Carlo Brandt, l'homme renversé (I)
La première fois, je t’ai vu tête-bêche, traversé par le verbe de Dostoïesvki ; tu portais seul Le Rêve d’un homme ridicule sur la scène du Théâtre Saint-Gervais. Bientôt 15 ans de cela, mais une image s’accroche de toutes ses épines à ma rétine. À fleur de mémoire, ton visage renversé avait jeté l’ancre par les yeux. Tout tournait autour de cette paire de trous noirs, cloués au cœur de la cible ; ton faciès retourné.
Depuis, c’est dans le gouffre d’un fauteuil, un pistolet contre l’aine, que je t’imagine, prêt au grand décollage, le visage ruisselant de la pluie du dehors, tout empli de larmes dedans. Las et lourd terrien, veux-tu donc quitter la compagnie des hommes ? Leur préfères-tu celle des étoiles ? Au bois dormant, veux-tu jouer la belle ? Ça se voit que tu crèves d’envie de t’arracher de là, à t’en faire péter la cervelle. Ferme les yeux. Plonge dans le noir. Échappe à la force d’attraction de la planète bleue et flotte dans l’apesanteur intersidérale. Ta légèreté ne se gagnera qu’avec la distance, dans l’espace immense. À moins que, de ton rêve décroché, tu retombes penaud dans la réalité.
Je te retrouve aujourd’hui au carrefour des thématiques abordées dans les articles du "Théâtre dans la peau (IN)CARNATIONS", "Traversée en solitaire" et "Fatal(e)s". « Allô Carlo ? On peut parler ? ». Tu réponds deux fois « Oui». Nous ne nous connaissons pas, mais ta voix appartient à celles qui, par l’oreille, s’adressent à l’âme.
Tu deviens la troisième personne d’un singulier. Retour à la ligne de vie, en diptyque, dont voici le premier volet.
(crédit photo page d'accueil: Olivier Michoud)

photomaton: Carlo Brandt
Voilà quatre décennies que Carlo Brandt brûle les planches et crève l’écran, petit ou grand. Il souffle aussi dans des saxos, chante façon proto-rap, pique la toile de ses murmures poétiques et projette ses captures photographiques. Théâtre, cinéma, web, séries-télé, musique, image, tous les moyens d’expression sont bons pour l’acteur né en terre genevoise, à l’hiver 54.
Sur les photos de lui bébé, coincé entre père, mère et frères, le regard interroge déjà « qu’est- ce que je fous là ? ». Allergique dès ses balbutiements aux rapports de domination, il refuse la mainmise de la famille, de l’école, puis de l’armée sur sa liberté d’action. Affirmant son besoin précoce d’autonomie, il polarise des cultures antagonistes.
« L’histoire de mes parents, c’est l’histoire de l’Europe. Ma mère a grandi dans une ferme du Nord-Est de l’Italie. Mon père, fils d’un industriel allemand en faillite installé à Genève, reçoit les ruines de son propre père en héritage ». L’urbanité helvétique du père épouse la ruralité frioulane de la mère. Le couple se rencontre hors sol ; à Rome. Lui, enrôlé par Swissair, y est muté comme chef d’escale. Elle quitte sa campagne à 16 ans et endosse l’uniforme d’hôtesse de l’air dans la capitale italienne. Tous deux embrassent la modernité avec entrain, mais la sensibilité de leur petit Carlo reste étonnamment dominée par l’archaïsme paysan. Il s’épanouit dans la chaleur des étés italiens gorgés de soleil, d’odeurs racées et de lumières sudistes, rythmés par les moissons et les vendanges. De retour dans la maison genevoise, il se flétrit. « Contrairement à mes deux frères, la seule valeur que je reconnaissais était celle de la terre. Je comprenais comment faire un sillon avec un cheval, comment traire, comment lire dans la merde des vaches par terre ; tout ce que les autres considéraient passéiste et dégueulasse. Je devais être atteint d’une légère forme d’autisme ». Sous l’influence d’origines contraires, son cœur balance clairement côté terre.
Tombé dans le théâtre comme un petit ours dans un chaudron de miel, il vit son premier déclic scénique grâce à la rythmique helvétique. Il s’en souvient comme si c’était hier : « Les enfants, aujourd’hui nous allons distribuer le rôle principal du spectacle de Noël. Vous allez marcher, bouger et vous comporter comme si vous étiez le petit ours Michka. Je mets de la musique ». Le petit garçon taciturne qui passe ses vacances en compagnie des animaux de la ferme chez sa grand-mère, observateur obsessionnel d’une nature spectaculaire, n’éprouve aucune difficulté à se glisser dans la peau d’un petit ours et décroche son premier "premier" rôle. Le deuxième déclic suivra. « Le soir du spectacle, quand je suis arrivé sur le plateau de la salle communale du Grand-Saconnex, métamorphosée par les lumières, face à tous ces adultes, j’ai compris quelle était la fonction de la représentation. Je peux donner un sens au monde dès lors que je le raconte. Représenter le monde, c’est le reconnaître et lui donner sens. C’est l’idée qui m’a traversé ce soir-là, j’avais 6 ou 7 ans».
Il va de déclic en déclic ; le suivant active sa passion pour la musique. « J’ai essayé le piano ; ça ne marchait pas, la trompette ; ça ne marchait pas. Finalement, la flûte à bec m’a conduit au fifre. Je retrouvais quelque chose d’une nature proche, mais plus vibratoire encore que le théâtre, en jouant en mode déambulatoire au sein de la fanfare du Grand-Saconnex».
De 12 à 14 ans, l’adolescent, peu scolaire, est placé à l’internat Saint-Joseph à Thônon-les- Bains, en France voisine. Il y perd toute intimité, mais y explore une sensation qu’il ne connaît pas encore : la solitude au sein de la communauté. « Je me suis retrouvé sans espace privé, sans ma chambre, sans mes amis, dans un dortoir de 80 lits, dans un réfectoire où nous mangions à 350. J’ai pu me construire dans cette solitude et j’ai, à partir de l’internat, commencé à beaucoup rêver ». Il s’endurcit. « Plus tard, à l’armée, nous étions 6 par chambrée et nous levions à 6h du matin mais cela me paraissait facile. À l’internat jésuite, le réveil sonnait dès 5h30, nous enchainions par la messe et les études, tout cela avant le petit déjeuner. Ce n’est pas la même chose quand tu retrouves tes copains en classe ou quand tu vis jour et nuit ensemble ; tu dors, manges, joues, te bagarres avec eux. Pour moi, ce fut la période de l’apprentissage de l’amitié mais aussi de la violence et du travail ».
"Nous sommes à l’époque du Living Theatre, des expériences de communautés théâtrales. La politique, au sens pur du terme, imprègne le travail de l’intérieur et ça se sent. Un vrai rapport lie le public et les comédiens. Je me suis dit : "Je veux faire ça ! " ».

photomaton: Carlo Brandt
Quelques années plus tard, frappent l’adolescence et la voix du père : « Si tu restes ici, c’est moi qui fais la loi. Si ça ne te convient pas, pars ». Il a alors 16 ans et quitte la maison familiale, soutenu dans son mouvement d’émancipation par sa mère. Il loue une chambre chez une amie de cette dernière, enchaîne les petits boulots : pompiste, bagagiste à l’aéroport de Genève, etc. La salle communale du Grand-Saconnex sera une fois de plus le théâtre d’une importante révélation. Il s’y rend pour voir Les Soldats de Lenz par le Théâtre Populaire Romand. « Je me retrouve face à une forme théâtrale pointue. Nous sommes à l’époque du Living Theatre, des expériences de communautés théâtrales. La politique, au sens pur du terme, imprègne le travail de l’intérieur et ça se sent. Un vrai rapport lie le public et les comédiens. Je me suis dit : "Je veux faire ça ! " ».
Tout s’enchaîne tambour battant : il arrête le collège, fait l’armée, la déserte, expérimente la prison. « En sortant de la prison de l’armée, je voulais être prof de ski. Mon père me présente l’un des responsables de l’école suisse de ski ; un colonel qui m’explique que la structure de l’école mime celle de l’armée... Très bien, merci, au revoir Monsieur ».
Carlo renoue avec l’appel du plateau et projette d’entrer au Conservatoire de Genève. Mais, Place neuve, le voilà détourné du droit chemin par un panneau qui le mènera à l’ESAD-École Supérieure d’Art Dramatique, où il s’inscrit. « Pour préparer le monologue et la scène à présenter au concours d’entrée, j’ai sollicité l’aide de comédiens professionnels. Certains m’ont reçu - tous des comédiens très connus à l’époque à Genève - d’autres m’ont directement jeté. Finalement, je me suis retrouvé à la montagne dans une bergerie pour préparer seul le concours d’entrée ».
Le jour J, Leyla Aubert, alors doyenne de l’ESAD, lui annonce devant le jury et l’auditoire : « Vous n’êtes pas admissible car vous n’avez pas suivi les années préparatoires, mais comme vous êtes le meilleur de la sélection, nous ferons une entorse au règlement et vous prenons à l’essai ». Il accède alors aux meilleurs pédagogues de l’époque et se délecte de sa formation. À l’issue du spectacle de fin de 3e année, casquette vissée sur le crâne, un monsieur l’aborde : « Salut Carlo, qu’est-ce que tu fais au mois de septembre ? Ça te dirait de venir travailler au TPR ? » C’est Charles Joris. Embarqué à la Chaux-de-Fonds, le jeune acteur raccroche avec délectation tous les wagons mémoriels de la paysannerie italienne. « La liberté existe à partir de 1000 mètres» dit un proverbe fribourgeois qu’il affectionne particulièrement. Cette première expérience professionnelle lui permet d’accéder à l’expression de la plus grande des modernités en matière théâtrale et de vivre le collectif. « J’ai vu le théâtre du théâtre : l’intérieur du collectif, les rapports de domination des anciens sur les nouveaux, les liens affectifs, qui tu aimes et qui tu n’aimes pas ; la communauté au plein sens du terme ».
Les années septante multiplient les expériences communautaires et confrontent les idéologies. La lutte armée de la bande à Baader ou des Brigades rouges est contemporaine de la création des communautés pacifistes hippies. « Avec la mort de Pasolini en 1976, j’ai compris qu’en même temps que cette figure, on massacrait le modèle politique archaïque. J’assistais en direct à la fin du monde politique. Avec les années 80, nous entrions de plein fouet dans les années bling bling qui nous mènent jusqu’à la première guerre en Yougoslavie en 1995. Et après l’histoire, toi aussi tu la connais ».
Après le TPR, l’électron libre regagne Genève dont il fréquente la foisonnante scène underground. C’est aussi le début de l’ère Benno Besson. Nommé à la tête de La Comédie, il consacre l’année précédant son investiture à sillonner les salles; «Il verra tous les décorateurs, tous les éclairagistes, tous les metteurs en scène, toutes les comédiennes, tous les comédiens puis sélectionnera 6-8 personnes pour intégrer La Comédie. J’étais dedans. S’ouvre à moi le grand classicisme. Benno Besson était l’un des derniers directeurs d’acteurs, nourri dans son parcours par son compagnonnage avec Brecht et Coline Serrault ».
Ce premier maître accepte le parallélisme entre l’institution qu’il dirige et la vie alternative environnante dans laquelle Carlo s’active, notamment avec Pavillon B, un groupe de musique électronique avec lequel il tournera huit ans en Suisse. « Je chantais une forme de rap avant l’heure, puis j’ai commencé à jouer du saxophone. Comme acteur, je travaillais avec de jeunes cinéastes du courant expérimental - des femmes talentueuses qui ont malheureusement disparu depuis - tout en poursuivant mon parcours avec Benno à La Comédie ».
En Claude Straatz, il trouve une rigueur et une capacité d’analyse équivalentes à celle de Benno Besson, dans une veine esthétique différente. Chacune des familles artistiques, chacun des maîtres qu’il côtoie ajoutent une nuance supplémentaire à la palette multicolore qu’il trimballe en permanence avec lui.
Depuis tout petit, Carlo vogue d’un antipode à l’autre ; rural-urbain, solitaire-collectif, institutionnel-alternatif. Il bâtit sa personnalité atypique, par strates de divergences. Quand je le questionne sur le rôle de l’enfance comme période privilégiée d’incubation de sensations et d’observations brutes, il répond : « Encore aujourd’hui, je ne suis qu’un capteur ambulant. J’ai édité sur facebook un travail sur Pessoa car peu d’écrivains peuvent parler du métier d’écrire. Il est l’un des seuls à pouvoir parler de l’invisible. Depuis le 1er confinement, je publie ou projette aussi des séries de photographies. Jamais je n’ai cessé d’observer autour de moi. »
Une corde référentielle s’ajoute à son arc, par le biais de son grand-frère Daniel, physicien nucléaire au CERN. Pionnier dans un tout autre domaine, son petit-frère sera l’un des tous premiers traders, qu’il qualifie plus subjectivement de « l’un des premiers connards » à commercer pour les banques genevoises. « Vivre à Genève, c’est vivre dans le cœur du monstre, où se négocient toutes les denrées alimentaires mondiales. Mon grand-frère scientifique était le seul de la famille avec lequel je pouvais parler, pourtant les scientifiques sont habituellement de piètres communicants hors de leurs centres d’intérêt. Vu son niveau de responsabilité, il subissait une pression énorme. Boire le relaxait. La capacité de verticalité de mon frère s’exprimait grâce à l’alcool. Nous parlions des heures ensemble, il venait voir tous mes spectacles ; notre lien était incroyable. Grâce à lui, je pouvais pénétrer le cœur de la matière. Il m’a permis de visiter l’accélérateur (ndlr: de particules). Il m’a ouvert à l’astrophysique, à l’invisible - qui ne l’est pas d’ailleurs, mais que nos sens ne perçoivent pas - et à l’univers quantique. J’ai pu faire le mix entre ce qu’il me transmettait et l’analyse des textes. Si tu penses quantique au plateau, ça change tout, même structurellement, dans ton approche des pièces. »
Il y a cinq ans, Carlo perd son père. Deux jours après, son frère Daniel décède à son tour d’un cancer. Les deux hommes ne se parlaient plus depuis 20 ans. « J’avais mon père dans une clinique, mon frère dans une autre et je faisais le va-et-vient entre eux. À l’un je disais « ton fils Daniel est en train de mourir », à l’autre je disais « ton papa est en train de mourir ». Leur disparition simultanée provoque un immense choc, et leur conflit irrésolu en exacerbe la portée. « Papa et Daniel doivent être dans la même morgue à Genève ». Il se rend à la morgue et demande à voir Monsieur René Brandt et Monsieur Daniel Brandt en même temps. "Je suis le fils de René et le frère de Daniel. Ils sont morts à deux jours d’intervalle, cela faisait 20 ans qu’ils ne se voyaient plus. J’aimerais les rassembler pour leur parler ». Carlo se retrouve en compagnie d’un cercueil ouvert, celui de son père, et celui resté clos de son frère. Il leur parle, prend des photos, et, avant de quitter la morgue, jette un œil à l’horloge électronique qui, en plus de l’heure, indique la date : mercredi 16 décembre 2014, jour de son 60e anniversaire. « J’avais zappé que cette scène se déroulait le jour de mon anniversaire. Au moment d’en prendre conscience, le synchronisme m’a troublé. À partir de ce moment-là, je plonge dans une autre dimension ».
Quelques semaines après, sa mère meurt à son tour. La rupture familiale est totale et brusque. « Je me retrouve sans jambes et sans bras ; j’avais perdu tous mes membres, au sens propre et figuré. En 2014, j’ai donc disparu pour accompagner mes morts, jusqu’à maintenant. Il fallait comprendre ce qui arrivait pour pouvoir continuer à vivre. Heureusement, j’ai rencontré des "anges" qui m’ont permis de faire le va et vient entre les limbes et le monde social et professionnel. J’ai quand même tourné dans une série pour TF1. Tu te retrouves seul, tout le monde est mort autour de toi et tu reçois un appel de ton agent : « ça te dirait d’aller tourner à Lisbonne ? C’est pour la plus vieille série de la télé française ; ça s’appelle Une famille formidable ». Titre cocasse vu les circonstances (rires). J’ai accepté".
Le déferlement de la vague covid-19 au printemps 2020 sonne le glas de son voyage dans l’au- delà. Paradoxalement, c’est le confinement, guère différent de son état de retranchement, qui le rappelle, peu à peu, à d’autres réalités... (à suivre).
Propos recueillis par Laure Hirsig