Arcadi Radeff, la quĂȘte instinctive

 

ComĂ©dien genevois de 25 ans, Arcadi s’est formĂ© Ă  la Manufacture (Haute École des Arts de la ScĂšne Ă  Lausanne) avant de se dĂ©dier avec passion au monde du 7Ăšme art. Une voie d’émancipation satisfaisant sa recherche de spontanĂ©itĂ©, de l’instant de grĂące.

 Propos recueillis par Sami Kali 

@ Louise Orry Diquero

 « Arcadi » quelle est l’histoire de ce prĂ©nom ?

L’origine du mot se trouve dans une rĂ©gion qui se nomme l’Arcadie dans le PĂ©loponnĂšse. Dans la mythologie, une forĂȘt magique s’y Ă©tend, le BrocĂ©liande grec en quelque sorte. Mais la raison pour laquelle je m’appelle ainsi est un peu diffĂ©rente. Mon pĂšre, d’origine bulgare, est fascinĂ© par l’Est et plus particuliĂšrement sa littĂ©rature. Mes parents, Ă  l’époque, ont dĂ©vorĂ© un roman policier, Gorki Park, dont l’intrigue se dĂ©roule Ă  Moscou. Et je porte ainsi le nom du dĂ©tective de ce rĂ©cit.

Il y a-t-il des ressemblances entre ce détective et toi ?

Quand j’ai lu le livre, je dois avouer que j’y ai dĂ©couvert un personnage un peu dĂ©rangĂ©, qui prend beaucoup de drogues, alors je me suis dit qu’il ne devait pas y avoir de lien direct (rires). Le seul point commun que je partage avec lui, c’est une vie un peu dĂ©cousue.

Entretiens-tu des liens avec la Bulgarie ?

Je suis d’abord parti Ă  Sofia aprĂšs le collĂšge pour y apprendre le bulgare Ă  l’universitĂ©, mais ayant seulement dix-huit ans, je pense que je n’étais pas encore prĂȘt Ă  me consacrer Ă  cette tĂąche. Suite Ă  cela, pendant plusieurs annĂ©es, lorsque l’on me demandait de jouer un bulgare, je me sentais gĂȘnĂ©. Je me voyais comme un imposteur. RĂ©cemment, j’ai dĂ©cidĂ© de reprendre les cours ce qui m’a donnĂ© plus de confiance. Je me sens prĂȘt maintenant Ă  rencontrer des rĂ©alisateurs et rĂ©alisatrices bulgares. Et pourquoi ne pas retourner Ă  Sofia bientĂŽt, me connecter Ă  la culture locale, par exemple lors du festival du film de la ville.

Cite-moi une chose, n’importe laquelle, que tu adores ?

La gastronomie. Il s’agit une façon de dĂ©couvrir des cultures qui me sont totalement Ă©trangĂšres. Je cuisine des plats sĂ©nĂ©galais, gĂ©orgiens mĂȘme si je ne suis jamais allĂ© lĂ -bas. L’exploration dĂ©bute dĂ©jĂ  lorsque je me procure les ingrĂ©dients dans des Ă©piceries spĂ©cialisĂ©es oĂč je fais constamment des rencontres enrichissantes.

Et qu’est-ce que tu dĂ©testes ?

La tyrannie, les muses, une vision de l’art trop dogmatique, tout le cĂŽtĂ© malsain qui peut malheureusement encore exister dans le milieu artistique.

Quel genre d’acteur es-tu ?

Au dĂ©but de ma carriĂšre, on m’a dit « tu es trĂšs technique ». MĂȘme si de nombreux acteurs fonctionnent de cette maniĂšre, surtout dans le cinĂ©ma français, ce n’est pas un modĂšle que j’ai envie de suivre. Pour moi cela signifie ĂȘtre coincĂ©, ĂȘtre dans le contrĂŽle. La mĂ©thode, les maĂźtres Ă  penser ça m’a toujours ennuyĂ©. Aujourd’hui, je pense ĂȘtre devenu un acteur plutĂŽt intuitif et j’aimerais creuser ce sillon-lĂ .

Aujourd’hui, je pense ĂȘtre un acteur plutĂŽt intuitif et j’aimerais creuser ce sillon-lĂ .

 Il y a-t-il eu un Ă©vĂšnement ou une rencontre qui t’a poussĂ© vers l’intuition ?

La rencontre dĂ©terminante s’est passĂ©e lors du tournage du premier gros film sur lequel j’ai travaillĂ©. Il s’agit de Passages de Ira Sachs. En obtenant un rĂŽle, j’ai Ă©tĂ© catapultĂ© de mon petit bord du lac sur cette grande machine. Je devais jouer une scĂšne avec AdĂšle Exarchopoulos oĂč je la violente et elle me repousse, des enjeux pas Ă©vidents. Et elle, c’est une actrice libre, qui vit en permanence. Elle boit son cafĂ©, on entend action, elle garde sa tasse en jeu et continue la scĂšne. Lors des prises, j’ai remarquĂ© qu’AdĂšle ne disait pas du tout les rĂ©pliques Ă©crites et cela m’a beaucoup dĂ©stabilisĂ©. Remarquant que je n’avais pas d’autre choix que de la suivre, j’ai dĂ©cidĂ© de me laisser aller, de faire confiance Ă  l’instant. Cette expĂ©rience m’a dĂ©coincĂ© pour la vie je crois.

Tu as reçu rĂ©cemment  le prix Swissperform du meilleur second rĂŽle pour ton travail sur les sĂ©ries RTS DĂ©lits mineurs et Les Indociles, qu’est-ce que cela reprĂ©sente pour toi ?

 Pour moi, c’est un encouragement incroyable. J’en suis vraiment heureux et honorĂ©. Je disais justement Ă  ma copine deux semaines avant la remise des prix que ce serait un rĂȘve que d’ĂȘtre primĂ©. De plus, le directeur des JournĂ©es de Soleure, NiccolĂČ Castelli, a contribuĂ© Ă  crĂ©er une ambiance trĂšs accueillante et dĂ©contractĂ©e. J’ai vraiment eu la sensation d’ĂȘtre fĂ©licitĂ© par des proches.

Comment t’es-tu retrouvĂ© Ă  travailler avec Nicole Borgeat sur DĂ©lits mineurs ?

Je donnais la rĂ©plique pour un casting menĂ© par Minna Prader qui a pensĂ© que je conviendrais pour l’un des rĂŽles. J’ai passĂ© un essai puis un deuxiĂšme en prĂ©sence de Nicole et j’ai finalement obtenu le rĂŽle, presque malgrĂ© moi. Travailler avec Nicole Ă©tait gĂ©nial. Elle a un grain de folie que j’adore et nous nous sommes immĂ©diatement bien entendus. Elle m’a laissĂ© trĂšs libre sans jamais crisper les choses.

Est-ce que tu as rencontré des challenges sur le tournage ?

DĂ©lits mineurs est une sĂ©rie policiĂšre. L’impĂ©ratif consiste Ă  rĂ©vĂ©ler des Ă©lĂ©ments d’enquĂȘte, faire avancer l’intrigue. Et donner des informations sans paraĂźtre didactique, pour un acteur, ce n’est pas Ă©vident. Surtout pour moi qui prĂ©fĂšre ĂȘtre dans la spontanĂ©itĂ©, le lĂącher prise. L’autre dĂ©fi que j’ai vĂ©cu a eu lieu lors de la prĂ©paration en amont du tournage. Nicole m’avait demandĂ©  de me muscler pour le rĂŽle. Mais suite Ă  un accident du genou, je n’ai pas pu faire de sport du tout. Quand je suis arrivĂ© sur le plateau, elle m’a demandĂ© oĂč Ă©tait parti mon « summer body ». (rires)

Délits Mineurs © Anne Kearney

Délits Mineurs © Philippe Christin

Dans une sĂ©rie policiĂšre, l’impĂ©ratif consiste Ă  rĂ©vĂ©ler des Ă©lĂ©ments d’enquĂȘte, faire avancer l’intrigue. Et donner des informations sans paraĂźtre didactique, pour un acteur, ce n’est pas Ă©vident.

Tu y joues un vigile, emploi ou contre-emploi ?

Contre-emploi, c’est sĂ»r. Ce qui m’a plu dans ce rĂŽle c’est surtout le parcours de vie du personnage, chaotique, hasardeux. C’est lĂ  que l’on se rejoint. Mais j’avais tout de mĂȘme des rĂ©fĂ©rences inspirĂ©es d’une phase de ma vie oĂč j’ai voulu devenir un mec un peu stĂ©rĂ©otypĂ©. Je pratiquais le MMA (Mixed Martial Arts), je voulais m’acheter un scooter et je frĂ©quentais un groupe d’amis parmi lesquels nombreux sont passĂ©s par la case vigile.

Les Indociles  ©Coline LevĂȘque

Dans une sĂ©rie policiĂšre, l’impĂ©ratif consiste Ă  rĂ©vĂ©ler des Ă©lĂ©ments d’enquĂȘte, faire avancer l’intrigue. Et donner des informations sans paraĂźtre didactique, pour un acteur, ce n’est pas Ă©vident.

Les Indociles  ©Coline LevĂȘque

Et quelle a été ton expérience sur la série Les Indociles avec Delphine Lehericey ?

Les Indociles se distingue notamment par ses nombreux personnages aux destins liĂ©s et Ă©galement son ancrage dans la pĂ©riode oĂč la vague hippie dĂ©ferlait sur la Suisse. Pour Delphine, l’essentiel rĂ©sidait dans les relations entre les membres de ce groupe d’amis dont Joe, que j’incarne, fait partie. Le travail Ă©tait beau mais vertigineux car elle nous accordait une grande confiance. En Ă©tant complĂštement intĂ©grĂ©s dans le processus de crĂ©ation, nous portions ainsi une vraie responsabilitĂ© en tant qu’acteurs, actrices.

Ton personnage, Joe, vit dans les années 70 dans le Jura, comment tu as abordé ça ?

Notre travail en tant qu’acteurs n’était pas de retranscrire l’époque dans notre jeu. Cet aspect est pris en charge pas le scĂ©nario, les costumes, les coiffures, le dĂ©cor. Ce qui m’a donc intĂ©ressĂ© c’est surtout de trouver un angle d’attaque. Et pour Joe, c’est la relation complexe qu’il entretient avec son pĂšre que j’ai reliĂ©e Ă  la mienne. L’aspect dramatique de sa vie m’a beaucoup inspirĂ©. C’est un personnage « empĂȘché ». Il est dans le placard, puis son pĂšre meurt et il est forcĂ© de reprendre l’usine. C’est incroyable comme rĂŽle. HonnĂȘtement il y aurait de quoi faire un spin off (rires).

Question à Nicole Borgeat, réalisatrice de la série Délits Mineurs

Quel type d'acteur est Arcadi selon vous ?

En tant que rĂ©alisatrice, je me demande trĂšs vite qui se trouve face Ă  moi. J’ai dĂ©celĂ© trois ou quatre catĂ©gories d’acteurs : les cĂ©rĂ©braux (leur jeu passe par le mental, ils/elles te rĂ©pondent, ça passe par les mots, l’argumentation), celles et ceux qui restent tout le temps dans le rĂŽle (plus compliquĂ© car il est difficile d’avoir un Ă©change), les physiques (j’évite les indications psychologiques, on travaille sur le rythme, les positions du corps) et les intuitifs dont fait partie selon moi Arcadi. Il est toujours trĂšs ouvert Ă  l’environnement qui l’entoure, se laisse surprendre. Il est un peu dans son monde, trie les indications que l’on lui donne. Il arbore une vraie « poker face » quand je lui parle et me rĂ©pond peu, ce qui est un peu dĂ©routant. Par contre, ma rĂ©ponse vient sur l’écran. Il a tout intĂ©grĂ©. Le rĂ©sultat est Ă  la fois rĂ©aliste et vivant. Arcadi connaĂźt parfaitement son instrument et c’est trĂšs prĂ©cieux. Je le trouve exceptionnel. Il a quelque chose de presque enfantin, une permĂ©abilitĂ© avec son inconscient.

Question à Delphine Lehericey, réalisatrice de la série Les Indociles

Parlez-nous de votre collaboration avec Arcadi, comment s’est-elle passĂ©e ?

J’ai rencontrĂ© Arcadi une bonne annĂ©e avant le tournage de la sĂ©rie alors que nous cherchions les acteurs et actrices pour les rĂŽles principaux. Il est donc venu au casting et j’ai immĂ©diatement adorĂ© son Ă©nergie, son physique atypique et bien sĂ»r sa maniĂšre si investie de se mettre dans les scĂšnes. Lors du tournage, il est restĂ© lui-mĂȘme, a fait confiance Ă  sa jeunesse, il a apportĂ© tout ce que je cherchais de naĂŻf et d’insouciant au personnage. 

C’est un acteur rare, sincĂšre, trĂšs engagĂ© et gĂ©nĂ©reux, qui sait autant composer un personnage que jouer « naturaliste », quelqu’un de proche de lui. Ce qu’il dĂ©gage Ă  l’écran est toujours trĂšs subtil. Il possĂšde aussi une capacitĂ© incroyable Ă  mettre ses partenaires Ă  l’aise. Il a un vrai talent pour les relations humaines ce qui constitue une grande qualitĂ© pour le jeu face camĂ©ra parce qu’il faut savoir prendre appui Ă  la fois sur la situation, son vĂ©cu et ses camarades de jeu. C’est vraiment un acteur avec qui je rĂȘve de refaire un film. Je suis certaine que beaucoup de rĂ©alisateurs et rĂ©alisatrices vont se le disputer dans les prochaines annĂ©es.

Propos recueillis par Sami Kali

Comédien suisso-tunisien formé au Giles Foreman Centre For Acting à Londres, Sami Kali se consacre également au métier de metteur en scÚne et réalisateur. CÎté écriture, les scénarios de films de fiction constituent le corps de son travail