Réalisatrices: franchir le miroir d'Alice

La première réalisatrice de fiction de l’histoire du cinéma, Alice Guy (1873-1968), s’est heurtée au patriarcat puis à la mémoire sélective des historiens. Si la situation s’est améliorée pour celles qui empoignent la caméra, il reste encore du chemin à accomplir.

Alice Guy, pionnière du cinéma © Torimcju Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 Internationa

Elle faisait tout, Alice Guy : secrĂ©taire, scĂ©nariste, rĂ©alisatrice, productrice, dĂ©coratrice, costumière (voir ci-dessous)… Elle faisait tout, mais ce n’était sans doute pas assez pour les historiens, qui l’ignorèrent Ă  l’heure d’écrire l’histoire du 7e Art. Pourtant, avec La FĂ©e aux choux (1896), la toute jeune française – elle a alors 23 ans et travaille comme secrĂ©taire pour la Gaumont - signe le premier film de fiction rĂ©alisĂ© par une femme. Certains affirment mĂªme qu’il s’agit du premier film de fiction tout court, si l’on considère que L’Arroseur arrosĂ© (1895) de Louis Lumière relève plutĂ´t du gag filmé…
La suite de l’histoire, on la connaît : une industrie qui, si elle n’hésite pas à déshabiller les femmes à l’écran, ne leur tend la caméra qu’avec réticence. Un exemple parlant? Dans l’édition 2006 des 1001 films à voir avant de mourir figurent très précisément 23 réalisatrices sur 552 références, soit 1/24e. Comme si les femmes ne représentaient qu’une heure dans une histoire du cinéma qui durerait toute une journée ! Avec Lois Weber, Lyndall Hobbs ou encore Robin Swicord, les femmes furent pourtant à l’origine d’Hollywood. Plus présentes que les hommes, elles étaient aussi mieux payées. Cela dura une petite vingtaine d’années avant que leurs collègues masculins ne récupèrent les manettes, dont celles de la gloire.
Alors que la cinĂ©aste Pamela B. Green s’apprĂªte Ă  rendre hommage Ă  Alice Guy Ă  travers un documentaire, et que Jean-Jacques Annaud planche sur le sujet, on assiste enfin, en Suisse comme ailleurs, Ă  une revalorisation du rĂ´le de la femme dans le 7e Art. Avec, pour corollaire, de plus amples soutiens et une meilleure visibilitĂ© dans la crĂ©ation actuelle. Ainsi, les 56e journĂ©es de Soleure, qui se sont dĂ©roulĂ©es en janvier dernier, ont consacrĂ© trois rĂ©alisatrices sur les plus hautes marches du podium : Andrea Staka, Gitta Gsell et Stefanie Klemm. Cette 56e Ă©dition accordait Ă©galement une large place aux pionnières du cinĂ©ma suisse. Mais ce "rĂ©ajustement" est très rĂ©cent. En 2019, sur 600 films envoyĂ©s aux organisateurs.trices, seuls 30 % avaient Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s par des femmes. La festival s’était alors engagĂ© en signant la charte du « RĂ©seau audiovisuel des femmes suisses (Swiss Women's Audiovisual Network, SWAN) », qui s'est fixĂ© pour objectif la diversitĂ© et l'Ă©galitĂ© de genre dans l'industrie audiovisuelle suisse. En tout dĂ©but d’annĂ©e, cette mĂªme association a créé le premier annuaire en ligne permettant de rĂ©pertorier et de rendre visibles les femmes travaillant dans l’industrie du cinĂ©ma en Suisse. « On a beau dire que les femmes existent dans le cinĂ©ma, elles ne sont pas recommandĂ©s », dĂ©clarait alors StĂ©phane Mitchell, l’une des initiatrices de l’annuaire.

Moins d'argent pour les femmes


Dans un rapport consacrĂ© Ă  « La place des femmes dans la cinĂ©matographie romande 2012-2014 », la Fondation romande pour le cinĂ©ma relève que « les rĂ©alisatrices sont reprĂ©sentĂ©es essentiellement dans les films de la relève (premier et deuxième long-mĂ©trage) et presque absentes (15%) de la catĂ©gorie des longs-mĂ©trages de rĂ©alisateurs expĂ©rimentĂ©s ». En clair : on laisse les rĂ©alisatrices faire un ou deux essais puis on leur ferme les portes au nez, en les aiguillant Ă©ventuellement vers la voie du documentaire. « Lorsqu’on regarde les premiers longs mĂ©trages, on ne trouve que peu de rĂ©alisatrices, constate de son cĂ´tĂ© la rĂ©alisatrice franco-suisse Ursula Meier. Puis il y en a encore moins pour les deuxièmes ; et pour les troisièmes, quatrièmes films, elles se font rares ». Le phĂ©nomène ne date pas d’hier et n’est pas une spĂ©cificitĂ© suisse. Dans un numĂ©ro de 2019 titrĂ© "Une histoire des rĂ©alisatrices", un Ă©dito des Cahiers du cinĂ©ma donne le ton : « Parfois, beaucoup trop souvent, il n’y a pas d’oeuvre. Il y a quelques films, extrĂªmement prometteurs, voire un film unique, et puis une disparition ». L’éditorialiste prĂ©cise toutefois que « ce qui est beau, dans cette histoire des femmes, c’est que, plus qu’une autre, elle joue des croisĂ©es entre fiction, documentaire, expĂ©rimental, long et court mĂ©trage : des formats plus libres, moins coĂ»teux, plus autobiographique ont permis l’expression des femmes Ă  la camĂ©ra ».
Plus de liberté, donc, mais surtout moins d’argent. « Si la part des films réalisés par des femmes est de 35 %, la part des coûts n’est que de 27 % seulement /.../ Le coût par minute est régulièrement plus bas pour les films de réalisatrices», note encore la Fondation romande dans son rapport, en cherchant l’explication « dans le plus grand nombre de films de relève » et « un déficit de financement ». Ce dernier a par ailleurs des conséquences sur la rémunération des équipes : on trouve ainsi des différences allant de 10 à 20 % pour les postes techniques. La chaîne Arte, qui a lancé en décembre dernier un concours judicieusement intitulé « Et pourtant, elles tournent », rappelle que le devis moyen des films d’initiative française réalisés par des femmes est inférieur de 40 % à celui des films réalisés par des hommes.

Si elle soutient les politiques de proportion mises en place, notamment par l’OFC, une association telle que SWAN continue de se battre pour plus de paritĂ©, plus particulièrement au niveau des postes Ă  responsabilitĂ©s – dans l’économie culturelle, 36 % des hommes exercent une fonction de direction ou de cadre, contre 24 % des femmes (Ă©tude OFC). Peu Ă  peu, heureusement, les choses changent. De plus en plus de femmes prennent la tĂªte de festivals, d’instances liĂ©es au cinĂ©ma, d’organismes subventionneurs. Elles changent, mais pas partout et pas Ă  la mĂªme vitesse. Aux Etats-Unis, oĂ¹ dans les annĂ©es 1910 Alice Guy dominait le cinĂ©ma mondial avec sa sociĂ©tĂ© la Solax Company, les femmes ne reprĂ©sentent aujourd'hui que 10% des rĂ©alisatrices - en 2019, 10,6 % des 100 premiers films du box-office amĂ©ricain ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s par des femmes, contre 4,5% en 2018. Si l'on veut bĂ©nĂ©ficier de toutes les sensibilitĂ©s artistiques, et pas seulement de celles des hommes, il est temps dĂ©sormais de passer de l'autre cĂ´tĂ© du miroir d'Alice...

Pionnière du cinéma

Elle avait du cran, Alice Guy. Et du talent. Il en fallait pour devenir pionnière d’un art qui en Ă©tait alors Ă  ses balbutiements. C’est peut-Ăªtre pour cette raison, d’ailleurs, qu’on lui laissa les coudĂ©e franches. NĂ©e en 1873, dans une famille bourgeoise, c’est par hasard qu’elle se retrouve secrĂ©taire d’un certain LĂ©on Gaumont, ingĂ©nieur et inventeur Ă  Paris. Par hasard, aussi, qu’elle assiste Ă  la projection de La sortie des usines Lumières, des frères Lumière. Elle y voit une manière originale de raconter des histoires et rĂ©clame un peu de temps libre Ă  son patron pour « écrire une ou deux saynètes et les faire jouer par des amis ». Gaumont, dont l’objectif est avant tout de vendre des camĂ©ras, accepte Ă  condition que « son courrier n’en souffre pas ». En 1896, Alice Guy tourne La FĂ©e au choux, une film d’une minute que l’on peut voir aujourd’hui sur Youtube.
BientĂ´t, la jeune femme va superviser toutes les productions Gaumont notamment les fictions qui passent de 15 % en 1900 Ă  80 % en 1906. Surtout, Alice Guy innove. Brassant tous les genres, du western au film de guerre en passant par les fééries, elle sort les camĂ©ras des studios, organise ses scĂ©narios autour d’un personnage principal, invente le gros plan. En 1906, elle signe une Vie et mort du Christ de 34 minutes qui mobilise pas moins de 300 figurants. MariĂ©e, elle s’installe ensuite aux Etats-Unis oĂ¹ elle va crĂ©er sa propre sociĂ©té : la Solax. Le succès ne tarde pas et Alice devient ainsi la femme la mieux payĂ©e des Etats-Unis. Pendant près de dix ans, elle va rĂ©gner sur le cinĂ©ma mondial, formant Ă  cette occasion l’élite des vedettes de l’époque. RuinĂ©e Ă  la suite de son divorce, elle rentre en France en 1922 oĂ¹ on l’a oubliĂ©e. Elle passera la fin de sa vie – elle meurt en 1968 Ă  95 ans – Ă  tenter de rĂ©cupĂ©rer ses films.