de moi. Peut-être que j’idéalise, ce qui engendre de la frustration. J’ai fantasmé sur Jim Carrey et Louis de Funès, alors quand j’entends : "j'arrête de surjouer", j’ai l’impression de me recroqueviller. La comédie est si difficile à jouer, pourtant elle n’est pas valorisée. J’ai toujours aimé faire le clown et je fais du théâtre tout simplement parce que j’aime jouer. Impossible de me sortir cette évidence de la tête. J’ai parfois l’impression qu’il faut se justifier avec des discours cérébraux. Genre : je fais du théâtre parce que j’aime l’humain. Moi je suis trivial, j’aime jouer. Je mets volontiers mon jeu au service de personnes qui elles, veulent parler d’humanité. Je veux bien être l’outil, être dirigé, explorer un point de vue qui n’est pas le mien. Être sincère avec soi-même permet de rayonner de manière différente et déclencher de nouvelles rencontres professionnelles. »

Cyprien avec J.Lepers, N.Bouchaud, A.Sourdillon, S.Andoura et C.Bothorel dans "Un ennemi du peuple" m.e.s. J-F. Sivadier©J-L. Fernandez
Kiff total
Celle qu’il vit avec Jean-François Sivadier est déterminante : « sous ses airs malicieux se cache un homme d’une absolue gentillesse. À La Manufacture, il nous a appris à jouer du Shakespeare comme jamais. Par la suite, j’ai travaillé avec lui dans Un ennemi du peuple de Ibsen. Il a amené la pièce à un tel niveau… Sivadier fait un théâtre dramatique avec une telle générosité dans le jeu, qu’il en devient explosif, brûlant, jouissif, réjouissant. Sous sa direction, tu ne te caches pas de faire du théâtre ; c’est le théâtre que j’aime ! On n’est pas là pour discuter, on est là pour prendre la parole ! Quand tu prends la parole, tu n’adresses pas la réplique de la même manière à tes partenaires de jeu, le texte ne résonne pas de la même façon. Tu peux décrocher ton cerveau, le texte vient dans un flux libre, avec le souffle. »
Souffle qui a parfois fait défaut à Cyprien, asthmatique. Parce qu’il n’est pas du genre à céder à la fatalité, pratiquer l’apnée l’aide à développer sa cage thoracique. Et parce qu’il n’est pas non plus du genre à faire dans la demi-mesure, à 30 ans, après la lecture de Portrait d’un coureur de fond de Murakami, il achète des baskets et se lance dans la course à pieds. Comme dans tout ce qu’il entreprend, il s’acharne, jusqu’à participer au Marathon de Lausanne.
Son endurance s’applique aussi à sa passion pour le cinéma. Grâce à un sens inné du système D ; il réalise Serge, moyen-métrage de 28 minutes écrit avec l’aide de Raphaël Vachoux, son comparse. « J’ai toujours eu du mal à avec le papier alors je donnais des idées et il écrivait, comme un scripte. Concevoir, tourner, monter, composer le sound-design. J’aime ce côté mille-feuilles du cinéma ». Serge commence par l’histoire d’un réalisateur et de son scénariste qui tentent de faire un film, puis débute une seconde fiction : le film dont le duo parle. « Raphaël et moi jouons ces deux personnages. Marie Fontannaz, Estelle Bridet, Tibor Ockenfels et Jérôme Chapuis interviennent dans la 2ème partie. À la fin seulement, on comprend que l’on est dans la tête d’un petit personnage, Serge, qui rêve de faire du cinéma ». Serge, personnage métaphysique que Cyprien réactive régulièrement, cristallise ses obsessions : la solitude, une forme d’auto-dérision et la volonté farouche d’y arriver.
L’infatigable Cyprien remet le métier sur l’ouvrage pour son 2ème film, Baccara, dont l’intrigue tient en haleine une nuit dans une station-service. Depuis l’habitacle de son véhicule, un chauffeur de taxi aspirant rappeur – interprété par Cyprien lui-même – est traversé de questions existentielles. Isolé dans son remue-méninges, il incarne une forme de solitude exacerbé par la présence des autres. « J’ai utilisé beaucoup de voix-off. Mon personnage est ainsi mis en scène en creux, par les clients qui lui parlent ou par la radio. Je ne voulais pas suivre une forme de narration romanesque. L’acteur et ami Arnaud Huguenin, qui m’aide à la régie, joue un pompiste qui n’a pas de texte, puis un client qui parle mais que l’on ne voit pas. »
Concevoir, tourner, monter, composer le sound-design. J’aime ce côté mille-feuilles du cinéma

Cyprien et Antoine Favre sur le tournage de "Baccara"©Arnaud Huguenin
Musique d’avenir
Interrogé sur ses désirs, Cyprien s’enflamme. « Au théâtre j’aimerais refaire un solo et écrire un album de rap avec de l’opéra dedans. J’aimerais aussi trouver des partenaires. Je suis un peu fatigué de faire cavalier seul ou de solliciter les amis. À 38 ans, je me sens entre-deux, tiraillé. Nous avons tous un karma mais je ne pense pas que l’on soit prédestiné.e. Je crois au travail ».
Son prochain challenge ; canaliser ses désirs car Cyprien aime tout : le jeu, la réalisation, le chant lyrique, le chant pop, le rap. La musique, omniprésente imprègne l’ensemble de ses champs d’action. « J’ai toujours aimé le rap. J’adore Kery James qui produit un rap conscient, qui fait réfléchir, tantôt blanc tantôt noir. Il a commencé à rapper à 14 ans et continue à rapper en français. Il fait partie des gens qui viennent du ghetto et restent eux-mêmes sans s’embourgeoiser ; je trouve ça noble. Le lien entre le rap et le théâtre, c’est le flow. En 2018, dans le cadre de la Fête de la musique, j’ai franchi le pas en répondant à une commande. Un orchestre de Renens cherchait un rappeur intéressé à écrire pour des enfants. J’ai pondu 7 minutes de lyrics pour ce Rap symphonique. Je me relevais la nuit pour travailler. Je me demande si je n’ai pas été un musicien dans une autre vie. J’ai appris tout seul le piano, puis la guitare, j’adore le chant lyrique. En fin année, je suis engagé par Opéralab à Genève pour un rôle parlé-chanté. Il me tarde de chercher ce nouveau flow. Je vais y aller pleinement, sans me censurer, puis j’enlèverai des couches pour trouver l’émotion. »
À n’en pas douter, Cyprien Colombo ne s’économise pas. Il se donne à fond avec l’endurance d’un coureur de fond. Et quand l’intransigeance rencontre l’intensité, le seul compagnon reste l’horizon.
* flow : anglicisme. Débit, rythme et manière de déclamer un texte dans le rap et le slam.
** La Manufacture : Haute école des arts de la scène, basée à Lausanne.
*** ÉCAL : École Cantonale d’Art de Lausanne.
Laure Hirsig est diplômée de l’École d'Art Estienne (Paris) en gravure et en Histoire de l’art. Cette passionnée de dessin fonde sa pratique sur l’incessant dialogue entre technique et création. De retour en Suisse, elle s’immerge dans le milieu théâtral et entretient aujourd’hui un rapport direct au plateau par la mise en scène et la dramaturgie.