Chloƫ Lombard : le collectif dans le ventre
Ā« Jāaurais beaucoup de plaisir Ć tenir un bar de quartier Ā», me confie ChloĆ« Lombard sur une terrasse fribourgeoise. Une reconversion qui semble pour lāheure hypothĆ©tique au vu des nombreux projets qui jalonnent ses saisons théâtrales. Et pourtant, il māest facile dāimaginer ChloĆ« en tenanciĆØre de bistrot. Tant sur scĆØne quāau cafĆ©, elle fascine par son aisance dans le contact, une spontanĆ©itĆ© qui vous met Ć lāaise en un coup dāoeil. Cette qualitĆ© immense, elle la dĆ©ploie dans ses expĆ©riences de travail en collectif. Naturellement, cāest sous cet angle que nous parlons aujourdāhui de son mĆ©tier.
Entretien signƩ Marie Lou FƩlix

Ā© Francesca Palazzi
Quel est ton mƩtier ?
Si on me demande ce que je fais dans la vie, je rĆ©ponds que je travaille dans le théâtre. Mon travail c'est de rĆ©flĆ©chir avec des gens pour tenter de regarder les choses diffĆ©remment et questionner le monde dans lequel on vit. Ća peut prendre plein de formes diffĆ©rentes. Je ne dis pas que je suis Ā« comĆ©dienne Ā», car jāĆ©volue beaucoup en collectif. Durant une crĆ©ation, je gravite autour dāun objet spĆ©cifique. Je peux occuper diffĆ©rentes fonctions. Ce qui m'intĆ©resse, c'est l'objet qu'on va proposer. Finalement, mon plaisir reste le mĆŖme que je sois comĆ©dienne, metteuse en scĆØne, assistante ou regard extĆ©rieur. Je crois que je peux apporter du souffle Ć diffĆ©rents endroits. Dans le mot Ā« comĆ©dienne Ā», j'ai l'impression quāon entend Ā« interprĆØte Ā». Cāest en tout cas la vision de certains metteurs en scĆØne. Je constate que je nāarrive pas Ć māen tenir Ć ce cadre-lĆ . Jāai trop tendance Ć mettre mon grain de sel.
Dans ta biographie, on peut lire que tu es actrice, metteuse en scĆØne et que tu mĆØnes Ć©galement des Ā« projets plus dĆ©bordants et sĆ©ditieux Ā»* au sein de diffĆ©rents collectifs. Est-ce que le travail en collectif cāest subversif ?
Cāest subversif par rapport aux normes du milieu théâtral. Mine de rien, cāest un milieu qui possĆØde des codes assez figĆ©s. Sur un programme, tu lis en premier le nom de la personne qui a mis en scĆØne la piĆØce et le nom de lāauteur.ice quand il y a un texte, puis vient le nom dāun.e, deux, parfois trois acteur.ice.s. Alors forcĆ©ment quand on se retrouve Ć seize pendant deux jours Ć jouer Ā« Platonov Ā» dans la forĆŖt (collectif CCC, 2022, MeS Mathias Brossard), c'est dĆ©bordant vis-Ć -vis du cadre habituel. Dans ce cas-prĆ©cis, les théâtres partenaires ont dĆ» opĆ©rer un agencement spĆ©cifique concernant le travail de production et de communication. Et puis il faut emmener le public en extĆ©rieur ⦠Alors, c'est dĆ©bordant ! Je pense aussi au LouX collectif, un groupe au sein duquel je travaille sans pour autant viser la crĆ©ation dāun spectacle. Cette collaboration va donner lieu Ć des discussions et des rencontres. Jāutilise ces deux mots, Ā« dĆ©bordant Ā» et Ā« sĆ©ditieux Ā», parce que les groupes avec lesquels je travaille nāont pas toujours pour objectif d'aboutir Ć une forme spectaculaire. Le collectif, cāest forcĆ©mentĀ foisonnant. Et donc dĆ©bordant. Quand tu travailles en collectif, ta force est dĆ©cuplĆ©e. Cāest un dĆ©bordement dans le sens joyeux et malicieux.
Le Loux collectif Ā« cherche Ć sāempouvoirer collectivement par lāexpĆ©rimentation artistique et par la joie Ā» **. Que mets-tu derriĆØre le terme Ā« sāempouvoirer Ā» ?
Je te rĆ©ponds par une digression. En 2021, j'ai travaillĆ© sur un projet pour lequel jāĆ©tais crĆ©ditĆ©e comme metteuse en scĆØne. Il sāagissait dāun texte de Ramuz, Ā« La Folle en costume de Folie Ā». C'Ć©tait une commande. Il faut dire que j'ai adorĆ© cette expĆ©rience mais, quand jāy repense, je rĆ©alise que jāai proposĆ© un travail collectif.
Dans quel sens ?
J'ai beaucoup travaillĆ© en amont et je suis arrivĆ©e avec des directions claires, mais par la suite nous avons vraiment pensĆ© la forme ensemble. CāĆ©tait une collaboration avec la comĆ©dienne ZoĆ© Sjollema, avec Marie Romanens qui faisait les costumes et BenoĆ®t Renaudin qui sāoccupait de la scĆ©nographie. Jāavais proposĆ© que la scĆ©nographie soit une robe qui Ć©mettait du son enregistrĆ©. RĆ©sultat, tout Ć©tait intriquĆ© : le costume, la scĆ©nographie et le texte. On Ć©tait obligĆ© de faire ensemble. J'Ć©tais la cheffe d'orchestre, mais il y avait un vrai travail collectif. Dans mon coin, je peux faire plein de trucs super mais dĆØs que je travaille avec des gens c'est vraiment Ā« empouvoirant Ā». Je crois que je suis trĆØs forte pour rebondir sur les idĆ©es. Toute seule dans ma cuisine, j'ai du plaisir Ć travailler mais Ƨa a ses limites. Je pense que personne n'a jamais l'idĆ©e du siĆØcle. On ne fait que se piquer des idĆ©es et je trouve Ƨa plutĆ“t gĆ©nial. Je parle d'empouvoirement et de joie, parce qu'il n'y a rien qui me donne plus de force qu'une rĆ©union de travail où jāarrive en pensant qu'on va faire Ā« Ƨa Ā» et dont je repars en rĆ©alisant qu'on va faire Ā« ĆA Ā» !

Ā© Marie_Romanens
As-tu choisi le collectif ou est-ce le collectif qui t'a choisie ?
Ća s'est fait de faƧon organique. La promotion dont jāai fait partie Ć la Manufacture Ć©tait trĆØs soudĆ©e. Assez naturellement, nous avons continuĆ© Ć travailler ensemble par la suite. De cette entente, plusieurs collectifs sont nĆ©s. Aujourdāhui, j'ai le luxe de pouvoir choisir ces projets collectifs et dāen vivre.
Dans quelle mesure le travail collectif est-il un luxe ?
Si lāon parle de moyens et de finances, la crĆ©ation en collectif est un immense luxe. La question de la viabilitĆ© et de lāaccĆØs aux institutions est vraiment complexe. Beaucoup dāinstitutions ont envie de trouver les moyens, mais financer un spectacle avec seize comĆ©dien.ne.s - comme cāest le cas avec le collectif CCC - est un vrai dĆ©fi. Cāest donc un luxe lorsquāon y parvient.
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On a parfois lāimpression que le travail en collectif dilue les responsabilitĆ©s. Comme si tout le monde Ć©tait responsable de tout. Ce n'est pas vrai. Il peut y avoir des collectifs hyper organisĆ©s.

© Timothée_Zurbuchen
Peux-tu raconter cette aventure du collectif CCC ?
Le tout premier projet du collectif a Ć©tĆ© menĆ© par LoĆÆc Le Manacāh et Margot Van Hove, qui Ć©taient dans ma promotion Ć la Manufacture. Iels avaient dĆ©cidĆ© d'adapter Ā« Le MaĆ®tre et Marguerite Ā» de MikhaĆÆl Boulgakov. Un vrai pavĆ© ! On avait travaillĆ© pendant un mois, en Ć©tĆ©, et on avait jouĆ© le spectacle de nuit sur le parking de lāĆ©cole. C'Ć©tait hyper joyeux, beau et fort. Ć la suite de Ƨa, Mathias Brossard - qui faisait partie du groupe - nous a proposĆ© de venir travailler dans le petit village de LozĆØre où il a grandi. Le but Ć©tait de monter Ā« Platonov Ā» dāAnton Tchekov. Mathias envisageait de rĆ©pĆ©ter un acte par Ć©tĆ©, pendant cinq ans. Au dĆ©but, tu ne te projettes pas si loin. Moi je venais de terminer ma formation. Cinq ans, cāĆ©tait le bout du monde.
Comment avez-vous travaillƩ ?
On a parfois lāimpression que le travail en collectif dilue les responsabilitĆ©s. Comme si tout le monde Ć©tait responsable de tout. Ce n'est pas vrai. Il peut y avoir des collectifs hyper organisĆ©s. C'est le cas de CCC. Mathias a dĆ©cidĆ© de monter Ā« Platonov Ā», il a choisi les gens, fait la distribution et dĆ©cidĆ© du lieu de rĆ©pĆ©tition. Cāest un travail Ć©norme que je ne veux pas flouter. On peut dire que Mathias cāest le chef, un chef hyper Ć lāĆ©coute. En tant que comĆ©dien.ne, tu proposes, tu rĆ©interroges. Tout peut se transformer et s'agencer diffĆ©remment. On se disait parfois quāon Ć©tait comme les assistant.e.s de Mathias. Il nous a fait une proposition Ć partir de ses capacitĆ©s, et on venait dĆ©cupler ses forces. Ce nāest pas toujours confortable. Travailler en grand groupe implique de se coltiner des discussions, aller faire les courses, faire Ć manger, vider les toilettes sĆØches, etc. Je pense qu'il y a des gens qui prĆ©fĆØrent travailler dans le théâtre, avoir leur loge, aller Ā« faire leur scĆØne Ā». Je peux comprendre Ƨa, mais avec CCC cāest vraiment autre chose.
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Ta fiole dāĆ©nergie est parfois Ć zĆ©ro, mais la vitalitĆ© doit
rester. Ce qui ne va pas, c'est un projet qui te rend triste, dans lequel tu te sens mal. Ća, je nāen veux pas et je ne le souhaite Ć personne.
Y a-t-il eu des moments où tu as eu des doutes par rapport à ce fonctionnement collectif ?
Pour la crĆ©ation de Ā« Platonov Ā», on a vĆ©cu Ć seize dans une maison sans Ć©lectricitĆ©. C'Ć©tait fatiguant ! Il y a des moments où je me suis dit : Ā« LĆ , ce serait quand mĆŖme cool si tout le monde avait un vrai matelas Ā». Et puis, je suis toujours Ć me questionner sur les maniĆØres dāamĆ©liorer le fonctionnement collectif. Mais sur le fait de travailler ensemble, je n'ai pas de doute. Ća demande une Ć©nergie folle, mais je reƧois Ć©normĆ©ment en retour. J'ai beaucoup plus de doute sur le fait de travailler dans une boĆ®te noire, où on recrĆ©e des lumiĆØres, etc. RĆ©cemment, GĆ©raldine Chollet m'a fait rĆ©aliser la diffĆ©rence entre la vitalitĆ© et l'Ć©nergie. Un projet ne doit jamais atteindre Ć ta vitalitĆ©. Il peut te fatiguer. Parfois, la derniĆØre semaine tu dors Ć peine. Il faut dĆ©placer du matĆ©riel, on est souvent en retard, mais c'est joyeux ! Tu finis Ć 2h00 du matin en buvant une biĆØre et tu te dis : Ā« Allez, on va faire une petite sieste et aprĆØs Ƨa repart Ā». Parce ta vitalitĆ©, elle est lĆ . Ta fiole dāĆ©nergie est parfois Ć zĆ©ro, mais la vitalitĆ© doit
rester. Ce qui ne va pas, c'est un projet qui te rend triste, dans lequel tu te sens mal. Ća, je nāen veux pas et je ne le souhaite Ć personne.
Les reprĆ©sentations de Ā« Platonov Ā» ont eu lieu en extĆ©rieur, sans autre dĆ©cor que la forĆŖt. Quāest-ce qui tāa marquĆ© dans cette expĆ©rience in situ ?
Ce que je trouvais hyper intĆ©ressant dans le fait de jouer en extĆ©rieur, c'est que les moments où tu n'es pas sur scĆØne, tu n'es pas dans ta loge en te disant : Ā« Il faut que je me prĆ©pare pour la scĆØne d'aprĆØs Ā». Non ! Tu es plutĆ“t en train de prendre la voiture, de sortir des fĆ»ts de biĆØre, de ramper sous un buisson, de faire pipi derriĆØre un arbre et de jeter des mouchoirs Ć ta partenaire qui, elle, sort derriĆØre l'autre arbre. Cāest dans ce mĆŖme Ć©lan que jāallais jouer le suicide de mon personnage, que je criais tout le dĆ©sespoir de Sacha. Je crois que jāy arrivais beaucoup mieux que si jāavais essayĆ© de convoquer un drame personnel pour avoir de la matiĆØre Ć jouer.
Lāautre chose mĆ©morable, cāest les applaudissements. Cāest Ć ce moment-lĆ que je rĆ©alisais tout ce quāon avait traversĆ© ensemble, et Ƨa me touchait beaucoup. Lorsquāon jouait la piĆØce en intĆ©gralitĆ© (cinq actes), le public venait deux jours de suite. Je voyais les gens dĆ©barquer le dimanche, Ć huit heures du matin, parfois sous la pluie, alors quāiels sāĆ©tait dĆ©jĆ tapĆ© une journĆ©e entiĆØre de Tchekov le jour prĆ©cĆ©dent. CāĆ©tait incomparable de les voir arriver ⦠Et alors, quand tout le monde applaudit Ć la fin, jāavais le sentiment dāavoir vĆ©cu quelque chose de trĆØs fort avec le public. Cāest aussi une communautĆ© qui se crĆ©e avec les spectateur.trice.s.

© Timothée_Zurbuchen

Ā Pile ou Face Ā© Mathilda_Olmi
Plusieurs des projets auquel tu participes porte la mention Ā« crĆ©ation collective Ā» ou Ā« Ć©criture collective Ā». Quāest-ce que cela veut dire pour toi ?
Une Ć©criture collective, ce n'est pas facile. Avec le collectif CLAR, on Ć©tait ravi.e.s de trouver un texte pour notre deuxiĆØme spectacle. Pour la premiĆØre crĆ©ation, intitulĆ©e Ā« On sāen ira Ā» (2020), on sāĆ©tait dit qu'on avait envie de faire un spectacle sur ce qui peut se passer durant un repas. Pour Ć©crire le texte, on est allĆ© manger chez des inconnu.e.s. Nous avions Ć©crit Ć des gens qu'on connaissait en leur proposant de nous mettre en lien avec des gens que lāon ne connaissait pas. Puis on est allĆ© manger chez les personnes qui avaient rĆ©pondu positivement Ć notre appel, et on avait enregistrĆ© les conversations. Puis, on a tout retranscrit. Ć partir de ce texte, on a organisĆ© une dramaturgie selon les moments qui nous tenaient Ć coeur. La matiĆØre enregistrĆ©e est devenue un verbatim qui a ensuite Ć©tĆ© rebrassĆ© au plateau pour raconter une histoire.
Avec le collectif CLAR, les artistes prennent en charge aussi bien le jeu que la mise en scĆØne. Comment faites-vous pour jongler avec ces deux casquettes ?
On fait toujours en sorte qu'il y ait quelqu'un.e en regard. On rĆ©flĆ©chit ensemble, puis on fait des tests scĆ©niques où lāun.e de nous reste Ć l'extĆ©rieur pour regarder. Ā« On sāen ira Ā» porte les
traces de ce fonctionnement. Dans le spectacle, il y a peu de scĆØnes où lāon joue vraiment les quatre en mĆŖme temps. Plus tard, lorsquāon a crƩƩ Ā« Pile ou face Ā» (dāaprĆØs le texte de Catherine Colomb, 2024), nous avons demandĆ© Ć Marion Chabloz de collaborer en tant que regard extĆ©rieur. Elle venait une fois par semaine. Nous avons continuĆ© cette mĆ©thode où lāon testait des choses avec lāun.e de nous qui restait Ć lāextĆ©rieur, mais nous savions quāen fin de semaine nous pouvions ĆŖtre juste comĆ©dien.ne.s. Au final, cāest Marion qui organisait les choses pour que cela fonctionne scĆ©niquement.
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En fait « le collectif » ça ne veut rien dire. D'ailleurs, on a souvent une image biaisée de ce fonctionnement. On pense que tout le monde fait tout en même temps. Ce n'est pas vrai.
Est-ce que vous inventez des mƩthodologies de travail en fonction du projet ?
ComplĆ©tement ! Je crois que c'est aussi Ƨa qui m'intĆ©resse dans le collectif. Tu dois tout le temps crĆ©er une mĆ©thodologie. En fait Ā« le collectif Ā» Ƨa ne veut rien dire. D'ailleurs, on a souvent une image biaisĆ©e de ce fonctionnement. On pense que tout le monde fait tout en mĆŖme temps. Ce n'est pas vrai. Par exemple, le collectif CCC a un fonctionnement hiĆ©rarchique. Il nāempĆŖche que les projets de cette compagnie sont collectifs. Cāest-Ć -dire quāon est toujours en train d'inventer ou de rĆ©inventer la faƧon dont on travaille. C'est Ƨa que je trouve intĆ©ressant.
Quel rapport entretiens-tu au documentaire, Ć lāautofiction, et plus largement Ć la matiĆØre tirĆ©e du rĆ©el ?
Jāadore parler avec les gens. Depuis longtemps, j'enregistre les personnes que je rencontre. Quand un gars vient me parler du complot sur un quai de gare, je demande Ć lāenregistrer. Jāaime garder une trace sonore comme on ferait des photos. Je pense que c'est tellement important de se parler, de parler Ć des gens qu'on ne connaĆ®t pas, Ć des gens avec qui on n'est pas d'accord. C'est vraiment trĆØs personnel, mais je pense que si on vire Ć ce point dans les extrĆŖmes sur le plan politique, c'est parce qu'on se cantonne Ć parler aux gens qui sont d'accord avec nous.

© Timothée_Zurbuchen
Est-ce le constat qui a motivƩ le projet Radio Maupasse ?
Radio Maupasse est nĆ©e durant la pandĆ©mie de 2020. Avec Marie Romanens, nous vivions dans un appartement situĆ© rue du Maupas, Ć Lausanne, et il y avait plein de gens qui passaient dans notre cuisine. Il sāy disait des choses tellement importantes, belles et nĆ©cessaires que nous avons voulu en garder la trace, leur donner un Ć©crin. Je me souviens de cette voisine qui disait se sentir seule et que cāest la raison pour laquelle elle ne supportait pas le bruit dans lāimmeuble. Elle nous avait confiĆ© que le bruit la renvoyait Ć sa solitude et jāavais trouvĆ©e Ƨa tellement beau, et important. Ća m'intĆ©resse beaucoup plus que quelquāun.e qui fait de la politique et qui a une parole publique. Souvent, les gens qui parlent publiquement parlent des autres. Je me sens touchĆ©e par les personnes qui parlent dāelles. Radio Maupasse cāest donc
un dispositif de rĆ©colte de paroles brutes - des paroles qui ne sont pas forcĆ©ment traduite mĆ©diatiquement ā et que nous relions entre elles. Ć lāoccasion de diffĆ©rents Ć©vĆ©nements, nous nous installions avec un bus et nous faisions monter les gens qui souhaitaient enregistrer quelque chose. On discutait dāabord avec la personne, puis on la laissait seule pour quāelle puisse sāenregistrer. Ensuite, nous faisions un montage. Garder la trace de ces tĆ©moignages, les mettre en relation, cāĆ©tait aussi une maniĆØre de crĆ©er du lien. Une sorte de communautĆ© Ć©phĆ©mĆØre ⦠Une communautĆ© basĆ©e sur la conviction que tout le monde Ć quelque chose Ć dire. Cāest un projet auquel jāaimerais beaucoup consacrer Ć nouveau du temps.
Sur quoi travailles-tu en ce moment ?
Je rĆ©pĆØte un spectacle qui se jouera du 25 septembre au 12 octobre aux Théâtre des Osses, Ć Fribourg. La piĆØce sāappelle Ā« IntolĆ©rances&Paralysies Ā», et elle est mise en scĆØne par Anouk Werro. Cāest un texte quāAnouk a Ć©crit pour BĆ©nĆ©dicte Amsler Denogent et moi. Je crois que c'est bien la premiĆØre fois que je joue un texte Ć©crit pour moi. C'est particulier parce qu'on est deux, mais quāon joue le mĆŖme personnage. Il sāagit dāune rencontre entre deux femmes diamĆ©tralement opposĆ©es sur lāĆ©chelle sociale. Je te rĆ©sume le pitch : une jeune femme bourgeoise, Ć©tudiante Ć Londres, vit en colocation. Un jour, elle rentre chez elle et dĆ©couvre la maison saccagĆ©e. Sur la table de la cuisine, la femme de mĆ©nage est affalĆ©e. Si tout semble sĆ©parer les deux protagonistes, elles se retrouvent toutefois dans la faille du trouble, de la dissociation, de la paralysie, de la zone traumatique. Jāai beaucoup de plaisir Ć travailler sur cette crĆ©ation. Sur le plan de la mĆ©moire, cāest un exercice ardu pour BĆ©nĆ©dicte et moi. Le texte dāAnouk est un monologue interne. C'est une description, une sorte de reconstitution, mais dans laquelle se mĆŖle le temps du passĆ©, du prĆ©sent, du futur, et des digressions, des pensĆ©es intrusives et traumatiques.
Quelle différence entre interpréter ce type de texte, écrit pour toi, et un rÓle comme celui de Sacha dans « Platonov » ?
La premiĆØre chose Ć laquelle je pense, c'est que mĆ©moriser les vingt pages de textes de Ā« IntolĆ©rances&Paralysies Ā» ce n'est pas la mĆŖme chose que d'apprendre les quatre rĆ©pliques de Sacha dans le premier acte de Ā« Platonov Ā». Pour le personnage de Sacha, jāĆ©tais nourrie par lāhistoire imaginĆ©e par Tchekov, mais aussi par la prĆ©sence de la forĆŖt et par lāexpĆ©rience collective. Avec Ā« IntolĆ©rances&Paralysies Ā», c'est ce texte mĆ¢chĆ© pendant des semaines qui vient me nourrir. JusquāĆ me hanter un peu ! Je pense que j'aborde ce nouveau projet sous l'angle du texte, alors que j'ai davantage abordĆ© Ā« Platonov Ā» sous l'angle de l'expĆ©rience.
(*) Biographie publiée sur le site de la Manufacture-Haute Ecole des Arts de la Scène, consultée le 12.09.2025, https://www.manufacture.ch/fr/1583/Chloe-Lombard
(**) Biographie publiée sur le site de la Manufacture-Haute Ecole des Arts de la Scène, consultée le 12.09.2025, https://www.manufacture.ch/fr/1583/Chloe-Lombard
AprĆØs des Ć©tudes en Arts du Spectacle Ć Berne et Paris,Ā Marie Lou FĆ©lixĀ se forme comme comĆ©dienne Ć lāĆcole de Théâtre Serge Martin. Autrice, dramaturge, coordinatrice et interprĆØte, elle fait encore le choix de ne pas choisir.Ā Ā