Théâtre: panser l’après-crise

Il y aura – du moins on peut l’espérer – un après Covid-19. En attendant, la crise que traverse le théâtre ainsi que celles et ceux qui en font métier semble démontrer que cette discipline n’est pas immortelle. En cela, elle est identique à son double qu’est la vie.

Ne jamais perdre le souffle! © LDD

On voudrait tourner la page. Annoncer de précieuses saisons rédemptrices. Dire que le théâtre est vivant et que sa célébration reste ce grand partage sensitif et émotionnel. Ou, au contraire, assurer avec Howard Barker que « le théâtre sépare ». Parler de créations, de celles et ceux qui les portent et saisissent l’époque au garrot. On voudrait, aussi, affirmer que le théâtre résiste à tout, que ce constat est valable depuis l’Antiquité et qu’il n’y a aucune raison que ça change.

On voudrait dire tout et son contraire, puisque c’est justement cela le théâtre. Mais si l’heure n’est pas encore au (dépôt de) bilan, elle est déjà aux premiers enseignements à tirer de la crise. Laquelle a mis en lumière la fragilité des arts de la scène. Et, dans la foulée, le peu de crédit qui leur est accordé par ceux, justement, qui accordent les crédits. Car c’est bien là la première leçon: les politiques ne se précipitent pas au chevet du malade. Ce n’est pas l’anecdote sur Churchill, qui aurait répondu « Mais alors pourquoi faisons nous la guerre ? » à ceux qui l’incitaient à couper dans les budgets des arts pour l’effort de guerre, qui mettra du baume au coeur des cocu(e)s de cette histoire. Partagée sur les réseaux sociaux comme on le fait d’une parabole vertueuse, la citation en question n’est qu’un fake. Une manière d’affirmer que le passé c’est mieux et, qu’hier, les politiciens classaient la culture dans leurs priorités. Ce n’est pas le cas et, pour un Sami Kanaan qui tire la sonnette d’alarme dans une trop courte tribune, combien d’esquives, d’aveux d’impuissance, de résignation ? Théâtres fermés, spectacles annulés et artistes et techniciens priés de se recycler le confirment : le corps théâtral est tout aussi perméable au virus que le corps physique. Il peut donc, lui aussi, en mourir.

On parle aujourd’hui d’un vaccin. Les individus – du moins ceux qui ont résisté à la QAnonisation des esprits – s’en réjouiront. Mais, blessé dans son âme, le théâtre aura plus de difficulté à rebondir dans sa singularité. C’est parce qu’il est un art vivant, justement, qu’il lui faut avoir conscience de sa vulnérabilité. Cette dernière n’a sans doute jamais été aussi exacerbée. Et pour cause : on a voulu, ces dernières années notamment, faire d’une tentative de sensibilisation au monde un produit de consommation comme un autre. D’un artisanat une chaîne de production. D’une parole qui doute des slogans à l’emporte-pièce. Quand les règles de la dramaturgie s’effacent au profit de celles du marketing, c’est qu’il y a péril en la demeure. Malgré les résistances et la bonne foi. Malgré le talent aussi. En cherchant à « faire » événement, en rationalisant ce qui ne peut se traduire que dans l’instant, en organisant parfois la déroute des publics sans penser à les nourrir (cette nourriture dut-elle leur donner des maux d’estomac!), on a transformé en pichenette ce féroce coup de poing administré aux dieux et aux puissants. Ces derniers se sont alors empressés de se concilier les faveurs de l’adversaire : dans certains cas extrêmes, ils en ont fait leurs valets.

En pleine crise, cette « marchandisation » leste le corps malade. Car s’il est vrai que la culture est un « secteur économique », l’argument a échoué jusqu’ici à convaincre les instances politiques. Et s’il ne s’agit pas de céder à un réflexe corporatiste, qui est toujours une cage pour le coeur, il faut tout de même questionner l’indifférence même pas polie qui accompagne le naufrage des arts de moins en moins vivants. Ici, pas d’orchestre, seulement un silence qui en dit long. Quand on ne vous balance pas à la figure qu’il faut « changer de métier ». Ou que l’on ne vous demande pas, comme cela s’est vu, de rembourser une partie des indemnisations qui vous ont été « gracieusement » allouées. Voilà pour la survie immédiate. Voilà pour le statut de l’artiste.

Comme le relevait l’homme de théâtre Jean-Pierre Vincent, qui vient juste de nous quitter : « Le problème, ce n’est pas l’engagement des artistes ou des intellectuels. Plutôt le désengagement, ou même la déculturation, la « désartification », comme disait le philosophe allemand Adorno, d’une classe politique française devenue idiote ». « Française » est l’adjectif en trop, le constat est valable sans considération géographique. La pandémie aura servi de révélateur : la culture, c’est ce qui ne reste pas quand tout s’effondre. « Les politiques nous méprisent et aussi l’intelligence critique que permet le théâtre », ajoutait Jean-Pierre Vincent. Il y a du mépris, oui, dans cette manière de botter en touche, de dédaigner, de négliger . Il y a pourtant, tout de même, matière à se réjouir. Au final, c’est bien l’irréductibilité du théâtre qui s’affiche là. Sa liberté et son insolence. Une fois encore, le corps vivant s’oppose, par sa complexité, à toute préhension trop triviale. Reste que demain, quand le public reviendra dans les salles, il sera préférable de soumettre ce corps à la question artistique plutôt que de l’embaumer dans l’étroit tombeau managerial.

Lionel Chiuch

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