Alexandra Gentile
Quand l’art du clown se mêle au théâtre
Bienvenu·es dans l’univers de la connerie, de l’infortune, de la joie ou du génie brisé, de l’humanité dans toute sa splendeur et son désarroi.
Alexandra Gentile, avec délectation, mêle l’art du clown à celui du théâtre et aime parler avec tendresse de nos imperfections.
Boxeuse à ses heures perdues, pour le plaisir de la transpiration, l’effort ne l’effraie pas. Au contraire, elle l’appelle, au quotidien comme sur scène. D’où son dernier spectacle, un « solo survolté » où elle campe une fée excentrique de seconde zone, voix oubliée qui se retrouve à la lumière des projecteurs.
Plus profondément, l’art pour Alexandra semble être une recherche sur la liberté, l’humilité et le plaisir fondamental de jouer.
Entretien signé Solange Schifferdecker

@Noémie_Pétremand
Être clown signifie être sans filtre et sans codes sociaux, un état où nous sommes complètement nous-mêmes et totalement autre.
Commençons par le tout début: Tu as étudié à l’Accademia Dimitri, Haute Ecole professionnelle de Théâtre de mouvement. Une raison spécifique à cela?
En fait, l’école m’a choisie. Je suivais le cursus préprofessionnel de théâtre au Conservatoire de Musique de Genève. J’ai tenté différents concours afin d’entrer dans un établissement professionnel. Mes préférences se portaient davantage pour une école de théâtre centrée sur l’étude du texte. Lorsque j’ai réussi l’audition d’entrée à l’Accademia Dimitri, j’ai réfléchi et pensé « Pourquoi pas. J’ai déjà 26 ans, un âge encore adéquat pour approfondir l’approche corporel. Je reviendrai au texte plus tard. » Sachant qu’avec les années, le corps s’adapte de moins en moins, il m’a semblé judicieux de commencer par le mouvement.
Malgré tout, les techniques corporelles t’intéressaient déjà, je me trompe?
Le sport m’accompagne depuis toujours. Plus jeune, je jouais au volley ball et courrais régulièrement. Au Conservatoire, dans le cursus préprofessionnel de théâtre, j’ai découvert avec enthousiasme la danse contemporaine.
J’aime l’effort. Je ressens la nécessité de me dépenser. Mais je m’en rends compte que maintenant. (Rires) J’ai débuté récemment un cours de boxe et j’observe que j’ai beaucoup d’énergie à libérer. Au plateau, je suis une interprète qui aime transpirer et qui ai besoin de se fatiguer.

CIE LA BÊTE HIRSUTE ©Vincent_Guignet
Je m’intéresse à ton alliage entre le théâtre et le clown. Peux-tu définir ce qu’est l’art du clown pour toi?
Il y a autant de manières de pratiquer le clown que de personnes qui le transmettent. Je le considère comme un état de jeu spécifique avec une adresse directe au public. Ce dernier est ton partenaire principal.
Le clown est très ambivalent et j’aime cette spécificité. Il contient autant de puissance que de vulnérabilité. Il s’agit d’une zone de jeu qui table beaucoup sur l’idiotie, l’imaginaire de la personne, les sensations physiques et ce contact permanent avec les spectateur·ices, cette mise à jour constante avec le présent. Quoi que nous imaginions tester devant le public, celui-ci peut en décider autrement.
Parmi les définitions entendues, un acteur en formation en a proposé une qui m’a plu : « le clown est ce qui reste de toi quand tu as fini de penser que tu étais autre chose. »
Être clown signifie être sans filtre et sans codes sociaux, un état où nous sommes complètement nous-mêmes et totalement autre. De nouveaux possibles s’ouvrent alors. En conclusion: un gros bac à sable de liberté!
On éteint le cortex.
Le pré-frontal se tait. Le jugement est lâché. Seuls, les sensations et l’instinct nous aiguillonnent.
Ce qui, dans la société, est perçu négativement devient, en clown, une matière de jeu géniale.
Il y a une sorte de plongeon dans l’inconnu dans ta description.
Oui, et simultanément, tu plonges avec tout ce que tu es, tes meilleures qualités et tes plus beaux défauts. Ce qui, dans la société, est perçu négativement devient, en clown, une matière de jeu géniale. La mauvaise foi, la colère sont de fantastiques moteurs de jeu. Il n’y a pas d’évidence.
J’ai l’impression qu'ainsi certaines pudeurs sont dépassées. Tout ce que tu décris me semblent être des outils importants pour les comédien·nes, surtout pour l’écriture de plateau (*quand les improvisations donnent naissance au texte et au spectacle).
Tout à fait. Dans certains spectacles, tu sens que le génie du comédien ou de la comédienne provient d’une improvisation durant une répétition où il·elle a lâché les ballons ET les chevaux! Avec champagne et paillettes! (Rires) Je trouve ces instants si jouissifs à voir. Ce sont des bouffées de liberté totale que la personne sur scène nous offre.
Cela veut-il dire que le clown n’est pas forcément lié au rire?
Il y a du rire, bien sûr. Mais, ce que nous cultivons surtout, c’est de l’adhérence. Que le public soit scotché à la « créature » étrange et attachante que nous sommes devenue au point qu’il ait envie de l'adopter. J’aime voir, lorsque je transmets cette technique, que chaque personne a un endroit très différent d’adhérence avec le public. Certain·es ont un énorme potentiel comique. Qu’ils ou elles entrent sur scène et les rires adviennent instantanément. Mais d’autres vont toucher et accrocher le public différemment. Les formes d’attachements sont multiples, mais le rire n’est jamais loin. Entre rire et pleurs, la frontière est mince.
Le rire est mystérieux. Pourquoi rigolons-nous? Ça me fascine. Quelques fois, la référence ou la blague sont limpides. Mais à d'autres occasions, apparaît une connexion singulière et très intime avec quelques spectateur·ices. J’adore dans les salles où tout à coup, trois personnes éclatent de rire, mais nous ignorons pourquoi.

CIE LA BÊTE HIRSUTE ©Vincent_Guignet
On parle de clown contemporain. Saurais-tu nous expliquer la différence avec le clown plus « classique »?
Dans les créations contemporaines, on ne parle plus de « numéros », comme au cirque, mais davantage d'un propos qui se développe sur une heure ou plus. Le spectacle contient alors la nécessité de déplier un thème spécifique. Le rapport au processus de création a évolué lui aussi. Il y a un travail essentiel avec l’improvisation et en cela, le clown contemporain rejoint la pratique de « l’écriture au plateau ».
Cet art venu du cirque colonise désormais les espaces de théâtre et l’interprétation de textes. Les limites deviennent poreuses entre le clown et le théâtre. Beaucoup d’artistes jouent sans « nez rouge » tout en se nommant clown. Oscar Gomez Mata, avec « Les inactuels », a un alter égo fortement colérique sans pour autant être maquillé ou masqué. Et tant mieux, que théâtre et clown se rejoignent à des endroits d’idiotie. Tel François Gremaud qui pratique également cette porosité.
Quand je parle d’idiotie, je désigne cet état d’ouverture totale au présent, cet être très joyeux et sensible au public.
Alors que tu travaillais en tant que comédienne, qu’est-ce qui a suscité en toi l’envie d’approfondir le clown?
Tout d’abord, une envie de casser le quatrième mur (*cela signifie avoir une adresse directe avec l’audience). Alors que je collaborais sur différents projets théâtraux après avoir terminé l’Accademia Dimitri, j’ai ressenti la nécessité d’un contact plus immédiat avec le public, de créer des liens forts avec ce dernier. Me manquaient également la gaieté et la légèreté dans le travail. Tout devenait très sérieux lors des temps de création sur le plateau et je perdais le plaisir du jeu.
Le COVID est survenu et comme beaucoup d’artistes, je me suis retrouvée avec du temps libre. Je me suis assise alors avec moi-même, j’ai effectué une liste de ce qui me tenait à coeur, me procurait de la joie et que je désirais développer. Au milieu de cette énumération trônait: « pratiquer davantage de clown ». Je m’y suis donc attelée.
Où as-tu appris l’art du clown?
Je me suis surtout formée à travers des stages, notamment à Paris et avec différent·es pédagogues : Vincent Rouche, stricte avec les règles et les détails, puis Francois Cervantes et Catherine Germain de la Compagnie de l’Entreprise. Elle et lui, ont un rapport presque mystique au clown et évoquent un être intérieur. Pour finir, j’ai beaucoup pratiqué avec Hélène Vieilletoile qui travaille en espace urbain. Dans cet environnement ouvert, les états se déploient de manière exponentielle sans retenue, et dans la joie !
Avec le clown, il est obligatoire de jouer. Et de traverser ce qu’il y a à traverser. Sillonner les paysages émotionnels, du néant à l’intensité.

Rossignol ©Olivier Périat
Qu’est-ce que le clown apporte à ton travail théâtral?
Il me rappelle l’importance du rapport au présent et de demeurer en lien avec le public. Par conséquent, il m’apporte une écoute fine de la salle et de ses spectateur·ices. Il m’a appris à utiliser les imprévus et non en être déstabilisée.
La pratique du clown dynamise mon jeu de comédienne de par son ambivalence. Autant lâcher que tenir. Laisser faire tout en se provoquant. S’inspirer de son éternelle puissance et sa douce vulnérabilité.
Et, bien sûr, le désir qui guide toutes les actions du clown. Quel est mon moteur? Qu’est-ce que cette personne m’insuffle? Nous sommes dans un état instinctif, animal. Si un ballon est lancé, nous courons derrière. Cet état me rappelle la joie de jouer qui s’oublie parfois au théâtre. En tant que comédien·ne, nous nous perdons quelques fois dans le sérieux des directives et de la partition. Alors que notre métier c'est le jeu. Avec le clown, il est obligatoire de jouer. Et de traverser ce qu’il y a à traverser. Sillonner les paysages émotionnels, du néant à l’intensité.
Le clown ouvre également un autre rapport aux mots. L’expérience se loge dans un investissement plus charnel que d’habitude. Des mots, tout à coup, nous font vibrer profondément.
Te rappelles-tu d’un mot qui t’a fait vibrer en clown?
Oui, dans Bérénice de Racine:
« Pour jamais! Ah seigneur! songez-vous en vous-même
combien ce mot cruel est affreux quand on aime?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ».
La vastitude du manque dans cette réplique offre un vertige magnifique. Je me souviens d’avoir redécouvert ce texte avec une sensation vibrante.
Cette ouverture semble rejoindre la vulnérabilité dont tu parlais. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de générosité chez le clown.
De générosité, de courage, d’audace, tout à fait. Plus tu donnes au public, plus tu vas recevoir. Mais de temps à autre, non. (Rires ) Certains jours, tu offres beaucoup mais ce que tu produis est nul! C’est l’une des réalités du clown: donner beaucoup d’énergie et regarder ce qui se déclenche ou non.
Les clowns veulent peut-être nous rappeler que l’erreur est humaine.
Absolument. Et le public aime s’attacher aux êtres imparfaits, ceux et celles qui mettent tout leur coeur à réussir et n’y parviennent pas. Combien de fois dans notre quotidien, sommes-nous incompétents et voulons-nous le cacher?
Les clowns proposent un double jeu et mettent en scène cette « nullité ». Par conséquent, tu dois accepter que la magie apparaisse malgré toi et d’un endroit ignoré. Tu consens à ce que les spectateurs-trices se moquent de toi et rient justement de ce qui t’échappe.
Le clown ouvre une fenêtre sur notre humanité et nos propres failles. Et cette beauté de l’imperfection, du rugueux et des fêlures me touche quand je vais voir des spectacles.
Ce que tu dis me fait penser à la scénographie de ton dernier spectacle « Moi, Fleur des pois » qui était très belle.
C’est vrai. (Rires) Ah ! On veut tout de même un peu d’esthétisme! L’histoire parle d’un triple mariage, la « shine et de la paillette » se devaient d’être présentes! Le travail de scénographie s’est surtout construit autour de la déchéance : la fête, mais à 5h du matin. A travers le maquillage qui a coulé, les cadavres de bouteilles, le public imagine la débâcle.
A côté de la brillance, la déchéance n’est pas loin. Le personnage, une fée en bas de l’échelle sociale de son peuple, est chargée de nettoyer après la fête.

Moi, Fleur des pois_©LaBêteHirsute
Dans « Moi, Fleur des pois », qui vient d’un texte théâtral de Tim Crouch, j’y ai vu un doux mélange entre l’art de théâtre et du clown.
Quand j’ai découvert le texte grâce à Marie Brugière, une réécriture du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, j’ai tout de suite été séduite par le personnage et ses allures si craquantes de « loser ». Dans le texte original, cette fée nommée Fleur des pois fait office de décoration.
L’idée de Tim Crouch de prendre ce petit personnage et d’en faire la protagoniste me plaisait follement. Qu’elle se retrouve catapultée sous les projecteurs alors qu’habituellement elle est coupée au montage de la pièce.
De plus, Tim Crouch propose beaucoup d’interactions avec le public car Fleur des pois distribue des répliques que les spectateur·ices doivent déclamer. Ce qui implique des endroits d’improvisation. Le clown possède toutes les raisons d’être: un personnage oublié, marginal, qui souhaite pourtant se démarquer et diriger le public.
C’était captivant de travailler cette pièce avec le jeu chaotique, sans filtre et très joyeux du clown. Le sous-titre est « solo survolté » et il porte bien son nom. L’énergie débordante rythme le spectacle. J’étais contente d’avoir développé de l'endurance à travers le sport!
Au-delà de cela, à chaque représentation, un nouveau lien doit s’établir avec le public. Comment travailler cette adhérence et les embarquer dans cette histoire ? C’est vertigineux. Alors que je sais quelles sont mes actions, il me manque une grande composante: le public. C’est comme si mon partenaire de jeu venait d’arriver alors que j’entre en scène. J’adore.
La pratique du clown a-t-elle influencé certains aspects de ton quotidien?
Plusieurs. Je métabolise les évènements avec davantage d’humour, même quand les absurdités au niveau planétaire se multiplient. Cet art m’apporte de l’humilité car il m’aide à conscientiser la quantité non négligeable d’éléments qui me dépassent. Je me rends compte de tout ce que j’ignore. Un aspect étonnant, lorsque que je suis dans une période intensive de pratique de clown, est le nombre d’inconnu·es qui viennent me parler dans la rue. Le clown a apparemment une influence sur mon ouverture au monde et sur le contact avec les autres. Certainement qu’une réminiscence de joie émane spontanément de moi.
Je pense également que cet art m’aide à assouplir la grande exigence que je possède envers moi-même. Nous improvisons beaucoup au plateau, il y a forcément des instants de qualité moindre… C’est bien de réduire l’exigence. (Rires) Cette pratique me rappelle aussi de mettre du coeur et de l’amour dans ce que j’entreprends au quotidien.
En ce moment, sur quel projet travailles-tu?
J’apprends activement le ukulélé pour un futur spectacle « Thérèse perd le fil », un Midi Théâtre (*une formule où les spectacles sont accompagnés d’un repas et joués sur le temps du midi). Mes voisins doivent m’adorer. (Rires) Je jouerai un personnage en marge de l’histoire qui tient le rôle d’intermédiaire entre le public et la scène. Je suis contente car je retrouve mes aliments préférés: le rire - le rôle est comique - et le lien direct avec le public. Je vais pouvoir m’essayer au « sidekick comique » ! Nous débuterons à Vevey au Théâtre du Reflet dès mars 2026.
Un mot pour la fin?
Osons tartiner de la connerie, repousser les limites, aller dans le mauvais, exagérer, faire Fi du bien faire, de la performance ou de l’intelligence! Amour, désir et plaisir!
Solange Schifferdecker est diplômée d’un Bachelor à l’Accademia Teatro Dimitri. Elle complète ses études en théâtre physique à l’Académie Universitaire JAMU en République Tchèque. Elle est créatrice ou interprète. Son travail et ses projets partent toujours du corps, incorporant le Body-Mind Centering© dont elle est diplômée. Ils tendent ensuite vers la danse ou la parole, avec une attention particulière à l’esthétique. Depuis 2024, elle enseigne à l’Ecole Professionnelle de Théâtre de Rhône.