CHADY ABU NIJMEH – La peur et le plaisir.

Chady a-t-il adopté Zurich, ou Zurich a-t-elle adopté Chady ? Voilà maintenant trois ans que ce comédien vaudois travaille dans le prestigieux Theater Neumarkt. Dans la pure tradition germanophone du théâtre d’Ensemble, les comédiens y sont engagés à l’année, créent et jouent en simultané, et se prêtent parfois, comme aujourd’hui, à l’exercice périlleux des intégrales de catalogue. Ce soir, le jeune père de famille jouera deux pièces d’affilée. Pour l’instant, il est encore tôt, et c’est dans le foyer du Neumarkt que Chady Abu Nijmeh nous reçoit. On y croise les autres artisans qui préparent le marathon du jour, mais la salle est encore calme. Bientôt le public viendra s’y masser. En attendant son passage au maquillage, c’est volontiers que Chady se prête au jeu des questions et des réponses. Découvrons donc l’un de ses artistes romands qui a traversé le Röstigraben.

Entretien signé Zacharie Jourdain

© Nicolas Brodard

Tu as grandi, vécu, t’es formé et as travaillé dans le canton de Vaud ?

Oui ! Je viens de la campagne vaudoise et j'ai fait l’école des Teintureries. Ma mère nous obligeait, mes frères et moi, à faire du théâtre quand on était petits. J’en faisais depuis que j'avais six ans et j’avais continué jusqu'à mes vingt ans, tous les vendredis soir. A un moment donné, j'ai parlé avec ma prof de théâtre amateur. Je lui ai dit : « est-ce que tu penses qu’il y a un avenir là-dedans ? ». Et elle m’a répondu : « Oui ». J’ai regardé les écoles francophones en Suisse. J’ai envoyé mon dossier aux Teintureries, j’ai été convoqué aux auditions et j’ai été pris.

Comment c’était pour toi, cette formation ?

C’était la première volée de Nathalie Lannuzel. Avec du recul, je suis très content d’avoir fait cette école. Il y a toujours eu cette histoire entre les deux écoles. La Manufacture poussait vers un processus plus créatif, là où les Teintureries nous ont plus soutenus techniquement. Or je n’avais aucune technique. Il me manquait certaines bases, donc j’étais hyper intéressé. Aussi, de travailler avec Nathalie. Elle a été une super directrice. On était une petite classe, elle nous a beaucoup écoutés. Elle écoutait nos besoins… « -Vous voulez des cours de corps en plus du Yoga ? - OK. -Vous voulez des cours de chant individuel ? -OK ». En faisant ça elle a aussi apporté son carnet d’adresses. Des gens qui nous apprenaient des trucs, même parfois basiques, comme : une intention = une respiration. Ce sont des choses qu’on oublie après, mais qu’il me manquait sur le moment. J’ai été une éponge pendant trois ans et j’ai essayé d’en tirer le meilleur.

Quand la personne me dit comment elle veut que je le fasse, je me sens perdu et ça me donne l’impression que je ne sais plus jouer.

Dix ans plus tard, de la technique, tu as dû en accumuler ?

Oui alors… Je pensais que j’étais un acteur plutôt instinctif, corporel. Le mot technique me faisait hyper peur. Quand j’entendais technique, j’imaginais des projets très minimalistes, où le corps est très peu utilisé, voire ne bouge pas. Toutes les modulations seraient faites dans la voix et dans le jeu. Et ça me faisait peur, je me disais : « Mon dieu ! Je ne peux utiliser que la voix ? ». Puis certains projets que j’ai pu faire m’ont montré que j’avais tort. Ceux de Sarah Eltschinger [metteuse en scène fribourgeoise ; ndlr] par exemple. Sa méthode de travail était très technique. Mais pour autant, il y avait une énorme place faite à l’instinct. Quand je jouais Les Papillons la nuit [spectacle de Sarah Eltschinger ; ndlr], chaque représentation était différente, car on devait écouter comment réagissait chaque personne. Comment, ce soir-là, elle dira cette phrase ? De telle manière ? Donc je dois m’adapter. Et ça donnait des représentations chaque soir différentes. Il y avait des soirs où mon personnage était en colère au début de la pièce, alors que le soir d’avant il essayait juste d’aider les autres à mettre les pommes dans les cageots.

Tu as parlé de peur ?

Oui, enfin… Disons… Si. Je sais ce qui me fait peur. Des fois, tu dois travailler avec des metteur·euse·s en scène qui ont leurs propres formulations de ce qu’ils/elles veulent techniquement. L’aspect très scolaire : « -Fais ça comme ça. -Ouvre cette phrase. ». Avec moi ça ne marche pas du tout. Parce que ça, c’est comment cette personne-là pense ce texte-là. Aujourd’hui, je suis persuadé d’être capable de faire exactement ce qui m’est demandé, mais je dois passer par mon propre chemin. Parce qu’on est des personnes différentes. Quand la personne me dit comment elle veut que je le fasse, je me sens perdu et ça me donne l’impression que je ne sais plus jouer. C’est une histoire de langage, de formulation entre les metteurs en scène et les interprètes. Là je travaille avec Manon Krüttli [metteuse en scène Neuchâteloise ; ndlr]. C’est hyper technique ce qu’elle demande, je vois le chemin, c’est très clair théoriquement, mais comment faire passer ce qu’elle veut dans mon corps ? C’est tout un langage commun qui doit être recherché. Et ça c’est difficile.

En tant que jeune comédien, je pense qu’on te fait moins confiance, donc on te dirige plus.

Cet aspect que tu trouves assez directif et sur lequel tu émets des doutes, c’est quelque chose que tu as croisé souvent dans ta carrière professionnelle ?

Ça dépend. Surtout en tant que jeune comédien, je pense qu’on te fait moins confiance, donc on te dirige plus. Mais ce que je vois, depuis quelques années, c’est que le travail est différent. Avec Mathieu [Bertholet, directeur du Theater Neumarkt à Zurich ; ndlr], il y a une certaine confiance. Très rarement il te dira comment jouer. Et personnellement, j’ai l’impression que depuis trois ou quatre ans, j’ai une sorte de déclic dans les projets où je prends beaucoup de plaisir. Quand je m’amuse, c’est là où je suis le meilleur. Quand c’est trop intellectuel, réfléchi dans la tête, ça peut me perdre. Un principe qui m’a beaucoup aidé, même si ça peut paraître bateau, c’est : faire du théâtre sérieusement, sans se prendre au sérieux. On ne sauve pas des vies. Faire des projets dans d’autres langues, en anglais, puis en allemand, ça m’a donné énormément de plaisir. Alors oui. On fait du mieux qu’on peut, pour le public, pour que le résultat soit chouette. Mais finalement, nous aussi, on a aussi le droit de s’amuser. En tout cas, je n’ai jamais été aussi heureux de faire du théâtre que depuis trois/quatre ans.

© Neumarket

Tu penses que la qualité artistique naît de cet amusement ?

Oui ! Il y a là une virtuosité, un lâcher-prise, une part d’improvisation. Tu sais dans quelle direction ça va, et tu te dis : « Allez ! comment ce soir je m’amuse ? Tiens, cette danse, je l’ai faite tout le temps comme ça, ce soir, j’essaye autre chose ! ». Et ça ne veut pas dire tout changer. En fait, ça ne change rien à la pièce, mais ça me fait plaisir. Comme un enfant. Donc ça m’est indispensable. Mais du coup j’ai débloqué une nouvelle peur : travailler avec des gens où il n’y a pas la place pour ces choses-là. J’ai peur que si je ne trouve pas mon plaisir, je vais me retrouver isolé dans ma tête.

Il y a une sorte d’envie, d’obsession chez moi, que si quelqu’un me demande de faire quelque chose sur scène, je sois capable de le faire. J’ai envie d’être capable.

Tu es quelqu’un qui bouge, qui s’est questionné sur le mouvement, et tu es allé chercher des outils de mouvement ?

Pour moi, c’était important. Aux Teintureries, on faisait beaucoup de mouvement, avec la compagnie Linga et Marco Cantalupo [chorégraphe italien ; ndlr]. Ça me faisait du bien. De nouveau, il y avait cette notion de plaisir. A la sortie de l’école, je me questionnais beaucoup sur ça. Et il y avait une personne qui faisait le lien entre texte et mouvement, c’était Philippe Saire [chorégraphe vaudois ; ndlr]. Je l’ai contacté et j’ai travaillé cinq ans avec lui en tant qu’assistant. Alors, je n’ai jamais expérimenté ce travail moi-même, dans mon corps. Mais j’ai appris de l’extérieur, en observant, jusqu’à donner un atelier à la Manufacture en remplacement de Philippe pendant le COVID. Après… Je ne sais pas ce que ça a apporté, dans mon travail d’acteur, car je ne l’ai jamais mis dans ma chair. Mais il y a une sorte d’envie, d’obsession chez moi, que si quelqu’un me demande de faire quelque chose sur scène, je sois capable de le faire. J’ai envie d’être capable. De pouvoir tout faire. Donc j’essaye entretenir une discipline.

THEATER-NEUMARKT_Der Untalentierte Mister © Philip Frowein

Qu’est-ce qui pourrait t’empêcher de tout faire ?

En septembre 2024, j’ai dû me faire opérer d’une hernie discale. Ça m’a fait tellement peur que j’ai menti, j’ai dit au médecin que j’étais danseur. Je voulais que ce soit clair que mon corps était mon outil de travail. Mon corps c’est mon métier. J’avais peur de devoir changer, de devoir dire : « ça, je ne peux pas le faire ». Après, j’ai appris que c’était une force aussi : comment faire différemment ? Par exemple, si je dois faire attention à mon dos ? J’ai fait des mois et des mois de réhabilitation, avec une super physio, et maintenant je me sens encore mieux dans mon corps qu’avant.

C’est difficile à palper, pourquoi un certain interprète te touche particulièrement

S’entretenir c’est une manière de fuir la peur ?

Non, ce n’est pas une fuite. Je pense que je suis très exigeant avec moi-même. C’est une compétition avec moi-même, pas avec les autres. Quand on te demande : « Tu fais un instrument, toi ? – Non. – Ah ok… Bon. Pas grave… », j’ai envie que ce soit une possibilité. Dans les autres métiers, il y a de la formation continue. Quand je vais voir de la danse par exemple, j’adore voir des choses que je sais que je ne peux pas faire. Alors il y a des choses que je pensais pouvoir faire, et après tu te rends compte que ça a l’air facile mais tu ne peux pas le faire. Et il y a aussi des choses vraiment spectaculaires. Quelque chose de l’ordre de l’interprétation, du spectaculaire physique, tu fais « Woaw ! ». C’est difficile à palper, pourquoi un certain interprète te touche particulièrement, il y a différentes raisons. Mais pour te répondre, ce n’est pas parce qu’il y a de la peur chez moi que c’est une fuite. Et aussi, dans le travail, j’ai toujours eu peur qu’on ne m’engage pas dans Roméo et Juliette, car je m’appelle Chady Abu Nijmeh. Je coche beaucoup de case, donc je me suis dit autant mettre le plus de cordes possibles à mon arc.

Cette pression-là, tu la ressentais avant de faire du théâtre ?

D’être racisé ? Je me suis toujours senti hyper suisse. Ma mère est suisse, de la vallée de Joux. Mon père est palestinien. Je n’ai jamais vraiment connu de racisme, ou en tout cas… J'ai fait partie d'une jeunesse campagnarde, tu vois ? On me disait : « Mais vous, les Abu Nijmeh, vous êtes super bien intégrés ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire étant adolescent ou jeune adulte, alors je disais un peu : « Ah bon ? bah merci ! ». Je trouve cette phrase hyper raciste maintenant ! Mais oui, en sortant de l'école, je me suis rendu compte de comment marchait le monde du travail en Suisse romande. C’est dans mon travail que je me suis rendu compte des petites choses racistes de la vie. Par exemple on va te dire que tu ne peux pas jouer ce mec raciste qui tabasse un pakistanais, parce que « si c’est toi, on ne va pas comprendre pourquoi tu tabasses un pakistanais ». C’est lunaire. Après je suis sympa. Je suis le mec qui dit : « je comprends ton argument, mais je ne suis pas d’accord avec toi ». Alors qu’en fait, je ne comprends pas son argument. Il a tort ! Ce genre de petites choses.

© Regis Golay

Vis-à-vis des engagements ?

J’ai toujours eu des peurs, mais ça c’est des choses que je ne saurais jamais, car les gens ne viennent pas me dire : « Chady, je ne te propose même pas cette audition. ». C’est aussi une part d’inconscient, il y a un terreau. Tu es en train de penser une distribution, tu n’imagines même pas ses personnes-là, parce que ton imaginaire est formaté. Ce n’est pas forcément la faute de quelqu’un, c’est une faute sociétale. Après, il y a aussi toute une nouvelle génération. C’est peut-être un peu con de dire ça, mais je pense que MeToo a débloqué des choses. Des choses liées à… comment dire… je ne sais pas comment expliquer ça… Au respect. À comment on considère les autres. Par truchement ça a éclairé un peu les problèmes de racisation.

Tu fais partie des rares natifs romands qui travaillent en Suisse alémanique. Et en plus tu as intégré un Ensemble. Est-ce tu sens vraiment une différence culturelle dans le travail ?

Je pense qu'il y a un aspect culturel qui est hyper différent, très lié à l'aspect allemand. Je pense qu'il y a un théâtre qui c'est un peu, comment dire… Il y a un théâtre qui est beaucoup plus corporel, plus investi corporellement. Là ou des fois j'ai l'impression dans la culture française du théâtre, ça s'arrête un peu au niveau de la tête. C’est des généralités, mais je trouve que c'est un peu vrai. Il y a un peu ces deux mondes quand même qui existent. Enfin pour moi, le plus flagrant, c’est une certaine technicité, une aisance des acteur·rice·s allemands qui viennent du monde des ensembles. En suisse allemande chaque ville a son ensemble. À Zurich il y en a deux, mais il y en a un à Winterthur, à Bâle, à Soleure, dans les Stadtheaters aussi en Allemagne...

Qu’est-ce que ça change ?

Ça fait que tu travailles tout le temps. Alors qu’en Suisse romande, tu n’as pas ça. La normalité n’est pas la même. En tant qu’interprète, tu dois toujours être à la recherche de travail, même si tu ne sais pas trop comment faire. Tu dois rencontrer des gens. Des auditions, il n’y en a pas mille. Cet aspect social peut être épuisant. Tu dois toujours redémarrer, car tu n’as peut-être pas travaillé pendant un mois, deux mois, voire plus. Tu dois apprendre à connaître la nouvelle équipe, le langage avec la mise en scène dont je te parlais. Ça prend une, deux semaines… comme tu n’as pas beaucoup d’argent la création ne dure que cinq semaines. J’ai l’impression que l’énergie se perd dans plein de choses. Alors qu’ici tu travailles à l’année. Là je suis fatigué, mais c’est une bonne fatigue.

La première semaine, je me suis vraiment dit : « là il faut que j’appelle le directeur, c’était une bonne blague, on a bien rigolé, mais je vais partir maintenant ».

C’est une fatigue physique ?

Mentale aussi ! J'ai quatre textes en allemand dans ma tête ! S’ils étaient en français, ce serait un peu plus reposant ! Au début je ne faisais pas le malin. Bon, j’ai eu de la chance, c’est allé progressivement. Quand j’étais Guest [acteur invité pour une seule pièce ; ndlr], j’avais un peu d’allemand, mais c’était épars. C’était une première entrée. J’ai fait le spectacle Heidi l’année d’après. Là, il y avait déjà des monologues en allemand, mais sinon le reste était en anglais. Puis quand j’ai intégré l’Ensemble, la première semaine, je me suis vraiment dit : « là il faut que j’appelle le directeur, c’était une bonne blague, on a bien rigolé, mais je vais partir maintenant ».

Dès la première semaine ?

Dès le premier lundi, la fatigue ! Normalement le vendredi, tu peux être fatigué de ta semaine, mais pour moi, c’est arrivé dès le lundi après-midi. Tu es fatigué, tu ne comprends plus rien, les mots rentrent dans une oreille et ressortent par l’autre… Surtout, j’essayais de ne pas communiquer en anglais. J’ai eu la chance d’avoir des collègues qui parlent très bien français. Des fois si je ne trouvais pas un mot, ils m’aidaient. Pour moi, qui suis très exigeant avec moi-même, c’était frustrant. J’ai dû apprendre à gérer cette frustration. À ne pas tout comprendre. J’ai aussi dû apprendre à ne pas être juste tout de suite. Et puis j’ai dû bosser, bosser, bosser… Bosser ces textes en allemand dans ma tête et mettre ces mots dans ma bouche ! Mais c’est plaisant aussi. Tu peux t’amuser dans le jeu. Comme la grammaire est totalement différente, avec les verbes à la fin… Maintenant après six mois, mon vocabulaire est un peu plus large, mais c’est surtout la fluidité et l’aisance.

À Zurich, je suis le romand, je suis le Welsch, j’ai un accent un peu exotique.

Surtout que tu dois parler allemand au quotidien maintenant ?

Vivre dans une autre langue, c’est une chance, tu peux être une nouvelle personne. Personne ne me connaissait ici, même sur scène. Maintenant j’ai du plaisir, c’est assez excitant. Et comme en francophonie il y a le jeu parisien, sans accent ; ici, il y a le Bühnendeutsch. À Zurich, je suis le romand, je suis le Welsch, j’ai un accent un peu exotique et il était très clair que je n’allais pas le gommer en arrivant.

Quasiment tous les autres corps de métier sont aussi engagés là à l’année ?

La valorisation des métiers du théâtre, ça me touche. Ici, chaque théâtre a son propre dramaturge, une réelle régie plateau, des maquilleuses, des constructeurs… Il y a de l’argent pour ça. Je pourrais moduler mes propos, on a ça aussi sur les grandes scènes romandes, mais la majorité de mon expérience ne s’est pas faite dans ces grandes structures. Quand tu as la maquilleuse qui ne vient que pour la première, et après n’est plus la faute de moyens, je trouve que ça ne valorise pas vraiment le métier et le savoir-faire. Aussi te dire pour nuancer, ici il y a la Freie Szene, les théâtres alémaniques sans Ensemble, qui fonctionnent de manière plus proche de ce qu’on connaît en Suisse romande. C’est une réalité qui existe.

Toute cette présence des autres corps de métier, c’est plus confortable ?

Imagine, tu as des costumes de répétition, des décors de répétition, pendant qu’ils construisent le vrai décor à côté ! Tu n’as pas besoin d’imaginer à partir de bouts de scotch par terre. Ça rend le travail quand même plus simple. Mais c’est aussi plus structuré. Les emplois du temps sont posés, les filages sont obligatoires, peu importe le projet. Il y a ce qu’ils appellent l’ AMA, Alle mit Alles, pour essayer les vrais costumes, tester les lumières, etc… J’ai l’impression d’être gâté, par rapport à mon expérience en suisse romande.

Est-ce que c’est ce modèle de production qui gâte les équipes artistiques de bonnes conditions de travail ou est-ce le modèle francophone qui nous spolie de ces bonnes conditions ?

Attends, juste avant, pour clore mon propos sur la valorisation des métiers. C’est une chance qu’ici il y ait beaucoup plus d’argent pour que ces professionnels soient là. Pour que ces corps de métier viennent dans le travail beaucoup plus fréquemment. J’ai l’impression qu’on travaille tous et toutes ensemble, qu’il y a une continuité, et pas que certains métiers sont mis « en dehors ». Je peux échanger avec les scénographes, les constructeurs, etc… Je suis sûr que ça peut aussi être le cas en Suisse romande, je ne dis pas que ça n’existe pas. Mais dans mon expérience, le fait d’avoir eu moins de temps, moins d’argent, faisait qu’on faisait avec les moyens du bord. Alors ici, on n’est pas à l’opéra non plus, mais on ne fait pas avec les moyens du bord. Ça, c’est vraiment une chance !

Pour conclure avec tes collègues acteurs, comment travaillent-ils.?

Comme en Suisse romande je dirais.

Mais qu’est-ce qui t’impressionne, te surprend chez eux ?

Il y a quand même la langue, le côté allemand, hyper bien exécuté. Alors c’est leur langue maternelle, mais je suis quand même impressionné par la manière dont ils jouent ! Et puis l’Ensemble auquel j’appartiens a été sélectionné dans un grand groupe de personnes, donc tout le monde est bon. Tout le monde a du métier, même celle qui sort de l’école, elle aura une certaine fouge. Et tout le monde a sa patte. Ça marche dans les deux sens. Avant d’intégrer l’ensemble, quand j’avais joué Heidi au Neumarkt, j’avais rencontré une future collègue qui m’avait dit : « J’aimerais beaucoup jouer avec toi Chady, tu as une telle liberté ! », alors que je n’aurais pas dit tant. Ça doit être culturel. On est toujours plus impressionné par l’altérité, par ce qu’on a le moins l’habitude de voir.

Il est déjà l’heure pour toi d’aller au maquillage. Merci Chady.

Mais de rien ! Mon plaisir !

Zacharie Jourdain est artiste dramatique depuis dix ans. Diplômé de la Manufacture Hes-so et de l’Université de Lille, il porte un intérêt tout particulier à l’aspect technique de la pratique actorale, aux écritures contemporaines ainsi qu’aux œuvres graphiques atypiques ou déroutantes.